8 octobre 2026

Temps de lecture : 8 min

Révolution de palais : Matthieu Elkaim rejoint Jérôme Denis à La Pac

La publicité est certes un sacerdoce, mais sa désirabilité est remise en question. Après le départ de Benjamin Marchal de TBWA, désormais chez Digistral District, Matthieu Elkaim, -25 ans de carrière dans le métier-, devient DG de La Pac. Interview croisée de Jérôme Denis, boss de La Pac et de Matthieu Elkaim.

INfluencia : La Pac est une société de production mythique, Matthieu Elkaim vient rejoindre cette marque historique créée en 1972 par Thierry de Ganay. Cherchiez-vous un profil comme le sien depuis longtemps? 

Jérôme Denis : absolument pas. Vous savez la vie d’une société de production c’est bien loin du commissariat au plan. Çà se vit au jour le jour. J’aime bien nous qualifier de marathoniens du sprint par ailleurs. On court, on s’adapte, on bouge les lignes, on se prend aussi parfois des murs… et toujours on avance. L’arrivée de Matthieu c’est le destin. Un très heureux destin. J’ai repris La Pac il y a maintenant 11 ans. Je me suis employé à dérouler l’histoire de cette société née en 1972, à continuer le travail de mes prédécesseurs, les de Ganay, les Bernard… à continuer le travail, ou  synchroniser la société à son époque tout en étant bien solide sur sa valeur cardinale : le talent. Et l’esprit d’entreprise.

Dans la production ce sont les humains qui comptent. Le fait de faire société et de s’entendre, de se comprendre, de se booster, d’être amené à penser en dehors de soi… au-delà de toutes les moutonneries de surface.

J’y ai injecté ce que je pense être le plus précieux aujourd’hui, l’humain. Cela sonne probablement un peu convenu, mais connais-tu une boite où la part belle est donnée aux seniors, aux femmes, ou la diversité n’est pas un habillage, ou certains salariés vivent à Royan ou Marseille, où le tissu de collaborateurs est super européen et plus encore international ? Car dans la production ce sont les humains qui comptent. Le fait de faire société et de s’entendre, de se comprendre, de se booster, d’être amené à penser en dehors de soi… au-delà de toutes les moutonneries de surface.

11 ans maintenant et je suis heureux d’avoir réussi ce projet. Certains salariés sont à La Pac depuis les années de 90. D’autres n’étaient pas encore nés à cette époque. Et tout ce petit monde collabore au quotidien en faisant le succès de la société et de ses satellites : very-content, 2001, pac films, pac story, le pac sans compter l’adjonction de stink paris ou superprime. Et Omar la petite dernière. 

Matthieu arrive à ce moment. Un moment particulier pour la société qui va essayer de passer un nouveau cap, en se développant plus sérieusement vers l’entertainment.

Un moment aussi, cela ne vous a pas échappé, où notre monde de la pub et plus largement de la création et de la production est en pleine ébullition, chamboulement. Il est pour moi l’homme providentiel : curieux, ouvert d’esprit, loyal, profond, très humain, un créatif brillant, un manager mais aussi et c’était clé, un producteur qui a déja 8 ans dans les pattes et des séries et long métrages au compteur grâce à sa société Jack n’a qu’un oeil.

En lui confiant la direction de La Pac, je vois que la société s’apprête une fois de plus à se resynchroniser aux nouvelles injonctions du marché. Une fois encore, sur les mêmes valeurs. 

Et moi, je vais pouvoir me consacrer pleinement au développement du groupe d’entertainment, tout en restant à ses côtés quand il aura besoin de moi.

IN. : et vous Matthieu, étiez prêt à sauter ce pas?

Matthieu Elkaim : J’ai 25 ans d’agence derrière moi, -j’ai démarré chez BDDP&Fils à l’époque, puis suis allé chez TBWA, DDB, BBDO, puis Ogilvy,- et j’avoue que dans mon cas je suis arrivé à ce moment où je me suis sincèrement autorisé à me poser cette question : c’est quoi la suite ? Est-ce que j’ai envie de remettre une pièce dans la machine dans un contexte où je me questionne pas mal sur le modèle des agences. Où est mon plaisir ? Car elle est aussi là, la question. J’ai passé 25 années géniales, ai appris énormément de ces métiers, ai rencontré des personnes formidables de Marie-Catherine Dupuy, en passant par Valérie Accary à Nathalie Rastoin… de grandes patronnes. Mais depuis quelques le temps, je me questionnais à titre personnel. Beaucoup de jeunes aujourd’hui vont te dire qu’ils veulent un métier avec du sens, qui les nourrisse un peu autrement que simplement financièrement. Alors oui, il y a des choses qui restent toujours intellectuellement hyper intéressantes mais je me sentais de plus en plus éloigné du pourquoi j’avais fait ce métier. 

IN. : vous vous connaissez depuis longtemps…

M.E. : oui cela fait quinze ans que je le connais à travers le boulot, et notre amitié professionnelle est devenue réelle. J’ai toujours pris plaisir à échanger, à questionner le métier, à échanger avec lui sur nos points de vue. On partage vraiment les mêmes valeurs, d’ouverture, de curiosité, et on croit beaucoup tous les deux à l’intelligence collective.

Bref, en début d’année, quand je quitte Ogilvy on se voit et il me dit « Bah écoute, moi je cherche un DG, pour La PAC et je pense que ce serait pas bête que que tu y réfléchisses… Ce que j’ai fait.

La question pour lui était je pense ne pas trahir sa pensée,  » tiens, quel type de profil je peux faire rentrer pour accélérer et pour continuer à développer et animer La Pac ? » Donc oui, cela s’est fait un peu comme cela. Je parle le langage des annonceurs, je comprends leur stratégie, je parle le langage des créatifs. Donc, je comprends  ce qu’attendent des créatifs, les directeurs de création, je parle le langage de la prod de par mon expérience (Jack n’a qu’un oeil Production), je sais parler à des réalisateurs, à des auteurs et j’ai aussi cet appétit pour les marques qui se mettent à faire des documentaires, des séries. Mon recrutement est lié aussi à son ambition de dégager du temps pour développer le groupe… 

On s’amuse moins en agence aujourd’hui, c’est comme ça. J’ai vu des gens très fatigués, très questionnés, pas beaucoup de plaisir. J’ai donc fini par me poser des questions. 

IN. : Ogilvy n’était pas au mieux… 

M.E. : je suis resté 7 ans chez Ogilvy, je crois que j’ai connu quatre CEO monde dans ce court laps de temps… Il m’a semblé que cela faisait beaucoup pour définir la bonne direction pour ce groupe. Je me suis enthousiasmé, je me suis pris le virage digital en pleine tronche, les GAFAM, Internet puis les réseaux sociaux qui sont à l’origine de beaucoup de changements pour aborder nos métiers. Et puis l’IA qui débarque et vient chambouler beaucoup de choses. On s’amuse moins en agence aujourd’hui, c’est comme ça. J’ai vu des gens très fatigués, très questionnés, pas beaucoup de plaisir. J’ai donc fini par me poser des questions. Mais je me suis dit sincèrement que ça serait dommage de ne pas exploiter autrement mon expertise. J’aime les marques, j’aime la stratégie, j’aime la création, j’aime ce métier. C’est juste que la façon dont on le fait aujourd’hui ne me convenait plus et donc je me suis demandé comment faire un pas de côté.

« Matthieu est l’incarnation 2026 d’un patron de société de production. Il pense, il agit. Il rassemble idée et exécution. Il pousse les réalisateurs, les agences, les créatifs à se dépasser ».

IN. : vous ne comptez pas remplacer « les agences » Jérôme, mais c’est tout de même une petite révolution à l’heure où tous ces métiers se rapprochent de ce que l’on appelle désormais l’entertainment…

J.D. : aujourd’hui, tout le monde cherche à opposer les gens, les industries. Mon seul objectif c’est l’exact contraire. Refaire société, recréer du commun. Retrouver une langue commune, un même idéal. Matthieu n’est pas là pour prendre le boulot des autres. Matthieu est l’incarnation 2026 d’un patron de société de production. Il pense, il agit. Il rassemble idée et éxécution. Il pousse les réalisateurs, les agences, les créatifs à se dépasser. Avec beaucoup de modestie mais aussi beaucoup d’ambition.

L’empathie manque aujourd’hui. Tout le monde flippe, chacun dans sa bulle, il est temps de reprendre plaisir à faire les choses ensemble. De donner le meilleur. C’est comme ça qu’on produit de la valeur. En équipe. On ne peut pas gagner un match en ne faisant que défendre. Ni en délaissant ses bases pour n’être que focus sur le but. Il faut un équilibre, une équipe pour gagner. Je fais le pari que Matthieu est un bon coach. Meilleur que Zizou, c’est à voir. Mais un vrai bon coach quand même. 

IN. : quels seront vos rôles respectifs? 

J.D. : Matthieu prend la direction de La Pac. Opérationnel, comme tout boss de boite de prod, il va produire. Animer les équipes, les réals, proposer à nos clients agences ou annonceurs une ligne, une vision, un savoir-faire. Je serai à ses côtés pour les choix stratégiques, en essayant de lui faire bénéficier de ces quasi 25 ans de métier. Notamment auprès des réalisateurs et des équipes de tournage que je connais bien. 

M.E. : on se rend bien compte que tous les métiers s’interpénètrent aujourd’hui et qu’il faut savoir parler pas mal de langages pour naviguer dans ce grand bazar qu’on appelle l’entertainment. Donc je pense que les agences doivent continuer leur travail d’agence : conseil en communication, stratégie, apport d’idées transformatives. En revanche, savoir se mettre à leur service sur un pan un peu plus large c’est dans notre logique, parce qu’à un moment, il y a une limite à ce que l’agence est capable d’intégrer. J’ai constaté en discutant avec pas mal d’annonceurs ces derniers mois qu’il y a une volonté aussi d’arrêter d’avoir 200 interlocuteurs autour de la table avec de l’intermédiation en veux-tu en voilà, avec le sentiment de payer à chaque fois.

Ce que je souhaite aujourd’hui -et je vais continuer à faire en sorte qu’on travaille de mieux en mieux-, dans la complexité qu’est devenue la fabrication d’un projet avec nos partenaires agences ou avec des clients en direct.

J.D. : de mon côté, je vais développer le groupe. Mon but étant d’offrir à nos talents le maximum d’opportunités d’exercer leur métier sur le plus de terrains de jeux possibles en France et à l’étranger, dans la pub mais aussi le digital, la fiction mais aussi le documentaire… Créer une force synergique entre les structures. Un vrai réseau humain et incarné. Vaste programme. 

IN. : quelle est votre vision de l’IA? De son rôle dans votre métier ? 

J.D. : que dire qui n’a pas déja été dit ! Je l’utilise tous les jours, j’observe le mal conjoncturel qu’elle crée pour tous ceux qui sont en mal de grand soir, je réfléchis à comment l’utiliser à sa juste mesure. En trouvant sa place entre humain, écologie et efficacité. Et pour ce faire, je suis entouré de toute l’équipe de La Pac, qui de Clémentine notre prod RSE, à Laurence notre Head of communication, JP mon DAF, le parcours BPI que je suis en ce moment, les formations que nous avons lancé depuis 1 an… sans compter « les petits dej de l’IA » que nous organisons tous les semestres et notre réunion interne du mardi matin « le café de l’IA »… on discute, on questionne, on est souvent perplexe… Et puis on sait aussi que l’IA est au centre de notre processus. In fine, elle doit nous permettre de libérer du temps pour reconvoquer l’humain, se détacher des écrans et questionner des actions qui n’ont aucune valeur ajoutée réelle. Elle doit permettre paradoxalement à nous ramener à plus d’humain. 

IN. : Benjamin Marchal a quitté TBWA pour devenir vice-président de Digital District et y créer Bonnie & Watson, une « maison de récits »… Vos départs d’agence sont-ils symptomatiques ?

M.E. : Benjamin est un garçon que j’ai très bien connu, j’ai bossé avec lui. Il a toujours eu à cœur de faire un jour de la réalisation. Donc pour lui, le chemin est assez naturel.

IN. : ce changement de cases est nouveau, non ?

M.E. : moi, je crois qu’il y a quand même des ponts entre des métiers assez connexes. Des familiarités qui font qu’on n’est pas complètement enfermés. Néanmoins, ce n’est quand même pas le même métier. Voilà, il ne faut pas se tromper.

 

 

En résumé

La PAC deviendra une des plus importantes productions publicitaires, primée de soixante-cinq Lions à Cannes et d’un Grand Prix pour le film publicitaire Perrier (réalisé par Jean-Paul Goude).

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