16 octobre 2026

Temps de lecture : 8 min

Mayada Boulos (Havas Paris) : « Il y a un endroit où je me sens extrêmement libre : dans ma tête »

Certes sérieuse, mais aussi espiègle - elle adore jouer des tours aux réceptionnistes d’hôtel et aurait adoré faire du stand up –, la présidente de Havas Paris, Mayada Boulos répond au « Questionnaire d’INfluencia », autour d’une madeleine et d’un thé, au sein de l’hôtel Swann* – Proust oblige

INfluencia : Votre coup de cœur ?

Mayada Boulos : J’en ai deux. Le premier va au livre d’Adèle Van Reeth, Une heure à soi, qui vient de sortir chez Gallimard. C’est un livre de femme qui ne s’adresse pas qu’aux femmes. Il part d’une réflexion sur le vide et sur sa définition par les philosophes, mais se transforme en réalité en une réflexion sur le trop-plein, notamment pour les femmes et sur la manière dont elles font face à la surcharge, à la maison, au travail et à la conciliation des deux. Une vraie réflexion, que j’ai adorée, portée en plus par beaucoup d’humour.

Mon deuxième coup de cœur absolu – un coup de foudre, même – est pour une aquarelle peinte par Émilie Frèche, écrivaine par ailleurs, qui représente des pins parasol dans des couleurs pastel absolument magnifiques. On s’y perd, et c’est extrêmement reposant à regarder. Pour moi, cette toile évoque la sérénité et le Sud. Je me l’étais offerte cet été pour mes 45 ans, et elle est maintenant accrochée dans mon salon.

Ces deux coups de cœur ont en commun une touche très féminine. Il y a de la douceur et de la force : ce sont, un peu, les deux qualificatifs qui relient ces deux personnes, et qui relient beaucoup de femmes, je trouve.

Les positionnements extrêmement manichéens dans lesquels nous sommes en train de tomber ouvrent un chemin extrêmement glissant vers le populisme.

IN. : Et votre coup de colère ?

M.B. : Sans parler de politique, je pense qu’il y a un vrai sujet dans le débat public. Vous savez, je suis arrivée en France il y a 23 ans, un pays que j’ai choisi, notamment parce que c’est aussi le pays de la liberté et de la démocratie. Or, dans une démocratie, on doit pouvoir débattre. Et ce qui me met en colère aujourd’hui, ce sont les gens qui vous demandent immédiatement si vous êtes « pour » ou « contre », « pour qui » ou « contre qui » vous êtes, sans jamais vous demander ce que vous pensez vraiment. Ça me met profondément en colère.

La pensée, c’est quelque chose de plus construit, de plus nuancé. Et pour moi, les positionnements extrêmement manichéens dans lesquels nous sommes en train de tomber annulent la pensée et ouvrent un chemin extrêmement glissant vers le populisme.

« Apollinaire m’a libéré de ma recherche panique de l’assentiment de l’autre ».

IN. : La personne qui vous a le plus marquée dans votre vie ?

M.B. : Il y a quelques personnes qui m’ont beaucoup marquée, et elles n’en sont absolument pas au courant : Apollinaire et François Sureau. Il y a d’ailleurs dans mon livre un chapitre qui s’appelle « Ma vie avec Apollinaire », qui reprend le titre d’un livre de François Sureau. Je dois remonter quelques années en arrière : je viens d’avoir 40 ans, je suis en cabinet ministériel à Matignon, en pleine chimiothérapie, en pleine séparation avec celui qui a été mon mari pendant 18 ans. Bref, une vie un peu chaotique. Et un matin, j’écoute sur France Inter François Sureau, invité pour parler de son livre : « Ma vie avec Apollinaire ».

La dernière question que lui pose le journaliste Nicolas Demorand est vertigineuse : « Mais au fond, de quoi Apollinaire vous a-t-il sauvé ? » Et François Sureau répond du tac au tac, avec le plus grand naturel – ce qui est absolument extraordinaire : « Il m’a libéré de ma recherche panique de l’assentiment de l’autre. » Ça m’a scotchée, parce que j’ai compris qu’il venait de mettre des mots sur ce que beaucoup de femmes – de gens, en réalité – subissent : cette obligation de cocher des cases et de répondre aux attentes qui pèsent sur nous.

Ce jour-là, j’ai réalisé que je voulais vraiment être libre. Et j’ai pris des décisions qui ont radicalement changé le cours de ma vie. Et je vous assure, il n’y a pas un jour qui passe sans que je pense à cette phrase. Et puis, François Sureau m’est d’autant plus sympathique que j’ai appris que sa femme était égyptienne copte, comme moi. (rires)

Ce super-pouvoir du rire, j’aurais aimé en faire mon métier

IN. :Votre rêve d’enfant ou si c’était à refaire

M.B. : Je ne me le formulais pas comme ça à l’époque, mais à posteriori, je me dis que j’aurais beaucoup aimé faire du stand-up. Je n’en avais absolument pas les capacités : je ne pense pas être assez drôle, et il faut aussi oser l’autodérision.  Je n’en étais pas du tout capable à l’époque, j’étais plutôt premier degré. Aujourd’hui, je le suis.

Je n’aurais donc pas eu ce talent, mais j’aurais adoré, car le rire a une importance majeure dans ma vie. Au départ, il me servait un peu de masque et de bouclier, puis c’est devenu une seconde nature et une manière absolument géniale de me sortir des situations difficiles. Quand on a les rieurs de son côté, c’est fini : on n’a plus besoin ni de convaincre ni de séduire. Ce super-pouvoir du rire, j’aurais aimé en faire mon métier.

J’ajouterais que les humoristes sont, je crois, parmi les meilleurs sociologues de notre époque. Ils prennent un point extrêmement précis, l’illustrent, grossissent le trait et, au fond, ils sont le reflet total d’une société. Les politiques comme les chefs d’entreprise gagneraient d’ailleurs à regarder davantage de stand-up, aussi pour mieux comprendre la jeunesse dans notre pays.

IN. : Votre plus grande réussite ? (pas professionnelle)

M.B. : L’émancipation. Quand j’arrive en France, mon objectif est d’être libre, de vivre en femme libre, de ne plus avoir à répondre aux attentes qui pèsent sur moi. Mais l’émancipation ne vient pas comme ça. Au début, pour moi, elle signifiait être en conformité avec la société française : être plus française que les Françaises, réfléchir, parler, m’habiller comme elles. Puis vient le moment où l’on comprend que son passé et ses origines sont aussi une part de soi et surtout une richesse.

L’émancipation arrive vraiment quand on se rend compte que la liberté n’est pas seulement l’absence de contraintes : c’est la libération du regard de l’autre et la possibilité de faire ses propres choix selon ses propres envies. Et ça, c’est une réussite extraordinaire.

Nous prétendons systématiquement que c’est notre voyage de noces

Sur un plan plus léger, je dois vous confesser un petit mensonge très utile… une comédie très efficace ! Avec Noël, mon meilleur ami, nous partons en vacances une fois par an. En général, nous restons 3 à 4 jours, pas très loin. Et systématiquement, nous prétendons que c’est notre voyage de noces – lui est gay et marié à un homme -. À chaque fois, nous arrivons à nous faire offrir des massages, des coupes de champagne, ou d’autres petits cadeaux. Une fois, la réceptionniste était aux larmes. Il lui a raconté en long et en large comment il m’avait demandé en mariage devant la tour Eiffel. Elle était extrêmement émue… la pauvre. Elle nous a évidemment offert la suite nuptiale, et en plus deux massages. L’histoire dure depuis 18 ans, et cela marche à tous les coups. Noël en rajoute à chaque fois. C’est hilarant. Bien sûr, il faut garder son sérieux, d’autant plus que nous ne nous mettons pas toujours d’accord sur le scénario avant d’arriver. C’est cette improvisation qui rend tout cela encore plus drôle.

« Robert Hue : atout ou handicap pour Lionel Jospin ? » Bien sûr, je n’avais jamais entendu parler de lui

IN. : Votre plus grand échec ? (idem)

M.B. : Je voulais faire du journalisme quand je suis arrivée à Paris, et je me suis inscrite au concours du CFJ. Je maîtrisais la langue française, mais absolument pas la culture, et notamment pas la culture politique française. J’arrive, je m’inscris, je suis contente de moi. Et le sujet tombe : « Robert Hue : atout ou handicap pour Lionel Jospin ? » Bien sûr, je n’avais jamais entendu parler de lui (ndlr : secrétaire national puis président du Parti communiste français, candidat communiste aux élections présidentielles de 1995 et de 2002). J’ai donc fait une copie académiquement magnifique, mais sur le fond totalement vide, en jouant avec les mots et, évidemment, complètement à côté de la plaque. Autant vous dire que je n’ai pas été reçue…

J’ai connu un autre échec, pas grave, mais embarrassant à l’époque : les cheveux rouge tomate que j’ai expérimentés dans mon adolescence et qui m’ont fait ressembler à de la tomate industrielle plutôt qu’à une jolie vamp rousse (rires)

Et je dois vous avouer une autre faiblesse : je suis assez nulle en cuisine. J’arrive à faire le tout-venant, mais la culture égyptienne et orientale est tellement riche en gastronomie – les petites feuilles de vigne farcies, les pigeons farcis, etc – que j’ai un peu honte de ne pas savoir la faire.  Franchement, vous n’avez absolument pas envie de venir manger chez moi quand j’ai cuisiné en général (rires).

Paris, pour moi, est la capitale de la liberté.

IN. : Où et quand vous sentez-vous la plus libre?

M.B. : À Paris. Évidemment. Je me souviens d’un jour où mon fils était tout petit – il avait 6 ans – et où nous sortions dans la rue. Nous ouvrons la porte de l’immeuble, et là, un jeune couple est en train de s’embrasser langoureusement. Comme tous les jeunes enfants, mon fils détourne la tête d’un air un peu dégoûté. Et je me souviens lui avoir dit : « Réjouis-toi de vivre dans un pays où tu peux embrasser qui tu veux, et où en plus tu peux le faire dans la rue. » Paris, pour moi, est la capitale de la liberté.

J’ajouterais qu’il y a un autre endroit où je me sens extrêmement libre : dans ma tête. J’ai mis des années à comprendre qu’il n’était pas grave de ne pas plaire à tout le monde. Et aujourd’hui, je ne demande plus la permission à quiconque pour exister. Ni à un parent, ni à un voisin, ni à un homme…

J’ai grandi avec une mère qui ressemble à Marthe Villalonga dans « un éléphant, ça trompe énormément », puissance 10

IN. : Que vous reste-t-il à apprendre ?

M.B. : Il me reste surtout à apprendre à ne plus projeter des scénarios catastrophes, particulièrement concernant mes enfants et mes proches. Par exemple, dès qu’un enfant ne répond pas ou n’appelle pas, je me mets à imaginer le pire : qu’il a été enlevé par un groupe terroriste au fin fond du désert malien, ou encore qu’il est déjà aux urgences en soins intensifs, simplement parce qu’il a eu un peu de retard.

Avec les années, j’ai davantage acquis de sérénité pour moi-même, mais je ne l’ai pas encore totalement pour les autres. Je pense aussi que j’ai été influencée par mon histoire : J’ai un côté mère juive en fait, bien que je ne sois que mère copte. J’ai grandi avec une mère qui ressemble à Marthe Villalonga dans « un éléphant, ça trompe énormément », puissance 10 (rires). Je pense que j’ai hésité de son sens de l’exagération.

Je chante Stevie Wonder, évidemment à tue-tête, avec le pommeau de douche en guise de micro

IN. : Quel musicien emmèneriez-vous sur une île déserte ?

M.B. : Stevie Wonder. Pour sa joie de vivre Je l’écoute depuis toujours et je ne m’en lasse jamais. L’album « Hotter than July », « Superstition », « I Just Called to say I love you »… Ce sont des chansons que j’adore et que je chante évidemment à tue-tête dans ma salle de bain. Avec le pommeau de douche en guise de micro.

* l’Hôtel Littéraire Le Swann, situé au cœur du quartier historiquement proustien de la plaine Monceau et de Saint- Augustin, présente une collection d’œuvres originales sur l’écrivain ainsi que des pièces de haute couture, des photographies, des tableaux, des sculptures. Notre interviewé(e) pose à côté d’une sculpture de Pascale Loisel représentant bien sûr l’auteur d’ « À la recherche du temps perdu »

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L’actualité

– Mayada Boulos vient de publier son premier livre, un ouvrage autobiographique: « De bonne famille. Du Caire à Matignon. Itinéraire dune femme libre » aux éditions Grasset:
« Oui, le Président connait mon prénom et mon bulletin médical. Le Premier ministre me tutoie. Une quinzaine d’années plus tôt, j’encaissais des fards à paupières au Monoprix Soldat Laboureur. Un homme m’avait tabassée en me traitant de « sale arabe ». Le trajet a été long. Il commence en Egypte…  »

– Havas Paris : Ces derniers mois, l’agence a remporté plusieurs budgets majeurs, dont ceux de l’Institut Curie, Monoprix, AG2R LA MONDIALE, ainsi que la Commission européenne (avec le groupe).

Havas Paris a renforcé son organisation avec plusieurs nominations, dont celles d’Éric Mironneau à la direction du développement, de Benoît Corbel comme Chief AI & Innovation Officer et d’Eve Bussy comme Head of Traffic du village Havas. Elle a également développé ses offres avec The Creator Society, l’agence dédiée à l’accompagnement des créateurs de contenus, et Coaching, dirigée par Adrien Borne.

Côté création, plusieurs campagnes ont été primées à l’international en 2026, notamment « 2036 » pour l’association Antoine Alléno (LIA awards, Cannes Lions, Clio Health, D&AD), « Streetnav » pour Streetco (Clio Awards), « Ce_io» pour le lancement de celio women (LIA Awards) et « Tetris » pour La Poste (Cannes Lions).

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