INfluencia : Votre coup de cœur ?
Olivier Breton : J’ai relu récemment plusieurs livres et notamment « Le Dossier M », « Le cœur ne cède pas » et « Le Syndrome de l’Orangerie », de Grégoire Bouillier… J’adore son œuvre.
C’est une écriture fleuve, introspective et sincère, très juste en style, dont les thèmes de prédilection sont la mémoire, la subjectivité, l’identité… Une lecture réflexive, intelligente et quasi philosophique, teinté d’ironie et d’autodérision. Pour moi, Grégoire Bouillier est assurément le plus grand auteur français vivant !
J’ai relu « la Grève » d’Ayn Rand (…) Un livre qui ouvre beaucoup plus de voies qu’il n’en ferme. Et c’est ce que je recherche, en littérature comme de façon plus générale.
Je viens également de relire (pour la troisième fois) deux textes passionnants, très différents mais tous les deux structurants sur ma manière d’aborder la vie.
Le premier est « L’homme-dé » de Luke Rhinehart, qui traite de la notion de déterminisme (et du hasard mallarméen), du rapport aux conventions sociales et au sens moral. C’est un roman à contrecourant souvent déconcertant et totalement transgressif, une lecture dont on ressort plein de questions et pour ma part assez galvanisé. J’aime offrir ce livre car il est libérateur et passionnant à la fois.
Et cet hiver, alors que j’étais en Norvège, près du Pôle Nord, et qu’il faisait nuit 22 heures sur 24, sans rien d’autre à faire que se plonger dans la lecture, j’ai relu « la Grève » d’Ayn Rand (ndlr : titre original en anglais : « Atlas Shrugged »). Ce roman de quelque 1400 pages, écrit en 1957, décrit avec une réelle finesse l’impasse sociale et politique qui est la nôtre aujourd’hui. C’est aussi bien l’Evangile des libertariens que des démocrates. Il a d’ailleurs été désigné en 1991 : « deuxième livre le plus influent pour les Américains aujourd’hui », juste après la Bible. Là encore, c’est un livre qui pose beaucoup de questions et est forcément sujet à polémique mais qui, à mon sens, ouvre beaucoup plus de voies qu’il n’en ferme. C’est ce que je recherche, en littérature comme de façon plus générale.
Mon « coup de gueule » contre l’intolérance est en fait plus un « coup de peur ».
IN. : Et votre coup de colère ?
O. B. : L’intolérance, qu’elle soit culturelle, religieuse ou sociale, qui agit comme une barrière qui cloisonne les individus et qui restreint l’ouverture d’esprit. C’est, pour moi, le vrai mal moderne : on ne supporte plus l’autre, l’inconnu, la différence. Et ce n’est pas qu’une question de méchanceté évidemment, mais de peur : peur de l’inconnu, peur de perdre ses repères.
Comme le disait Montesquieu, « l’homme est plus porté au fanatisme qu’à la raison ». Cela montre bien cette inclination à privilégier la sécurité et la certitude plutôt que la liberté et la réflexion critique. Du coup, on se replie et on se barricade, toujours au détriment de l’expérience humaine et de la diversité.
Kant insistait sur l’importance de l’autonomie de la raison : « Avoir le courage de se servir de son propre entendement » implique de dépasser la peur qui nous enferme et de confronter nos idées à celles des autres. John Stuart Mill aussi, dans « De la liberté », rappelle que c’est par le débat et l’échange d’opinions divergentes que se construit la vérité et que l’individu s’émancipe. Cet art du débat fait cruellement défaut.
Alors oui, mon « coup de gueule » contre l’intolérance est en fait plus un « coup de peur ». Je trouve terrifiant ce réflexe de sécurité qui bride notre liberté intellectuelle et morale, qui fait qu’on sacrifie la diversité et la richesse de l’échange par peur de l’inconfort, tant cela annonce de nouveaux espaces de tyrannie.
Il m’avait accordé un entretien de 20 minutes. Je suis arrivé le matin à 9h30. Et le soir, à 19h, il continuait à parler.
IN. : La personne qui vous a le plus marqué dans votre vie ?
O.B. : Il y en a véritablement beaucoup. J’étais assez copain avec César. J’ai aussi beaucoup travaillé avec le philosophe Paul Ricœur. J’allais le voir aux « Murs Blancs » cette propriété à Chatenay-Malabry où il a vécu jusqu’à sa mort et où Emmanuel Mounier s’était installé en 1945 pour vivre en communauté avec les collaborateurs de la revue « Esprit » qu’il avait fondée.
Une personne m’a toutefois marqué : Jean-Luc Godard. Il m’avait accordé un entretien de 20 minutes, ce qui n’était déjà pas évident. Je suis arrivé le matin à 9h30. Et le soir, à 19h alors que la nuit était tombée, il continuait à parler. Je ne sais plus très bien ce que nous nous sommes dit d’ailleurs, parce qu’il parlait tout seul. C’était une mélodie tout à fait absolument incroyable. Il avait un univers qui était infini et un usage métonymique de la langue, il pouvait nous faire voyager avec lui. Nous ne nous sommes pas revus mais nous avons continué à nous écrire.
La créativité et la pensée critique ne sont pas seulement des outils artistiques, mais des manières de vivre pleinement
Deux autres noms me viennent immédiatement à l’esprit : Marcel Duchamp et Tristan Tzara.
Duchamp, que je collectionne, m’a montré que l’art, et plus largement la vie, ne se limite pas à la beauté ou à la technique. Il montre que l’idée, le concept, et même la provocation, peuvent transformer notre regard sur le monde. Son approche m’a poussé à questionner les normes et à chercher ma propre définition de ce qui compte vraiment. Et à privilégier à chaque instant la notion d’intention.
Tzara, de son côté, m’a influencé par son audace et sa liberté totale. Il a osé défier la logique et les conventions, en célébrant le hasard et l’imprévisible. Cela m’a appris à accueillir le chaos et l’inattendu, à ne pas avoir peur de l’expérimentation, de l’incertitude et de l’absurde, que ce soit dans la création ou dans la vie quotidienne. Ce qui me permet de glisser une citation de Nietzsche que j’aime beaucoup et qui m’a souvent guidé : « Il faut porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile qui danse«
Ensemble, ces deux figures m’ont enseigné que la créativité et la pensée critique ne sont pas seulement des outils artistiques, mais des manières de vivre pleinement, en remettant tout en question et en inventant ses propres règles. Bref faire usage à tous moments de sa libre arbitre. En responsabilité.
Le succès n’est pas seulement dans les résultats ou dans des accomplissements concrets. Mais dans la capacité à vivre positivement avec autrui.
IN. : Votre plus grande réussite ? (pas professionnelle)
O.B. : Il s’agit plus pour moi d’être continûment fidèle à soi-même et à ses convictions. Tout en gardant son sens de l’humour et sa joie de vivre. Les projets et les défis professionnels peuvent être exigeants, parfois stressants ou frustrants, mais ces « qualités » permettent de garder la tête froide et de voir les situations sous un angle positif.
L’humour aide à désamorcer les tensions, à renforcer les liens et à rester créatif face aux obstacles. La joie de vivre, elle, maintient la motivation, même dans les périodes difficiles, aussi bien dans le travail (mais je sais qu’il ne faut pas en parler ici) que dans la vie quotidienne. En fait je suis surtout convaincu que le succès n’est pas seulement dans les résultats ou dans des accomplissements concrets. Mais aussi dans la capacité à vivre positivement avec autrui.
J’ai été décoré par le président allemand de la « Bundesverdienstkreuz », la croix fédérale du Mérite
Je ne sais pas si c’est une réussite, mais j’ai été décoré par le président allemand de la « Bundesverdienstkreuz » (la croix fédérale du Mérite, seule distinction honorifique générale en Allemagne et, par conséquent, la récompense la plus élevée destinée à honorer des mérites acquis au service du pays et de la collectivité, ndlr). Très peu de Français l’ont reçue. J’ai rédigé en 2010 une partie de « l’agenda 2020 », sur les relations franco-allemandes. et ai écrit un livre sur « 99 propositions pour ré-enchanter les relations franco-allemandes ».
Et puis, sur une note plus légère et plus personnelle, ma plus grande réussite est de continuer à gagner année après année le challenge qui m’oppose à ma fille: lire plus de livres qu’elle par an. Vraiment exigeant… C’est parfois in extremis : j’ai fini l’année dernière à 85 quand elle était à 81.
« J’aurais voulu être un écrivain. Pour tous les jours changer de peau »**…
IN. : Votre plus grand échec ? (idem)
O.B. : Mon plus grand échec ? Ne pas avoir trouvé le temps d’écrire des romans ou de méditer sur le sens de la vie. Je rêve de pages blanches, de personnages et de mondes imaginaires, ou de réflexions profondes sur ce qui fait qu’on est humain. Mais la vie m’a entraîné ailleurs ! Et puis aussi la conscience de ce qu’est la qualité littéraire.
Ayant longtemps été chercheur et éditeur je distingue un bon texte d’un mauvais. J’aurais voulu être un vrai auteur – il n’y en a pas beaucoup qui comptent, peut-être une dizaine. Plus on monte en âge, plus on rêve d’avoir le Prix Goncourt. Mais quand on se rend compte qu’on ne l’aura pas, on ne s’accorde pas le droit comme beaucoup d’encombrer les étals des libraires. Je sais très bien le travail que cela nécessite, le refus parfois de la famille, des plaisirs de la vie. Je reconnais que je n’ai pas la force d’abnégation. Je préfère m’occuper du vivant que m’occuper de moi-même.
Cela dit, cet “échec” relatif m’a appris l’exigence et le respect du travail de l’écriture et au-delà à observer, à écouter et à raconter autrement. Les romans et la philosophie attendront peut-être encore mais je continue à écrire, juste sous une forme plus pragmatique… et parfois, plus drôle que prévu.
Vivre en auto-suffisance dans les montagnes.
IN. : Votre rêve d’enfant ou si c’était à refaire ?
O.B. : Enfant je rêvais de devenir berger et de vivre en auto-suffisance dans les montagnes. Bref de revenir à l’essentiel. La Nature impose son rythme : chaque journée est régie par les saisons, oblige le travail, le silence, la méditation… C’est exigeant, mais profondément gratifiant.
Je trouve une forme de vraie liberté dans l’exercice de cette confrontation pacifique avec la nature qui renvoie à une forme d’essentialité. Apprendre la patience, la résilience et la vraie valeur de ce que l’on a, est un bon moyen d’apprendre à vivre avec humilité et de respecter le vivant.
IN. : Une mode en cuisine qui vous agace ?
O.B. : Oh là, sans hésiter… les mini assiettes. Sérieusement, qui a décidé qu’on devait manger des portions microscopiques ? Alors oui, c’est très beau dans l’assiette, mais tu ressors et tu as faim ! C’est presque insultant pour mes papilles ! Un de mes mantras qui vaut pour la cuisine mais pas seulement : le mieux est l’ennemi du bien.
Je privilégie le fond à la forme, et certaines personnes peuvent percevoir cela comme abrupt
IN. : Votre principal défaut et votre principale qualité ?
O.B. : Si je devais parler de ma plus grande qualité, je dirais que c’est ma capacité à aller droit au but et à analyser les situations de manière claire et pertinente. D’y voir clair. En tant que gaucher j’active mon cerveau droit et je privilégie le synthétique à l’analytique.
J’essaie toujours de comprendre le problème en profondeur, d’identifier ce qui est essentiel et de proposer une solution qui a du sens. Cette approche m’a souvent permis de gagner du temps dans les projets et d’éviter des erreurs évitables.
Mon défaut, c’est que cette même rigueur peut parfois rendre ma manière de m’exprimer trop brute ou directe. Je privilégie le fond à la forme, et certaines personnes peuvent percevoir cela comme abrupt. J’essaie de m’adapter, mais je reste convaincu, comme le disait Montaigne, que « la parole ne doit pas imiter la beauté des phrases, mais la vérité des pensées ». Pour moi, c’est exactement ça : mieux vaut être clair et pertinent que chercher à enjoliver inutilement. Avec le temps, j’apprends à doser cette franchise pour qu’elle soit efficace sans heurter : c’est un travail permanent !
IN. : Un secret à nous révéler ?
O.B. : Je suis chevalier de la confrérie de « l’ordre international des Anysetiers », (ndlr : créé en 1263 sous le règne de Saint-Louis) et également chevalier de la rillette. Mais chut, ne le répétez pas (rires)
La musique sacrée est un moment d’oubli extraordinaire.
IN. : Quel chanteur emmèneriez-vous sur une île déserte ?
O.B. : J’emmènerais une chorale classique qui pourrait chanter de la musique sacrée. J’ai chanté six à sept ans dans une chorale – j’ai fait un passage chez les Jésuites. J’adore les églises et la mystique de la voix. Ces musiques m’habitent et me renvoient à moi-même. Ce sont des moments d’oubli extraordinaires.
* l’Hôtel Littéraire Le Swann, situé au cœur du quartier historiquement proustien de la plaine Monceau et de Saint- Augustin, présente une collection d’œuvres originales sur l’écrivain ainsi que des pièces de haute couture, des photographies, des tableaux, des sculptures. Notre interviewé(e) pose à côté d’une sculpture de Pascale Loisel représentant bien sûr l’auteur d’ « À la recherche du temps perdu ».
** petit clin d’oeil au « blues du businessman ».
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L’actualité
Image & Stratégie dirigée par Olivier Breton (auparavant Vice-Président de Publicis Consultants et Président fondateur de l’Agence All Contents), est une des plus anciennes agences conseil corporate de la place et déploie des dispositifs autour du gaming, de revues d’influences, de la création d’Act Lab qui ont tous pour point commun d’être nourris de contenus à haute valeur ajoutée.
Elle a été élue en décembre Agence éditoriale de l’année.
Elle vient de signer deux ouvrages : « Peur(s) sur la Com », la fin d’un monde aux Éditions INfluencia et un « Cahier d’activités de la Communication » aux Éditions de l’Atelier. En préparation un nouveau livre : « comment la com peut se réinventer ».
Par ailleurs, elle lance une class action avec de nombreuses agences libres et indépendantes pour « redonner aux agences et plus largement aux communicants la place qui leur revient dans la société : en substance d’être des créateurs d’idées, passeurs du bien commun et acteurs du lien social ». Elle milite pour « la défense d’une communication responsable et rentable au service d’une industrie qui ne compte pas moins de 480 000 salariés -agences et annonceurs » au sein d’un collectif libre et indépendant de communicants (CLIC) qu’elle lance avec Vincent Doye et Henri-Christian Schroeder et qui prépare pour la rentrée avec une vingtaine d’agences des « Assisses de la communication » et une campagne de publicité sur l’utilité de ses métiers