Louie Media fait sa rentrée sous le signe de nos “liens imparfaits”
Amitiés, ambivalences, féminicides invisibles, ère du mensonge… La rentrée de Louie Media s'organise tout entière autour d'une question : comment on tient ensemble, à l'heure où l'on ne sait même plus si l'on parle à un humain ou à une machine. Entre nouvelles séries, étude inédite sur l'« équipement existentiel » que représente le podcast et enjeux économiques d'un secteur en pleine recomposition, tour d'horizon d'une programmation qui assume pleinement ses engagements.
C’est une formule simple, presque désarmante, qui donnait son titre à la conférence de rentrée de Louie Media : « Nos liens imparfaits ». « On va parler , cette année particulièrement, de la question des liens, de comment on arrive à s’entendre, à s’écouter », a lancé Charlotte Pudlowski, fondatrice du média, en ouverture. Une question qui, dit-elle, « est présente chez Louie depuis le début et qui irrigue tout ce qu’on fait », mais qui prend, ces derniers mois, une acuité particulière, « à la fois à cause du contexte politique et du contexte technologique ».
La polémique a agité les 24 heures précédentes : l’écrivain haïtien Telison Aurélien, en lice pour de nombreux prix littéraire, est accusé d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle : « Je ne sais évidemment pas ce qu’il en est, je n’ai absolument pas d’avis sur la question, mais je trouve intéressant que ça nous agite autant, et qu’en 24 heures l’information fasse la une de l’AFP, l’ouverture du journal sur France Inter, etc. », relève Charlotte Pudlovski.
Selon elle, cet émoi collectif, au-delà du simple débat de cénacle littéraire, « raconte aussi notre inquiétude de ne plus toujours savoir si on est face à des gens ou face à des IA…».
Une programmation tout entière tournée vers le lien
Marie Misset, qui pilote le podcast Émotions, et Charlotte Pudlowski, présidente co-fondatrice de Louie Media.
Comment mettre en avant ce qui fait de nous des humains de chair et de sang, d’émotions et de paradoxes ? Cette question irrigue toute la saison annoncée. Marie Misset, qui présente Émotions depuis deux ans après onze années passées à Radio Nova puis un passage à la direction de la rédaction de Konbini, a dévoilé quatre nouveaux épisodes : « Faut-il avoir peur de nos propres pensées ? », « Pourquoi c’est important d’avoir des quêtes secondaires ? », « Pourquoi c’est insupportable d’attendre ? » et « Pourquoi parle-t-on de nos ami·es derrière leur dos ? », ce dernier interrogeant frontalement la part de trahison et de soupape que représentent les non-dits en amitié.
La Tiphaine Pioger signe « Menteuse, menteuse » pour le podcast Passages.
Côté Passages, autre programme à succès de Louie, la journaliste spécialiste judiciaire Tiphaine Pioger signe « Menteuse, menteuse », le récit de Nina, qui invente sa vie loin de ses proches jusqu’à ne plus pouvoir revenir en arrière. Faites des gosses accueille quatre nouvelles séries : « Les mauvaises fréquentations » de Camille Maestracci sur la méfiance parentale envers les amitiés enfantines, « L’enfant qui dit non » d’Elvire Cassan, « Grandir en eaux troubles » de Léa Minod sur le climat incestuel, et « Fratries pour la vie » de Raphaëlle ElKrief.
Pauline Chanu explore dans la série d’Injustices, intitulée « À petit feu, enquête sur le féminicide lent », le suicide forcé, qu’elle décrit comme un « angle mort des féminicides ».
Injustices, de son côté, porte « À petit feu, enquête sur le féminicide lent », série en quatre épisodes de 45 minutes signée Pauline Chanu (sortie le 25 novembre, en avant-première sur Louie+ dès le 16 novembre), consacrée au suicide forcé, qu’elle décrit comme un « angle mort des féminicides ». Selon l’Observatoire national des violences faites aux femmes, 906 femmes victimes de harcèlement par leur conjoint se sont suicidées ou ont tenté de le faire en 2024.
Enfin, le versant littéraire de cette thématique arrive le 8 octobre avec « Autant que l’amour », livre collectif dirigé par Charlotte Pudlowski aux éditions de l’Iconoclaste, en coédition avec Louie Media. Sept écrivaines, Abigail Assor, Claire Berest, Pauline Delabroy-Allard, Brune Bottero, Nadia Daam, Marie Darrieussecq et Marina Rollman, y racontent « la puissance et les tempêtes de l’amitié ». Sur scène, l’humoriste et scénariste Marina Rollman et l’écrivaine Brune Bottero ont lu des morceaux choisis de leurs contributions.
L’écrivaine Brune Bottero et l’humoriste et scénariste Marina Rollman.
Le podcast, « équipement existentiel » ?
En conclusion de la conférence, Raphaël Llorca, chercheur associé à la Fondation Jean Jaurès, chroniqueur dans l’émission C Politique et auteur du « Roman national des marques » (Aube, 2023), est venu présenter une étude sociologique en cours sur le podcast, qui s’inscrit dans un ouvrage à paraître au Seuil dans une collection dirigée par Pierre Rosanvallon et consacré aux objets culturels qui comptent dans la vie des Français.
Raphaël Llorca, chercheur associé à la Fondation Jean Jaurès, chroniqueur dans l’émission C Politique et Charlotte Pudlowski, présidente cofondatrice de Louie Media.
« Il n’y a plus de parti, il n’y a plus d’église, il n’y a plus de syndicat, il n’y a plus grand-chose qui fait tenir les individus, et nous serions des sortes de particules élémentaires laissées au monde », estime Raphaël Llorca. D’où l’idée d’aller chercher, sur le terrain, « des objets, des pratiques, des individus, des espaces, des lieux » où se recrée du lien.
« J’ai immédiatement pensé au podcast […] il faut prendre au sérieux ce rôle social, politique, intime du podcast à l’échelle des hommes et des vies », souligne Raphaël Llorca.
Celui-ci cite l’étude d’audience que Louie Media mène chaque année, recueillant 759 réponses sur la place du podcast dans le quotidien des auditeurs et auditrices.
Un secteur en croissance, un modèle économique en construction
Au-delà du contenu éditorial, la conférence a aussi été l’occasion d’aborder la situation économique du secteur. Interrogée sur l’accord récemment signé avec Radio France, la direction de Louie Media a précisé qu’il s’agissait d’un accord porté par le PIA (Syndicat des Producteurs Indépendants de l’Audio), et non d’un partenariat propre au média, sans communiquer de chiffres d’audience.
Plus largement, le marché du podcast continuerait de croître : selon une étude du CSA publiée en 2025 sur les usages de 2024, un tiers des auditeurs de podcasts n’en écoutaient pas l’année précédente, signe de la poursuite de la conquête de nouveaux publics, malgré une offre que l’on pourrait juger pléthorique.
Quid du modèle économique ? Louie Media affirme être à l’équilibre financier, adossé à son actionnaire CMI. Le groupe évoque plusieurs synergies avec les autres titres de la maison, dont Elle : production du podcast du magazine, lancement d’un nouveau podcast vidéo, « Croque-Monsieur », coprésenté par Élodie Petit et Bérangère Krief, ainsi qu’une présence sur l’application l’Équipe.
Le contenu de marque représenterait aujourd’hui environ la moitié du chiffre d’affaires du média, une part en recul relatif à mesure que l’audience et l’inventaire publicitaire progressent.
L’offre payante Louie+, quant à elle, reste marginale dans les revenus globaux, mais Louie Media dit vouloir développer ce pilier, sans en faire pour autant le cœur de son modèle économique.
Interrogée sur la dimension engagée de sa ligne éditoriale, la direction du média a tenu à poser une distinction : « C’est très différent d’être engagé et d’avoir des engagements […] nous, on se définit absolument pas comme un média militant. »
Ce positionnement, Louie Media entend le conserver, entre traitement de sujets de société, exigence de légitimité des intervenants sollicités, et volonté assumée de « rendre digestes, intelligibles, des pensées complexes ».
À retenir
Trois chiffres à retenir de l’étude d’audience Louie Media :
82 % des répondant·es « ont pu se dire exactement ce qu’ils ou elles ressentaient après avoir écouté un podcast, sans jamais avoir su le nommer avant », une fonction de nomination que Raphaël Llorca associe notamment aux témoignages recueillis autour d’Injustices sur l’inceste.
83 % « affirment qu’écouter d’autres personnes raconter leur vie les aide à comprendre la leur ».
Un tiers des répondant·es « a déjà pris une décision importante grâce à un podcast, et dit avoir changé de vision sur quelque chose ». L’étude complète paraîtra en janvier, à la sortie du livre de Raphaël Llorca, prévue le 15 janvier.