13 octobre 2026

Temps de lecture : 3 min

Derrière le succès, la face macabre de la creator economy

Plusieurs drames, dont la mort de Jean Pormanove en direct sur Kick, ont révélé l'envers d'une économie devenue adulte trop vite. L'écosystème a professionnalisé l'influence mais n'a pas dépensé la même énergie à protéger ceux qui la font vivre.

La creator economy aime les chiffres. Depuis un an, elle en affronte d’autres, beaucoup plus difficiles à regarder. En juillet 2025, le tiktokeur Mehdi Bassit, suivi par deux millions d’abonnés, s’est donné la mort ; ses proches ont dénoncé le harcèlement qu’il subissait.

Un mois plus tard, Jean Pormanove mourait en direct sur Kick, dans des circonstances très différentes.

Fin juillet 2026, Lhabib Lewis, 20 ans, qui parlait ouvertement de sa dépression et du cyberharcèlement dont il était la cible, s’est à son tour donné la mort. Sa famille a publiquement interpellé l’État sur la prise en charge de la santé mentale.

Établir un lien mécanique entre ces décès et le métier de créateur serait une erreur, et le père de Mehdi Bassit a lui-même avancé une autre raison que le harcèlement. Ces affaires ont pourtant remis au premier plan des risques psychosociaux que plusieurs études documentent déjà.

Une santé mentale sous pression permanente

Plusieurs études dessinent le même signal d’alerte. Selon l’étude Voices of the Creator Economy de Kolsquare, deux tiers des créateurs européens disent subir un stress lié à leur activité, et les Français sont les plus exposés : 27 % d’entre eux évoquent un stress constant ou fréquent. Menée en 2024 auprès d’un peu plus de 300 créateurs, une étude d’Awin relevait des symptômes d’épuisement professionnel chez plus de 80 % des répondants américains et britanniques.

Ces chiffres tiennent à la nature même du métier. Un créateur ne laisse pas son personnage au bureau en fin de journée. Sa visibilité dépend de la régularité de ses publications, et une partie de ses revenus de l’attention qu’il parvient à capter, si bien que la moindre pause a un coût. S’y ajoute une précarité que l’étude de Kolsquare rend tangible, 56 % des créateurs français gagnant moins de 1 000 euros par mois.

Le cyberharcèlement vient se greffer sur cette fragilité. En février 2025, le tribunal de Paris a condamné trois hommes pour des faits de cyberharcèlement et de menaces visant la streameuse Ultia, prise pour cible depuis 2021 après avoir dénoncé des propos sexistes tenus lors du Z Event.

La décision a donné une réalité judiciaire à ce que beaucoup rangent encore parmi les désagréments de la notoriété en ligne. Or on ne met pas son identité en veille comme on ferme un ordinateur.

Tout un écosystème profite de la performance. Qui protège ?

Autour de cette personne, l’économie s’est pourtant considérablement structurée, des agences qui organisent les carrières aux annonceurs qui contractualisent jusqu’aux droits d’usage des contenus. La protection de ceux qui produisent la valeur n’a pas suivi le même rythme.

L’affaire Jean Pormanove pousse la question jusqu’aux plateformes. Le streamer est mort en août 2025 après plus de douze jours de direct sur Kick, où il subissait depuis des mois violences et humiliations. L’autopsie a écarté l’intervention d’un tiers et ses deux co-streamers ont été condamnés en août 2026 à de la prison avec sursis.

Mais le parquet de Paris a aussi ouvert une information judiciaire contre Kick, en évoquant des flux financiers laissant soupçonner un financement direct de la chaîne par la plateforme. Si ce financement était établi, la responsabilité de la plateforme s’étendrait de sa politique de modération à son éventuelle participation économique au dispositif.

Les marques, elles, ont appris à se protéger des risques associés aux influenceurs, à coups de clauses contractuelles et d’outils de brand safety.

La réciproque commence à peine à être pensée. La charte éthique que l’UMICC a étendu aux annonceurs en mars 2025 leur demande d’accompagner les créateurs confrontés à des réactions agressives, mais elle reste volontaire et ne comptait que quatre signataires à son lancement. Reste notamment un angle mort : que prévoit le contrat lorsqu’un créateur doit suspendre une campagne parce qu’il est pris dans une vague de harcèlement, et qui absorbe alors la perte de revenus ?

Professionnaliser la protection

La loi du 9 juin 2023 a mené la première bataille de la professionnalisation en encadrant la transparence des collaborations et en rendant obligatoire le contrat écrit, exigé depuis le 1er janvier 2026 dès que la rémunération atteint 1 000 euros hors taxes. Elle a surtout protégé les consommateurs et la crédibilité du secteur. La suivante concerne ceux qui produisent la valeur, et elle s’engage timidement.

En novembre 2025, l’UMICC a signé avec Audiens un partenariat donnant accès à une offre santé qui inclut un accompagnement en santé mentale. L’avancée est réelle, mais elle confirme le cœur du problème : la protection reste une démarche que chaque créateur choisit ou non de financer, plutôt qu’une responsabilité partagée par ceux qui profitent de son travail.

Le prochain signe de maturité du secteur se mesurera moins à ses investissements publicitaires qu’à sa capacité à étendre aux créateurs la protection qu’il a déjà su offrir aux marques.

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