INfluencia : Votre coup de cœur ?
Maurice Lévy : C’est très difficile, parce que nous vivons une époque compliquée, dans laquelle il y a finalement très peu de choses réellement excitantes. J’ai toutefois un véritable coup de cœur, qui n’est pas lié à l’actualité immédiate, mais qui relève d’une passion profonde : l’Institut du Cerveau. Je suis membre du Collège des amis de la fondation et je suis absolument fasciné par le travail extraordinaire mené par ses chercheurs. L’institut a récemment accueilli une nouvelle directrice générale, la professeure Stéphanie Debette, scientifique et chercheuse de tout premier plan. Elle sait précisément où elle veut aller et nourrit une ambition claire : porter l’Institut du Cerveau encore plus loin.
Ce que font les chercheurs de l’Institut du Cerveau me réconcilie avec la France et avec l’avenir
Nous avons célébré les 15 ans de l’institut il y a quelques semaines, et j’ai passé un moment formidable à écouter les présentations des scientifiques. C’est le genre d’expérience qui me réconcilie avec la France, car, il faut bien le dire, la France ne m’apporte pas beaucoup de bonnes nouvelles en ce moment.
Cela me réconcilie aussi avec l’avenir, parce que ce que font ces chercheurs, c’est précisément le construire, en essayant de contribuer à un monde meilleur. Et cela me réconcilie enfin avec le genre humain, car ces femmes et ces hommes sont animés uniquement par la recherche et par la contribution qu’ils peuvent apporter à l’humanité.
On est ici à des années-lumière du monde politique, du business, des intrigues et des combinaisons en tout genre. C’est à la fois rafraîchissant, encourageant et profondément réjouissant de voir que cet institut qui était quasiment un rêve – imaginé par les professeurs Gérard Saillant, Yves Agid, Olivier Lyon-Caen et par Jean Todt – est devenu le numéro un en Europe.
J’ai un second coup de cœur, là encore une aventure française, toujours dans la recherche mais cette fois dans le business : celle que mène Yann Le Cun en lançant sa start-up AMI Labs (Advanced Machine Intelligence). J’admire l’audace de prendre un tel risque, à la fois scientifique et entrepreneurial, en sortant résolument des sentiers battus. Voir qu’un Français souhaite ouvrir une nouvelle phase de l’intelligence artificielle me procure un immense plaisir.
Aujourd’hui, il faudrait pouvoir dire clairement : « Touche pas à mon Juif ».
IN. : Et votre coup de colère ?
M.L : J’ai deux coups de gueule : un petit et un grand.
Mon petit coup de gueule concerne le gel de la réforme des retraites par le gouvernement. C’est, à mes yeux, une décision irresponsable — presque criminelle — tant elle reporte sur les générations futures un problème que tout le monde connaît et refuse d’affronter.
Mais j’ai surtout un immense coup de colère, un sujet qui me bouleverse depuis des années et qui, aujourd’hui, me rend littéralement malade : la remontée de l’antisémitisme, sous la pression de l’islamisme, et qui a atteint des proportions absolument inadmissibles depuis le 7 octobre 2023. Je me pose une question obsédante : où est passée la France qui, au lendemain de 1945, a découvert l’horreur de la Shoah ?
Où est-elle passée pour pouvoir rester silencieuse face à ces mouvements, dont une partie est cyniquement instrumentalisée à des fins électoralistes, et une autre nourrie par une haine viscérale, irrationnelle, sans fondement ?
Cette haine se manifeste parfois de façon extrêmement brutale, parfois de manière plus sournoise, pernicieuse, dans la vie quotidienne. Elle insécurise les gens, leur donne un sentiment de rejet et, pour certains, les pousse à partir.
Comment est-il possible que certains médias se taisent, ou pire, contribuent à cette atmosphère ? Que des partis politiques instrumentalisent ce phénomène ? Pourquoi n’y a-t-il pas un sursaut collectif, à l’image de ce que nous avions fait avec SOS Racisme et « Touche pas à mon pote » ? Aujourd’hui, il faudrait pouvoir dire clairement : « Touche pas à mon Juif ».
Je ne comprends pas – et je ne comprendrai jamais – qu’on puisse haïr un être humain parce qu’il est noir, arabe ou juif
Tout cela me rend malade. Je ne comprends pas – et je ne comprendrai jamais – qu’on puisse haïr un être humain parce qu’il est noir, arabe ou juif. Et aujourd’hui, il faut bien le dire, on s’en prend principalement aux Juifs qui sont redevenus une cible pour des raisons incompréhensibles. Cela se produit dans d’autres pays, certes, mais que la France, qui inscrit la fraternité au fronton de ses valeurs, puisse le tolérer est inacceptable. Même si l’État, officiellement, ne le tolère pas, il reste une réalité : une large partie de la population l’accepte, par silence, par indifférence ou par lâcheté.
Oui, il y a quelques personnes qui prennent des initiatives, ici ou là. Des pétitions, des prises de parole sincères, des voix courageuses qui défendent les Juifs. Mais c’est précisément cela qui est insupportable : qu’ils aient besoin d’être défendus. Ils n’ont aucune raison de l’être, parce qu’ils n’ont aucune raison d’être attaqués, rejetés ou désignés.
Pour moi, c’est quelque chose de profondément intime et grave. Ce n’est pas une réaction à chaud, ni un coup de gueule médiatique, ni une posture passagère. C’est une blessure profonde, durable, qui touche à ce que nous sommes, à ce que la France prétend être, et à ce qu’elle risque de perdre.
Passer du temps avec Simon Perez était un véritable privilège
IN. : La (les) personne (s) qui vous a (ont) le plus marqué dans votre vie ?
ML : Si je tranche ma vie en rondelles, il y en a une qui a été profondément marquée par mon grand-père. C’était quelqu’un de très chaleureux. Il a joué un rôle déterminant dans la formation de mon jugement, dans la manière dont j’ai grandi et dans la construction de mes valeurs.
Il y a eu aussi une professeur d’anglais, lorsque j’étais au lycée au Maroc, qui a compté énormément. Elle était formidable : d’une extrême bienveillance, mais aussi d’une exigence constante. Elle me poussait toujours un peu plus loin, non seulement en anglais, mais dans toutes les matières. Elle m’a appris à ne jamais me contenter du minimum.
Ensuite, bien sûr, il y a eu Marcel Bleustein-Blanchet. Il a joué un rôle essentiel dans ma vie. Ce fut un mentor exceptionnel, auquel je me réfère encore aujourd’hui, tant sur le plan professionnel qu’humain.
Il y a eu également de grandes figures que j’ai connues de très près, avec lesquelles j’ai entretenu des relations profondément amicales et intimes. Shimon Peres, Premier ministre puis président d’Israël, Prix Nobel de la paix, que j’ai fréquenté pendant près de quarante ans. Nous étions très amis. C’était un homme fascinant, et passer du temps avec lui était un véritable privilège. J’ai également beaucoup été marqué par Elie Wiesel, cet écrivain extraordinaire, rescapé d’Auschwitz. Et bien sûr cette figure immense qu’est Simone Veil.
Je voudrais aussi citer Xavier Emmanuelli, le fondateur du Samu Social de Paris, qui est mort récemment. J’ai fait des maraudes avec lui – quelques-unes simplement – mais je me rappelle ces soirs d’hiver où je l’ai accompagné dans Paris pour servir des soupes. C’était quelqu’un de formidable.
Ce qui me fascine, c’est de voir à quel point le monde peut être transformé, du point de vue de l’entreprise, par la volonté d’un individu.
Parmi les grands patrons, beaucoup m’ont marqué par leurs qualités et leur vision. Jean-Luc Lagardère était un personnage hors norme. Il aurait pu disparaître du paysage industriel à plusieurs reprises. Non seulement il a su se relever, mais il a construit un groupe remarquable. Surtout, il avait une vision : il faisait partie de ces grands entrepreneurs qui avaient la France en tête et dans le cœur. Et cela est devenu extrêmement rare.
J’ai également entretenu une relation très forte et très amicale avec Lindsay Owen-Jones, ancien président de L’Oréal. La manière dont il a pris les rênes de L’Oréal – déjà une très belle entreprise -pour la transformer en une machine absolument exceptionnelle est tout simplement inouïe.
Tous ces hommes avaient une idée obsessionnelle en tête : être numéro un. Et je me suis énormément inspiré à la fois de ce qu’a fait Jean-Luc Lagardère et de la façon dont Lindsay Owen-Jones a transformé L’Oréal pour lancer Publicis dans l’aventure de la mondialisation.
Ce qui me fascine, c’est de voir à quel point le monde peut être transformé, du point de vue de l’entreprise, par la volonté d’un individu. Il existe des hommes et des femmes dotés de cette capacité extraordinaire : faire de l’entreprise un acteur mondial dans la durée, tout en en faisant un lieu de création, de créativité, de développement et aussi de développement des personnalités qui la composent.
Je pense aussi à un autre exemple très parlant : David de Rothschild. Après la nationalisation, il avait tout perdu. Il aurait pu se retirer, aller au golf, à la chasse, et vivre de la rente. Au lieu de cela, il a choisi le combat et la reconstruction. Et pourtant, son nom était alors plus un handicap qu’un atout.
Ma plus belle réussite, c’est ma famille. Ma deuxième plus belle réussite, c’est mon travail. Le reste ne m’intéresse pas vraiment
IN. : Votre plus grande réussite ? (pas professionnelle). Et votre plus grand échec ?
M.L : Il se trouve que ma vie d’adulte s’est organisée autour de deux pôles : la famille et le travail. Je travaille énormément. Et le reste du temps, je le consacre à ma famille – pas assez, d’ailleurs.
Le reste ne m’intéresse pas vraiment, même si j’ai bien sûr quelques passions, comme l’art. Donc, parler de réussite au sens large n’a pas beaucoup de sens pour moi. Ma plus belle réussite, c’est ma famille. Ma deuxième plus belle réussite, c’est mon travail. Autant dire que je suis d’une pauvreté assez crasse sur les aspects que vous aimeriez sans doute voir apparaître (rires).
L’ICM (devenu Institut du cerveau) pourrait être cité comme une réussite. Mais en réalité, je n’y suis pour pas grand-chose. J’en suis l’un des cofondateurs, certes, mais mon rôle a été relativement modeste : trouver des financements et faire en sorte que l’Institut puisse fonctionner de manière indépendante des contraintes de la société française. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas non plus une œuvre personnelle.
À part ça, je pourrais vous dire : « Formidable, j’ai réussi un plat ». Eh bien non. Je n’ai même pas accompli cet exploit. Pas même ! (rires). J’ai tout juste réussi à cuire un œuf.
Donc, pas de grandes réussites spectaculaires. Comme je n’ai pas tenté grand-chose en dehors de ma famille et de mon travail, je n’ai pas connu beaucoup d’échecs non plus. On dit qu’il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne font pas d’erreurs. Je suis désolé, Isabelle. Vraiment désolé. (rires)
Aller dans les galeries, découvrir de nouveaux artistes, visiter des expositions
IN : Votre occupation préférée, quand vous ne travaillez pas, bien sûr…
M.L. : J’en ai deux. La première, c’est marcher. J’adore marcher, à la montagne comme dans Paris. J’essaie de le faire aussi souvent que possible, en particulier le week-end, parfois même quand il fait très froid.
La seconde, quand je le peux – et c’est malheureusement plus rare – c’est aller dans les galeries, découvrir de nouveaux artistes, visiter des expositions. J’aime beaucoup cela. Mais je le fais très peu, et c’est honteux tant j’ai sacrifié de temps au reste, c’est-à-dire à mon travail. Je ne suis certes pas mécontent du résultat. Mais cela a laissé un espace extrêmement étroit à ce que certains appellent leurs hobbies.
Si vous cherchez un échec, en voilà un. J’ai beaucoup voyagé, et quand je rentrais, le temps disponible était compté : il fallait rattraper le travail que je n’avais pas fait pendant mes déplacements. Et comme, en plus, j’avais déjà privé – ou peut-être libéré (rires) – ma famille de ma présence, j’essayais de lui consacrer le peu de temps qu’il me restait. Faire autre chose m’aurait semblé coupable.
J’aurais aimé être chirurgien, mais je ne supporte pas la vue d’une plaie
IN. : Votre rêve d’enfant ou si c’était à refaire
M.L. : J’aurais aimé être chirurgien. C’était mon rêve d’enfant. C’est le métier que je voulais exercer et celui auquel j’ai pourtant renoncé très vite, pour une raison toute simple : je ne supporte pas la vue d’une plaie. Je me souviens très bien du jour où ma femme a accouché. J’étais dans la salle, et le médecin a fini par dire : « Sortez-le, on a déjà assez à faire avec elle. » J’étais à deux doigts de tomber dans les pommes… (rires). Donc, si c’était à refaire, et si je pouvais surmonter ce handicap très concret, je serais chirurgien sans hésiter. Quand on est chirurgien, on sauve des vies. Et qu’y a-t-il de plus beau que de sauver la vie de quelqu’un ?
Si l’on pouvait dire : « Au fond, Maurice est un type bien », alors cela me conviendrait parfaitement.
IN. : Qu’aimeriez que l’on dise de vous plus tard ?
M.L. : Qu’on puisse dire que je suis un type bien. Rien de plus. Je crois que ce serait déjà beaucoup. Le monde des compétitions dans lequel nous vivons est un monde violent. Il y a eu une période récente où Martin Sorrell (ndlr : le fondateur de WPP) et moi nous nous affrontions régulièrement par médias interposés. Avant cela, il y a eu l’épisode Publicis/Havas, Lévy/Séguéla, et d’autres encore.
Je ne prétends pas avoir été irréprochable. Loin de là. J’ai sans doute été dur avec certains concurrents. Mais si l’on pouvait dire : « S’il se montrait agressif quand il prenait des budgets, c’était vraiment parce qu’il en avait besoin pour Publicis. Parce qu’au fond, Maurice est un type bien », alors cela me conviendrait parfaitement.
IN. : Votre chanson plaisir coupable ?
M.L. : Je ne crois pas avoir de chanson qui soit un plaisir coupable. J’aime bien écouter du rock et de la pop – moins le rap – et bien sûr de belles variétés françaises, mais sans plaisir coupable, juste plaisir tout court. D’ailleurs pourquoi serait-il coupable ? Si je ne devais n’en choisir qu’une ce serait « Let it be » des Beatles ou « Imagine » de John Lennon….
IN. : Quel objet emmèneriez-vous sur une île déserte ?
M.L. : Sans hésiter, j’emmènerais Guernica. Il faudrait bien sûr qu’on me le prête (rires). Il y a tellement à découvrir dans cette œuvre. C’est un tableau absolument formidable, violent qui choque, qui frappe et qui en même temps interroge sur l’homme. Et puisque nous sommes à l’hôtel Swann, j’emporterais « A La recherche du temps perdu ».
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Son actualité
Maurice Lévy a préparé avec l’équipe de l’Escalator l’appel à candidatures pour la nouvelle promotion qui sera sélectionnée pour être incubée.
Les résultats de l’application (et des ventes) d’ArtMajeur sont prometteurs.
Il a signé sous le parrainage du Président Macron, un accord entre le World Economic Forum et VivaTech pour la création à Paris d’un centre européen pour l’excellence en IA, ouvert aux chercheurs du monde entier, le « CAIE ». « C’est une étape décisive pour se doter de moyens pour aider au développement de l’IA à l’échelle européenne, attirer et retenir les talents, soutenir des initiatives, trouver des fonds pour soutenir la recherche, coordonner les efforts des laboratoires européens… »