Eric Brion, expert médias, est délégué général de l’Acces (Association des chaînes conventionnées qui regroupe 70 chaînes thématiques en France).
La France sait réglementer les médias. Elle sait financer la création, organiser des obligations d’investissement, soutenir la production et défendre la diversité culturelle. Mais sait-elle encore penser les médias comme une industrie ?
La question peut paraître provocatrice tant notre pays dispose d’atouts considérables : talents reconnus, producteurs, éditeurs, groupes audiovisuels, écoles, dispositifs de soutien à la création, patrimoine de programmes et savoir-faire réglementaire. Pourtant, en 2026, le constat économique est préoccupant.
Le service public est soumis à une forte contrainte budgétaire. France Télévisions a construit son budget 2026 autour d’un effort de 140 millions d’euros, qui affecte notamment son coût de grille, ses engagements dans la création et ses effectifs. L’enjeu dépasse France Télévisions : lorsqu’un acteur aussi important dans le financement des programmes réduit ses dépenses, une partie de la chaîne de production en subit mécaniquement les conséquences.
Le secteur privé n’est pas davantage épargné. Plans d’économies, restructurations, pression sur le marché publicitaire et contraction des commandes fragilisent producteurs et emplois. Les données du CNC ont déjà montré en 2025 un recul du volume de production audiovisuelle aidée, particulièrement sensible dans certains genres. Parallèlement, de nombreux éditeurs font face à une pression croissante sur les rémunérations économiques issues de la distribution, au moment même où une partie de la valeur se déplace vers les plateformes et ceux qui contrôlent les interfaces et la relation avec le consommateur, tout en profitant de régles juridiques bien plus favorables que les éditeurs français traditionnels.
Plus récemment, les pouvoirs publics ont envisagé d’interdire la publicité pour les lunettes et les prothèses auditives et prévu de doubler le niveau de la TVA pour Canal +. Enfin, la procrastination sur l’ouverture de certains encore interdits de publicité à la télévision en France résulte d’une incapacité à aborder la question de manière globale en intégrant la prise en compte logique de l’impact d’une telle évolution pour la presse. Pendant ce temps-là, ces fameux secteurs interdits font les beaux jours des réseaux sociaux…
Pris séparément, chacun de ces phénomènes peut apparaître conjoncturel. Pris ensemble, ils posent une question beaucoup plus structurelle : quel projet industriel la France porte-t-elle pour ses médias ?La leçon pour la France n’est pas de copier le modèle coréen. Elle est de constater qu’ambition culturelle et ambition économique ne sont pas contradictoires.
La France possède une politique culturelle de l’audiovisuel parmi les plus élaborées au monde. C’est une force qu’il faut préserver. Mais réglementation, obligations de financement, crédit d’impôt, aides à la création et exception culturelle ne constituent pas, à eux seuls, une politique industrielle.
Une politique industrielle pose d’autres questions. Quelle taille voulons-nous permettre à nos entreprises d’atteindre ? Comment finançons-nous leur croissance ? Comment les aidons-nous à conserver et valoriser leur propriété intellectuelle ? Quelle place voulons-nous occuper dans les technologies de distribution et d’intelligence artificielle ? Comment transformons-nous des marques françaises en marques internationales ? Quels marchés voulons-nous conquérir ?
Sur ces questions, deux exemples étrangers méritent d’être regardés.
La Corée du Sud offre l’exemple le plus spectaculaire d’une politique qui articule culture, industrie et soft power. Le succès mondial des séries, de la musique ou du cinéma coréens ne se décrète évidemment pas depuis un ministère. Il repose d’abord sur des artistes, des producteurs et des entreprises qui ont rencontré une demande mondiale. Mais les pouvoirs publics ont construit autour de cette dynamique une stratégie explicite de financement, d’innovation, d’exportation et de présence internationale.
L’audiovisuel n’y est pas traité isolément : musique, séries, cinéma, jeu vidéo, webtoon, tourisme et biens de consommation participent d’un même écosystème. Le contenu devient simultanément industrie d’exportation et instrument de soft power. La leçon pour la France n’est pas de copier le modèle coréen. Elle est de constater qu’ambition culturelle et ambition économique ne sont pas contradictoires.
L’exemple espagnol est sans doute encore plus directement transposable. En lançant en 2021 le Spain Audiovisual Hub, Madrid n’a pas créé une aide supplémentaire à la production. L’Espagne a construit une politique interministérielle destinée à faire du pays une plateforme européenne et mondiale de production audiovisuelle. Sa première phase mobilisait 1,6 milliard d’euros et associait instruments financiers, fiscalité, attraction des tournages, formation, internationalisation, simplification administrative et adaptation du cadre réglementaire. Une deuxième phase a prolongé cette stratégie avec plus de 1,7 milliard d’euros d’instruments financiers.
La différence est importante. L’objectif n’est plus seulement de soutenir des œuvres. Il est de faire croître un écosystème, attirer les capitaux, développer les compétences, faciliter le financement des entreprises et augmenter les exportations. La France dispose déjà de nombreux instruments puissants. Mais ils gagneraient à être organisés autour d’une ambition industrielle plus explicite.
Cette stratégie pourrait reposer sur cinq priorités : le capital et la taille critique, la propriété intellectuelle, la technologie et l’intelligence artificielle, l’export et, enfin, l’accès au consommateur. Cette dernière dimension est probablement la plus nouvelle. Le numérique n’a pas supprimé les intermédiaires : il les a multipliés. Plateformes, téléviseurs connectés, systèmes d’exploitation et moteurs de recherche organisent désormais l’accès aux contenus. Un programme peut être disponible et néanmoins devenir pratiquement invisible. La régulation doit protéger le pluralisme et la création. Mais elle doit également intégrer la compétitivité des entreprises auxquelles elle s’applique.
Après la bataille de la distribution vient donc celle de la découvrabilité. Et avec l’intelligence artificielle, une étape supplémentaire s’annonce : demain, un contenu ne devra plus seulement être présent dans un catalogue ou une interface. Il devra être susceptible d’apparaître dans la réponse produite par un assistant. La capacité de nos médias à atteindre directement ou indirectement leurs publics devient ainsi un enjeu industriel autant que culturel.
C’est également sous cet angle que la modernisation de la régulation audiovisuelle doit être envisagée. Il faut corriger les nouvelles asymétries créées par les plateformes et les interfaces structurantes. Mais il faut simultanément réexaminer les contraintes historiques lorsqu’elles sont devenues disproportionnées ou redondantes. La convergence ne peut consister à ajouter les obligations du nouveau monde à toutes celles de l’ancien.
La régulation doit protéger le pluralisme et la création. Mais elle doit également intégrer la compétitivité des entreprises auxquelles elle s’applique. C’est là que politique culturelle, politique industrielle et régulation doivent enfin se rejoindre.
La présidentielle de 2027 devrait être le moment de poser cette question. À neuf mois du scrutin, la campagne prend forme, mais les projets sectoriels restent encore largement à écrire. Les débats sur la souveraineté industrielle, l’intelligence artificielle, l’investissement et la compétitivité sont déjà engagés. Ils ne doivent pas s’arrêter aux industries traditionnellement qualifiées de stratégiques. Les médias en font partie. Ils créent de la valeur et des emplois, financent la création, structurent notre espace démocratique et participent directement à l’influence de la France. La France n’a pas à choisir entre son exception culturelle et une stratégie de puissance. Elle doit comprendre que, dans le nouvel ordre mondial des médias, la seconde peut devenir l’une des conditions de la première.
Les candidats à l’élection présidentielle penseront-ils cette dimension industrielle de l’audiovisuel ? L’aborderont-ils seulement sous l’angle du financement du service public, de la régulation, de la concentration ou des obligations de création ? Ou proposeront-ils une stratégie d’ensemble : accès au capital, consolidation et taille critique, propriété intellectuelle, exportation, technologies et IA, attractivité du territoire, formation et capacité de nos acteurs à maîtriser l’accès aux publics ? Ces questions mériteraient de devenir un chapitre à part entière du débat de 2027.
Il ne s’agit pas de demander à l’État de choisir les programmes, les entreprises ou les technologies gagnantes. Il s’agit de définir un cap, de mettre en cohérence les instruments existants et de créer les conditions permettant aux entreprises françaises et européennes de se développer dans une compétition désormais mondiale.
La France n’a pas à choisir entre son exception culturelle et une stratégie de puissance. Elle doit comprendre que, dans le nouvel ordre mondial des médias, la seconde peut devenir l’une des conditions de la première.
Nous avons longtemps considéré que notre souveraineté audiovisuelle consistait d’abord à protéger et financer notre création. À l’âge des plateformes et de l’intelligence artificielle, il faudra également donner à ceux qui la produisent, l’éditent, la financent et la font découvrir les moyens d’investir, de grandir et de l’exporter. La campagne de 2027 offre l’occasion de transformer cette question en projet.