4 septembre 2026

Temps de lecture : 6 min

Cécile Lejeune (Kantar France) : « Maurice Béjart m’avait recrutée pour rejoindre sa pré-troupe »

Elle adore vraiment chanter, même faux, et n’a pas l’intention d’arrêter… Cécile Lejeune , la présidente de Kantar France répond au « Questionnaire d’INfluencia », autour d’une madeleine et d’un thé, au sein de l’Hôtel Littéraire Le Swann* – Proust oblige

INfluencia : Votre coup de cœur ?

Cécile Lejeune : Il est pour le film que je suis allée voir en juillet au Grand Rex : « L’Odyssée » de Christopher Nolan. J’ai été impressionnée par son talent : il réussit à faire des films totalement universels. Le talent d’un grand réalisateur, c’est de faire des films qui touchent tout le monde. Et il est le meilleur de sa génération.

L’Odyssée est une épopée sublime, poétique, juste, spectaculaire, avec des acteurs brillants. J’adore le cinéma et c’est une chance d’avoir vu un film aussi beau sur un sujet que j’adore, dans un endroit magique comme le Grand Rex. La salle était pleine : plus de 2000 personnes. C’était impressionnant et rare d’entendre des applaudissements au début et à la fin, avec des gens qui se sont levés pour applaudir, alors que pourtant tout le monde ne connaît pas L’Odyssée.

Le film n’est pas une vision d’un Ulysse “parfait”, mais celle d’un homme qui échoue, défie les dieux et se rachète. Le message de fin est très juste aujourd’hui, sans que le film soit un film politique au sens strict : c’est nous qui détruisons notre monde, et c’est à nous de le réparer. C’est un gros sujet d’actualité. Après des périodes noires, il peut y avoir des périodes bleues. Si ça parle à tout le monde, c’est bien.

J’ai été choquée par l’idée d’une corruption présentée comme normale

IN : Et votre coup de colère ?

C.L. : Je m’étais déjà rendu compte que l’Europe, et particulièrement la France, s’appauvrissait. Une scène aux Cannes Lions en juin dernier l’a confirmé. Nous avions retenu une table dans un petit restaurant. Le restaurateur m’a présenté le menu fixe : entrée-plat-dessert à 125 €. 125 euros sans vin ! Comme j’étais avec un client, je n’ai rien dit, mais à la table d’à côté des Américains trouvaient ça « incroyable, pas cher », alors que pour nous, c’était hors de prix !

Cette anecdote m’a fait sentir que nous déclinons, et que nous risquons de laisser un pays appauvri à nos enfants, alors que nous avons une richesse intellectuelle, culturelle et gastronomique exceptionnelle, sans réussir à en faire profiter tous. L’Europe est dans une même situation et je suis en colère contre son manque d’action. Avec l’IA, notre retard pourrait encore s’aggraver.

Enfin, j’ai été scandalisée par un autre sujet : Trump aurait demandé au patron de la FIFA d’annuler un carton rouge d’un joueur américain lors de la Coupe du monde de football et s’en est vanté à la télévision. Je ne suis pas fan de foot, mais j’ai été choquée par l’idée d’une corruption présentée comme normale. Le jour où on accepte que ce soit « normal », on bascule vers quelque chose d’incompatible avec un monde démocratique.

Ce voyage en Turquie m’a fait aimer l’homme et m’a rendue plus positive sur l’avenir de l’humanité

IN : L’évènement qui vous a le plus marquée dans votre vie ?

C. L. : Je sais que je ne dois pas parler travail, mais il s’agit d’un événement qui va au-delà. J’ai eu la chance d’aller gérer une agence à Istanbul très jeune, de 2005 à 2008. À l’époque, on me disait : « Tu es folle. Tu es une femme, tu vas te retrouver dans un pays musulman : tu ne réussiras pas en tant que dirigeante. » En réalité, j’y ai découvert une culture ouverte et enrichissante.

J’y ai rencontré des personnes d’une grande richesse intellectuelle et humaine, très au fait de plusieurs cultures, capables de synthétiser et de penser largement. Au-delà de mon rôle, cette aventure est devenue une vraie aventure intellectuelle : j’ai compris qu’on peut toujours apprendre des autres, surtout de ceux de qui l’on imagine ne rien pouvoir apprendre.

Depuis, quand je rencontre quelqu’un, je me dis que j’ai quelque chose à apprendre. Ce voyage en Turquie m’a fait aimer l’homme et m’a rendue plus positive sur l’avenir de l’humanité. Si les êtres humains s‘écoutaient un peu plus et étaient plus ouverts, on serait tous bien mieux.

J’ai réussi à vaincre ma phobie administrative en faisant toute seule “Parcoursup” pour mon fils

IN : Votre plus grande réussite ? (pas professionnelle)

C. L. : Ma plus grande réussite, – et je considèrerai sans doute,  dans 10 ou 20 ans, que ce sera une réussite – c’est de toujours chercher et de maintenir un équilibre qui, bien sûr, n’est jamais parfait entre vie personnelle et vie professionnelle et de profiter de chaque moment. C’est une construction de tous les instants.

Sur un plan plus léger, j’ai une petite réussite. J’ai réussi à vaincre ma phobie administrative en faisant toute seule “Parcoursup” pour mon fils. Et dans la série des cauchemars administratifs, Parcoursup est quand même le must !  Ce n’était pas gagné et j’en suis fière. Mais le plus drôle est que j’ai fait tout cela pour rien car finalement mon fils a préféré aller en Angleterre à l’ESCP (rires).

J’ai quand même chanté en public « Message personnel »

IN : Votre plus grand échec ? (idem)

C.L. : Je vois l’échec comme une force : j’en ai connu beaucoup, comme tout le monde, au quotidien, dans ma vie professionnelle et aussi sur le plan personnel ou familial. Ça m’a fait avancer.

Parfois, on essaie, et on n’y arrive pas. Exemple : je chante partout, sous la douche, dans ma voiture, au karaoké. Tout le monde me disait que je chantais “comme une casserole”. J’ai donc pris des cours pendant un an et demi… Résultat : zéro pointé.

Ma prof m’a même dit que je n’avais peut-être pas d’oreille et que je devrais reprendre le solfège. Elle m’a quand même fait participer à un petit concert, et j’ai quand même chanté en public « Message personnel », une chanson à moitié parlée que ma famille a trouvé « pas horrible » (rires) , mais j’ai compris que je chanterais probablement toujours très faux.

J’ai donc vécu ce manque de talent un peu comme un échec, qui a marqué ma vie et celle de mes proches, tout en acceptant que j’avais essayé pour m’améliorer. C’est dommage, car j’adore vraiment chanter, même faux, et je ne vais pas arrêter : tout le monde devra s’y faire (rires). Cela dit, j’ai quand même un petit espoir. On m’a conseillé un autre professeur, spécialisé dans l’approche par le solfège. Je vais retenter l’expérience : rendez-vous dans un an et demi.

 Je me suis alors tournée vers la boxe thaïe

IN : Votre rêve d’enfant, ou si c’était à refaire ?

C.L. : Petite, je rêvais de danser. J’ai commencé par la danse classique puis j’ai rejoint une troupe de modern jazz – j’en ai fait 12 ans – dans une ville de banlieue parisienne.

Ma prof, proche de Maurice Béjart, a inscrit ses élèves au concours national de modern jazz pendant trois ans : la dernière année, nous l’avons gagné. Béjart embauchait alors les lauréats : il a recruté huit élèves, dont moi, pour rejoindre sa pré-troupe. Pour moi, c’était le Graal. La danse était toute ma vie.

Tout heureuse, j’ai annoncé cela à mes parents, qui m’ont demandé de passer mon bac et de faire des études d’abord !  Je ne leur ai pas parlé pendant trois ans ! J’ai eu beaucoup de mal à me mettre à mes études, car ce n’était pas le parcours que je visais. Progressivement, je les ai pourtant mieux vécues. Je voyais aussi que mes copines ne réussissaient pas à percer. Une seule a intégré la vraie troupe, qu’elle a quittée après vingt ans et un parcours partout dans le monde.

J’aurais pu mener cette vie mais je n’ai pas de regrets – cela ne fait pas avancer – mais pendant un certain temps, je n’arrivais pas à aller voir un ballet, comme si quelque chose me freinait. Puis, sur les conseils de mon mari, j’ai essayé de reprendre la danse : j’ai pris deux cours et j’ai arrêté. Je me suis alors tournée vers la boxe thaïe, une pratique assez proche de la danse, que j’ai pratiquée jusqu’à faire un peu de combats. Aujourd’hui, je me contente de l’entraînement : cela me détend.

Je suis indulgente envers ceux qui prennent des risques, même s’ils se plantent

IN . : La faute qui vous inspire le plus d’indulgence

C.L. :  Le risque en général. Je suis indulgente envers ceux qui prennent des risques, même s’ils se plantent : on a le droit d’essayer. À l’inverse, je supporte très mal les gens qui n’essaient pas.

Dans la culture française, prendre des risques est souvent vu comme une faute. Je trouve cela dommage, et dans l’univers des start-up et de la tech, c’est encore pire : on entend souvent la même pression à ne pas se tromper.

IN. : Quel est le titre du film qui vous résume le mieux ?

C. L.: Je pense à « Catch Me If You Can ». Je suis assez énergique – trop pour certains – je vais vite : c’est à la fois une qualité et un défaut.

IN. : Quel cinéaste emmèneriez-vous sur une île déserte ?

C.L. : Je choisirais Francis Ford Coppola. Pour ses films qui sont magnifiques, à la fois très durs et très beaux sur la nature humaine, mais surtout pour l’homme : il croit aux valeurs familiales, à la créativité et au collectif.

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