Pendant des décennies, le modèle de la publicité de masse, le fameux « mass media advertising », a régné en maître. Un message unique diffusé sur une poignée de chaînes de télévision, à la radio ou dans les journaux nationaux, atteignait des millions de foyers simultanément.
C’était l’ère de la « catch-all communication ». Pourtant aujourd’hui, le paysage médiatique est fragmenté et pour le moins compliqué.
« Le panorama actuel est un véritable chaos, nous expliquait récemment Élie Ohayon, le fondateur de la plateforme Master the Monster qui a occupé, dans le passé, les postes de DG chez Young & Rubicam et BETC avant de prendre la présidence de McCann et Saatchi & Saatchi pour finalement devenir Worldwide Account Director chez Publicis.
« L’explosion de la quantité des contenus diffusés par les annonceurs a considérablement compliqué le quotidien des agences. Ils doivent notamment s’adapter à la multi-plateformisation avec l’arrivée régulière de nouveaux sites comme TikTok ou Twitch. La mass-personnalisation et l’hyper-segmentation les contraignent à publier des contenus spécifiques pour chacun des segments qu’ils visent. Ces évolutions les poussent à créer toujours plus d’assets différents. «
De fait, l’explosion du digital, des réseaux sociaux et de la donnée pousse les marques à jouer la carte de l’hyper-personnalisation. Mais faut-il, pour autant, définitivement enterrer la publicité de masse ? Loin s’en faut. La « pub pour tous » ne meurt pas : elle se transforme.
La fin de l’ère du « tout pour tout le monde »
Il est indéniable que le modèle classique a perdu de sa superbe. Le consommateur moderne, saturé de messages, est devenu imperméable à la publicité générique. La segmentation fine, rendue possible par le targeting (ciblage) algorithmique, permet désormais de parler à chaque individu en fonction de ses centres d’intérêt, de son historique d’achat ou de sa géolocalisation.
Pourquoi un fabricant de jeux vidéo devrait investir des millions dans un spot TV national quand il peut cibler précisément les 18-25 ans adeptes de gaming sur Twitch ? Cette efficacité chirurgicale a relégué la publicité de masse au rang de stratégie coûteuse et imprécise pour beaucoup de marques, privilégiant le ROI immédiat et le nurturing* personnalisé.
*stratégie marketing qui consiste à entretenir une relation personnalisée avec des prospects qui ne sont pas encore prêts à acheter.
Le retour en force du « Mass » : une nécessité stratégique
Pourtant, enterrer la publicité de masse serait une erreur stratégique majeure. Si le ciblage est roi pour convertir, il est pauvre pour construire.
Lors des derniers Cannes Lions, tous les grands penseurs du marketing moderne avaient d’ailleurs tenu à tirer la sonnette d’alarme en expliquant que les annonceurs avaient trop privilégié le ROI des campagnes de bas de funnel, au détriment de la construction de marque sur le temps long.
Trop focalisée sur le ROI, l’efficacité de la pub pour générer des ventes a baissé de 40 % depuis le Covid.
La construction de marque et la notoriété
La publicité de masse reste l’outil le plus puissant pour bâtir une notoriété de marque (brand awareness) rapide et massive.
Elle crée ce que l’on appelle la « disponibilité mentale ». En étant partout, simultanément, une marque devient une évidence, un réflexe culturel.
Le ciblage ultra-précis ne permet pas de créer cette impression de toute-puissance ou de légitimité que seul un déploiement massif peut générer.
Le « Social Proof » et l’effet de masse
La publicité de masse joue sur le sentiment d’appartenance. Voir une campagne partout rassure le consommateur : « Si tout le monde connaît cette marque, c’est qu’elle est fiable ».
C’est l’effet de validation sociale. Pour les secteurs de la grande consommation, de l’automobile ou des services financiers, cette stature est indispensable pour transformer l’essai.
À quelles conditions le « Mass » peut-il survivre ?
La publicité de masse ne peut toutefois plus se permettre d’être intrusive ou hors-sol. Pour survivre, elle doit se réinventer selon trois conditions impératives.
L’alignement émotionnel : Le message doit être universel, capable de toucher les tripes autant que l’esprit. Les campagnes qui marquent l’histoire sont celles qui racontent une histoire humaine, transcendante, que chacun peut s’approprier, quel que soit son profil sociodémographique.
L‘hybridation des canaux : le « mass » aujourd’hui n’est plus uniquement télévisé, il doit être omnicanal. La publicité de masse moderne utilise le média puissant (TV, affichage urbain XXL) comme catalyseur mais elle a besoin d’être relayée par une armée de micro-ciblages sur le digital pour être efficace. Le média de masse devient le « hub » qui nourrit les segments.
La pertinence contextuelle : La publicité de masse doit aussi s’intégrer dans le quotidien des consommateurs. Elle ne doit plus interrompre mais les accompagner. Les marques doivent passer d’une logique de « matraquage » à une logique de « présence » afin d’être là au bon moment, dans le bon contexte culturel.
Vers une « Mass-Personalization »
Le débat n’est donc pas binaire. Nous nous dirigeons vers une ère de « mass-personalization ». La publicité de masse ne s’oppose pas au ciblage : elle le complète. Elle est la porte d’entrée, celle qui attire l’attention et assoit la notoriété, tandis que le ciblage assure la conversion et la fidélisation.
La publicité de masse ne peut donc et ne doit pas pas mourir. Elle n’est plus une fin en soi comme cela pouvait être le cas dans le passé mais elle reste un levier de puissance au service d’un écosystème complexe.
Les marques qui parviendront à marier la force de frappe du « mass » et la finesse de la donnée seront celles qui, demain, réussiront non seulement à vendre, mais à s’inscrire durablement dans la culture populaire. Le défi n’est plus de toucher tout le monde mais de faire en sorte que tout le monde se sente touché par une promesse forte et unifiée. Vaste projet…