28 septembre 2026

Temps de lecture : 5 min

Affaire Thélyson Orélien, vers un label « 100 % humain » dans l’édition ?

Accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour écrire C’était ça ou mourir, l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien n'aura pas le Goncourt. L'académie du prestigieux prix littéraire l'a écarté de sa sélection. Jour après jour, la polémique continue à faire rage. Au cœur des débats : la fiabilité des logiciels de détection d’IA, notamment Pangram. En parallèle, des éditeurs lancent un label garanti 100 % sans IA...

C’est un positionnement qui risque de faire fureur. Le 25 septembre, les éditions de l’Observatoire annonçaient le lancement d’un nouveau label, « 100% humain », pour ses livres de littérature. Le but : garantir aux lecteurs qu’ils n’ont pas été écrits avec l’intelligence artificielle. Le premier livre portant le label « Livre sanctuaire – 100% humain » sera un récit du romancier et philosophe Gaspard Koenig, « Consonno », qui sort le 1er octobre.

Ce lancement intervient en pleine tourmente liée à l’affaire Thélyson Orélien : « Notre initiative n’est absolument pas liée et remonte à plusieurs mois », a indiqué à l’AFP Emma Saudin, la directrice littéraire de la fiction aux éditions de l’Observatoire, qui publie 10 à 12 romans par an.

En parallèle de ce lancement, la polémique ne cesse de prendre de l’ampleur. Vendredi 25 septembre, c’était désormais officiel : Thélyson Orélien, sensation de la rentrée littéraire, ne remportera pas le Goncourt. L’académie a supprimé de sa liste C’était ça ou mourir, l’ouvrage du scandale…

« Il s’agit d’envoyer un message clair » pour « affirmer que nous ne cautionnons ni n’adoubons d’une façon ou d’une autre la création de textes générés avec l’aide de l’IA », a justifié l’académie Goncourt.

Pendant ce temps, l’affaire polarise : les critiques de l’écrivain s’opposent à ses défenseurs. La bataille est brutale sur les réseaux sociaux et rappelle les joutes violentes des affaires de dopage dans le sport. Et on se demande bien comment la Fnac, qui a décerné son Prix du Roman Fnac 2026 à l’auteur haïtien, va se sortir de ce mauvais pas…

Tout est parti d’un post envoyé sur X par un internaute baptisé « Balance ton Claude » (en référence à l’IA du même nom) qui affirme que le roman de l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien intitulé pour son nouvel ouvrage C’était ça ou mourir, qui vient de recevoir le Prix du roman Fnac 2026 et qui figure dans la première sélection du prix prochain Goncourt, a été rédigé « presque intégralement » à l’aide de l’intelligence artificielle. Ce « lanceur d’alerte littéraire » a fait cette « découverte » après avoir fait analyser l’ouvrage par le logiciel de détection d’écriture IA Pangram. Selon cet outil, 94% du livre aurait été écrit par l’IA.

« Rappelons que Pangram est de loin le détecteur d’IA le plus fiable : son taux de faux positifs est de 0,0041%, soit environ un texte humain sur 24 400, juge « Balance ton Claude ». Sur 996.273 textes antérieurs à 2022, Pangram en classe uniquement 14 (0,0014%) comme étant partiellement écrits par l’IA. La probabilité que vingt passages d’un même livre (et il y a bien plus de 20 signalements dans le roman) soient identifiés à tort par Pangram comme étant produits par une IA s’élève donc à 0,0041% puissance 20, soit 0,1802 × 10⁻⁸⁵ %, c’est à-dire 0 suivi de 85 zéros après la virgule. » Fermez le banc…

Un roman passé au crible de Pangram

L’entreprise Pangram, fondée en 2023 par deux Américains se présente, elle aussi, comme le « détecteur d’IA qui fonctionne vraiment ». Sur son site https://www.pangram.com , la startup mentionne que son détecteur est reconnu par les universités du Maryland et de Chicago comme « le plus fiable et le plus précis du marché par des chercheurs indépendants ». Elle mentionne que son logiciel serait « spécifiquement entraîné pour détecter les derniers modèles IA issus de laboratoires de pointe », dont OpenAI, Anthropic, Google et Meta. « Notre taux de précision atteint 99,7 % sur ces échantillons générés par l’IA », indique la jeune pousse.

Plusieurs experts confirment ce constat. « J’ai beaucoup de confiance envers Pangram, en particulier pour des textes plus longs », jugeait sur les ondes de Radio Canada, la professeure Marzena Karpinska, de l’Université Simon Fraser, en Colombie-Britannique. Un professeur d’analyse de données à l’université

Comment fonctionnent les détecteurs d’IA ?

Pour l’entraîner, les concepteurs de Pangram ont pris des millions de textes écrits par des humains avant de demander à plusieurs modèles d’IA de reformuler ces mêmes textes. Ils ont ensuite entraîné leur moteur sur ces exemples afin de mesurer statistiquement comment des textes humains divergent de ceux composés par l’IA. Cette start-up n’est pas la seule à faire la chasse aux “auteurs-tricheurs”.

GPTZero, Originality.ai, Copyleaks, Winston AI, Turnitin, Sapling… Ces plateformes, qui sont le plus souvent payantes, ont toutes leurs avantages et leurs inconvénients, comme le montre cette étude comparative de Hack’celeration , mais elles montrent toutes à quel point l’IA a transformé notre quotidien.

Dans l’affaire qui nous préoccupe aujourd’hui, Thélyson Orélien clame son innocence. « J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine, se défend-il dans Libération. Les images, les répétitions et les rythmes sont une parole vivante, elles sont miennes. Mes traditions sont haïtiennes et caribéennes. Je pense que le logiciel est habitué aux traditions littéraires françaises et aux auteurs classiques. »

Depuis les accusations de tricheries liées à l’IA, l’écrivain est au centre d’une nouvelle polémique pour le moins embarrassante. Selon le quotidien québécois La Presse et le groupe audiovisuel public Radio-Canada, l’écrivain a publié par le passé plusieurs textes, dont une nouvelle, contenant des passages plagiés. Une de ses chroniques publiée en 2013 était, selon La Presse, dans sa « quasi-totalité » une « traduction légèrement remaniée » d’un article diffusé quelques jours plus tôt par le journal philippin The Philippine Star, qui est toujours accessible en ligne. 

Quand les écrivains mettent les détecteurs à l’épreuve

L’écrivain de 38 ans continue, malgré cela, d’être soutenu par une grande partir du petit monde littéraire. Sur son compte Instagram, Virginie Grimaldi, qui a vendu plus de 10 millions d’exemplaires de ses romans, a révélé qu’un logiciel de détection de textes générés par l’IA montrait que deux de ses livres avaient été écrits par l’intelligence artificielle, ce qu’elle nie, bien évidemment. « Les IA décorent nos styles, puis nous accusent de les avoir utilisées, résume-t-elle. C’est risible, dit comme ça, mais quand on y pense un peu, c’est terrifiant. C’est l’histoire d’un boulanger qui vole la recette de ta brioche et qui t’accuse ensuite de continuer à la fabriquer. » Dans la fin de son long post, l’écrivaine affirme toutefois que Pangram jugeait que tous ses romans avaient une écriture humaine à 100%.

La philosophe et psychanalyste, Cynthia Fleury, tient, elle, à rappeler que « l’IA est au service des hommes, pas à celui de leur dénigrement ». Elle explique que Pangram aurait jugé que 80% de l’épitre aux Corinthiens aurait été rédigé par l’IA, « paraît-il ». Cette dernière nuance doit être notée et montre bien le brouillard dans lequel l’IA nous a tous plongés.

Une course contre la montre

L’intelligence artificielle va permettre à beaucoup de tricher sans vergogne. Les outils qui permettent de détecter les menteurs auront toujours un temps de retard sur les IA qui évoluent sans cesse. Cette joute est semblable à la lutte contre le dopage. Mettre au point un test de dépistage contre un produit interdit prend du temps. Les tricheurs qui utilisent un nouveau produit auront toujours une longueur d’avance sur les agences antidopage. Cette logique est la même concernant l’utilisation cachée de l’IA.

Et la création dans tout ça?

L’affaire Thélyson Orélien – il faut bien l’appeler comme cela – soulève une question bien plus large sur l’impact de l’IA sur la créativité humaine. Dans une étude publiée par la Revue Internationale de la Recherche Scientifique, les auteurs jugent que l’intelligence artificielle « présente des risques importants pour l’autonomie créative humaine à long terme ». « L’IA agit souvent comme un catalyseur de l’innovation, en particulier dans les premières étapes du processus créatif, telles que la génération d’idées et l’exploration des tendances, juge cet article. Cependant, il est largement reconnu qu’un recours accru aux outils technologiques peut conduire à une déqualification progressive des capacités humaines fondamentales telles que l’intuition, la pensée divergente et la prise de risque. » L’IA peut ainsi aboutir à une « standardisation créative » et à « paresse cognitive », où les créateurs s’appuient sur les suggestions de l’IA au lieu de rechercher activement de nouvelles alternatives. Attention danger…

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