INfluencia : Votre coup de cœur ?
Jérôme Lhermenier : Il est pour John Field. Nous allons beaucoup parler musique au cours de cet entretien, car la musique anime ma vie depuis toujours. En me baladant il n’y a pas très longtemps sur les plateformes, comme je le fais souvent, je suis tombé par hasard sur un enregistrement des Nocturnes de John Field, interprétés par la pianiste Alice Sara Ott et sortis en 2025 chez Deutsche Grammophon. J’ai alors découvert ce pianiste compositeur irlandais du XIXᵉ siècle (né le 26 juillet 1782 à Dublin et mort le 23 janvier 1837 à Moscou, ndlr), le véritable père des nocturnes, bien avant Chopin.
C’est assez incroyable, car Chopin doit une grande partie de sa notoriété éternelle à ce format musical. Pourtant, c’est bien Field qui, le premier, a développé cette forme si intime et mélancolique, construite de manière si particulière. Quand on écoute John Field pour la première fois, on pourrait se dire : « Mais attendez, c’est Chopin ! » Eh bien, non ! Et Field avait déjà composé ses nocturnes alors que Chopin n’était encore qu’un enfant.
J’ai trouvé cela fascinant, au point de creuser le sujet. Cette musique est d’une beauté sublime, et on peut l’écouter sans fin. Et je suis content de le populariser. Et ce qui est encore plus intéressant, c’est que cela illustre parfaitement la distinction entre l’inventeur et l’innovateur, une théorie développée par l’économiste Schumpeter. Ce n’est pas Apple qui a inventé le smartphone, ni Facebook les réseaux sociaux, mais ce sont eux qui ont su les vulgariser et en faire un phénomène de société.
IN. : Et votre coup de colère ?
J.L. : Mes grands coups de colère me concernent souvent. Je pense d’ailleurs que c’est sain de se mettre en colère de temps en temps, ne serait-ce que pour soi-même.
Mais pour en venir à des choses plus concrètes, je voudrais parler du secteur dans lequel j’évolue depuis très longtemps : le branding et la stratégie de marque. Malgré tous les efforts que nous déployons – et je fais partie de l’Association Design Conseil (ADC), donc je porte la voix de la profession -, je reste frustré que cette discipline ne soit pas davantage visibilisée, comprise et valorisée.
Quand on parle de design, c’est encore un terme fourre-tout, souvent réduit à une dimension purement esthétique. Cette frustration s’est installée en moi avec le temps. Peut-être est-ce très corporatiste de ma part, mais j’aimerais que mon métier ait la place qu’il mérite. Au Royaume-Uni, par exemple, le design est une valeur motrice de l’économie, de l’innovation et de l’entreprise.
Voilà pour la touche professionnelle de cet entretien. Sinon, il y a quelque chose qui m’agace profondément. Je vis à Paris depuis longtemps, mais je suis Breton. Même si on me dit souvent : « Arrête un peu, tu as adopté tous les codes des Parisiens, tu n’es plus crédible », je me sens fondamentalement attaché à la Bretagne et je suis terriblement – bêtement peut-être – attaché à la galette complète. Et je me mets très en colère quand je vois, dans le Xᵉ arrondissement, des crêpes dites « gastronomiques » à 25 €, avec des ingrédients qui n’ont rien à y faire (rires).
Ce qui m’a obsédé, c’est que je n’arrivais jamais à reproduire leurs sonorités
IN. : L’évènement qui vous a le plus marqué dans votre vie ?
J.L. : Deux moments ont marqué mon adolescence et me reviennent souvent en tête.
Le premier est musical. À l’époque, j’avais 12 ou 13 ans et je jouais de la guitare. Sonic Youth, ce groupe emblématique qui a tant influencé la scène new-yorkaise, me fascinait. Mais ce n’est pas pour cela que je veux en parler. Non, ce qui m’a obsédé, c’est que je n’arrivais jamais à reproduire leurs sonorités. Quand, par hasard, je m’en approchais, c’était pour me rendre compte que ma guitare sonnait faux. Je me disais : « Comment font-ils pour créer des lignes mélodiques aussi captivantes avec des sonorités si éloignées de celles d’une guitare accordée de manière traditionnelle ? ». Ça me rendait fou. J’ai essayé de taper sur les cordes dans tous les sens, sans succès.
Puis j’ai découvert qu’ils utilisaient des open tunings : des accordages inventés, souvent dissonants, parfois avec plusieurs cordes accordées à l’unisson ou à l’octave. (ndlr : Pour rappel, une guitare standard s’accorde mi-la-ré-sol-si-mi, ce qui facilite les accords courants et les gammes. L’open tuning, lui, consiste à accorder les six cordes de façon à ce que, jouées à vide, elles produisent déjà un accord complet.)
Cette révélation m’a marqué à vie. Elle m’a appris qu’on pouvait trouver de la mélodie là où tout semblait désaccordé, et surtout, qu’il fallait tout expérimenter pour sortir des sentiers battus. Une leçon de créativité hors norme.
Quand ma prof d’histoire a mis un bout du mur de Berlin sur sa table, je me suis rendu compte que l’histoire n’était pas une matière abstraite mais une force vivante.
Le deuxième événement, à peu près à la même période, est lié à l’histoire. Vous savez, on a tous eu des professeurs qui nous marquent pour toujours. Moi, à 11 ans, j’ai eu une prof d’histoire qui a dépassé le cadre de l’enseignement traditionnel.
En 1989, le mur de Berlin tombait. Elle a pris sa voiture, a fait un aller-retour dans la nuit – une nuit blanche – et le lendemain matin, elle a posé un morceau du mur sur sa table. « L’histoire, nous a-t-elle dit, ce n’est pas seulement un récit du passé. C’est quelque chose qui se vit, qui influence le monde en permanence. Et on ne peut pas comprendre le monde si on ne comprend pas son histoire. »
Ce geste m’a montré que l’histoire n’était pas une matière abstraite, mais une force vivante, capable de transformer notre vision du présent.
J’ai développé une fascination absolue pour la typographie.
IN. :Votre rêve d’enfant ou si c’était à refaire
J.L. : Il y a un métier que j’ai découvert en évoluant dans mon industrie, et qui m’a profondément marqué : celui de typographe. C’est probablement le métier que j’aurais aimé exercer, mais que j’ai découvert trop tard. Finalement, je n’ai aucun regret, mais j’ai développé une fascination absolue pour la typographie. C’est quelque chose qui me touche au plus haut point.
Je peux être franchement ému en regardant le dessin d’une lettre agrandie sur un écran. Pour moi, la typographie est le premier véhicule de la pensée. Les typographes sont de grands artistes, et pourtant, ce sont probablement les artistes les moins mis en avant au monde. Ce sont des architectes : un typographe, c’est l’architecte de la lettre.
Prenez Matthew Carter, un typographe anglais. C’est lui qui a créé des polices comme la Georgia ou la Verdana, des typographies qui ont rendu le texte lisible sur tous les écrans. Grâce à eux, des pensées entières sont devenues accessibles et lisibles pour l’humanité tout entière.
C’est un métier incroyable, car il allie deux dimensions. L’architecture de la lettre et du mot – une construction presque scientifique – et l’émotion. Selon la typographie utilisée, un même mot peut transmettre des sentiments radicalement différents, bien au-delà de sa simple fonction utilitaire. C’est ça, la magie de la typographie.
Je suis capable de faire le tour de toutes les boulangeries de Paris pour trouver le meilleur cake au citron
IN. : Votre plus grande réussite ? (pas professionnelle)
J.L. : Ce qui me rend fier, c’est de ne jamais m’être lassé. Est-ce que c’est parce que je travaille dans des industries créatives ? Ou est-ce que c’est parce que je suis comme ça que je me suis tourné vers ces milieux ? Je ne sais pas… Peut-être les deux à la fois.
Une chose est certaine : j’ai toujours gardé une curiosité d’adolescent. Je peux encore passer deux heures la nuit sur Bandcamp à la recherche de l’album qui va peut-être changer ma vie… même si, au fond, je sais très bien qu’il ne la changera pas. Quoique, on ne sait jamais (Rires.) Je suis capable de faire le tour de toutes les boulangeries de Paris pour trouver le meilleur cake au citron – pour moi, c’est chez Bontemps, soit dit en passant, mais à chacun sa préférence.
Et comme je suis un peu maniaque, j’aime aussi tester tous les produits d’entretien. Je peux essayer tous les arômes de Monsieur Propre pour voir lequel sera le plus agréable pour mon intérieur.
Aujourd’hui, ne pas être curieux, c’est même impardonnable.
Ce sont des exemples un peu anecdotiques, mais je pense qu’il y a des choses plus profondes derrière cette curiosité. Notamment la curiosité de l’autre. D’ailleurs, je serais terrifié si je perdais cette envie d’être curieux, cette envie d’engager la conversation avec les autres. Pour moi, la curiosité est le plus beau des cadeaux qu’on peut se faire à soi-même et aux autres. Aujourd’hui, ne pas être curieux, c’est même impardonnable. Il n’y a aucune excuse pour ne pas l’être. C’est presque un devoir.
Je n’ai jamais réussi à ouvrir une bouteille avec bouchon anti-enfant, j’ai pris une scie et j’ai coupé la bouteille en deux !
IN. : Votre plus grand échec ? (idem)
J.L. : Ce qui me rend fou, c’est mon absence totale de sens pratique. Quand certains disent, un peu condescendants : « Moi, je ne sais pas changer une ampoule ». Pour moi, c’est bien pire.
Prenez un exemple précis : il y a deux semaines, j’achète un produit pour laver un sol en bois. La bouteille a une protection enfant. Résultat ? Je n’ai jamais réussi à l’ouvrir. J’étais à deux doigts des larmes, en me disant : « Mais ce n’est pas possible ! Tu as une bouteille avec un système anti-enfant et tu n’arrives même pas à l’ouvrir ? » Finalement, j’ai pris une scie et j’ai coupé la bouteille en deux !
Je me disais bien : « Attends, ce n’est pas grave, tu fais plein d’autres choses ». Mais non. Ça m’a renvoyé à quelque chose de presque primitif. Si je devais me retrouver sur une île déserte avec ma famille, je serais incapable de faire un feu, de construire un abri avec trois bouts de bambou et deux pierres, ou de survivre dans un milieu hostile.
Et ce n’est pas anodin, car je travaille dans des métiers où le geste compte, où le faire crée. Alors, ce manque de débrouillardise, je le vis comme un échec cuisant.
Prendre du temps pour partir en bateau vers les îles du Ponant
IN. : Votre prochain challenge ?
J.L. : Me plonger très sérieusement à la littérature de science-fiction. Je m’y mets tardivement, et c’est presque une lacune que je dois combler : la science-fiction est le genre qui a le mieux vu venir notre monde. Elle a prédit les sociétés de contrôle mieux que personne : la surveillance douce, la notation permanente, la servitude consentie.
Je viens de découvrir Alain Damasio qui est un auteur proprement incroyable. Dans Les Furtifs, il imagine des villes rachetées par des marques, des rues à accès premium, des citoyens traqués par leurs propres objets : pour quelqu’un qui travaille dans le branding, c’est troublant à vrai dire… j’ai envie de me plonger dans Maurice G. Dantec, Philip K. Dick, William Gibson et bien sûr dévorer des BD, qui car c’est peut-être la vraie grande SF française.
Sinon tout simplement prendre du temps pour partir en bateau vers les îles du Ponant que je connais bien pour certaines. J’aimerais les faire une à une avec le plaisir de la navigation, commencer par Bréhat, aller à Ouessant, Molène, Sein… et bien sûr passer du temps vers chez moi à Groix et Belle île. Un désir de vacances peut-être…
Ce qui est beau, c’est la manière dont deux choses, parfois opposées, vont se relier.
IN. : Vos obsessions ?
J.L. : Il y a une idée qui m’obsède : je n’arrive pas à être « contre ». Je suis fasciné par le fait que nous sommes des êtres de paradoxe, et que tout est paradoxe. Je suis aussi obsédé par l’idée que tout peut se relier. Pourtant, la société, elle, se polarise dans tous les sens. C’est l’exact opposé de ce qui m’anime.
Les Japonais ont un concept pour ça, le MA : l’idée de valoriser l’intervalle, l’espace entre deux choses. Moi, je pars du même principe : ce qui est beau, c’est la manière dont deux choses, parfois opposées, vont se relier.
Prenez l’architecture, par exemple. Tadao Ando, ce génie, avec son œuvre emblématique, l’Église de la Lumière à Osaka : c’est en créant le vide qu’il laisse entrer la lumière. C’est l’espace entre les éléments qui crée le tout. Cette idée de relier les choses entre elles m’a toujours fasciné. Les espaces entre les mondes me captivent.
Il y a une artiste que j’adore depuis toujours, Françoise Pétrovitch. Elle enseigne à l’école Estienne, et tout son travail explore le passage entre l’enfance et le monde adulte : un mélange de rêverie, de mélancolie, de douceur, parfois même un peu déstabilisant.
Je suis convaincu que c’est quand les choses se lient qu’il se passe quelque chose de plus beau, plus puissant que le simple fait de choisir un camp. Ce n’est pas une synthèse molle, c’est une alchimie : deux éléments en tension qui, en se rencontrant, créent une nouvelle dimension.
Quand l’humour est absurde, il y a de l’intelligence derrière
IN. : Qui aimeriez-vous emmener sur une île déserte? Vivant ou mort, vous avez le choix. (en dehors de votre famille bien sûr)
J.L. : Je ne vais pas vous répondre Chet Baker, même si j’ai une passion pour ce trompettiste – ça ferait trop de musique dans mes réponses, je vous avais prévenu (rires) – Je pourrais citer un politique, un mathématicien… On se fait plaisir en disant ça, mais si je suis sincère, au bout de quelques jours sur une île déserte, j’aurais envie de me flinguer.
Pour survivre là-bas, il me faudrait quelqu’un de drôle. Alors ce serait Desproges. J’aime rire. Quand l’humour est absurde, il y a de l’intelligence derrière. Et puis, ce n’était pas qu’un clown : c’était un érudit. Ça me permettrait de garder mon cerveau en vie, de continuer à me questionner… et de rire. Quelqu’un qui me raconterait le réel de façon décalée, pour ne pas devenir complètement abruti.
l’Hôtel Littéraire Le Swann, situé au cœur du quartier historiquement proustien de la plaine Monceau et de Saint- Augustin, présente une collection d’œuvres originales sur l’écrivain ainsi que des pièces de haute couture, des photographies, des tableaux, des sculptures. Notre interviewé(e) pose à côté d’une sculpture de Pascale Loisel représentant bien sûr l’auteur d’ « À la recherche du temps perdu »
En savoir plus
L’actualité
– Dragon Rouge
Dragon Rouge est une agence indépendante de design et de stratégie de marque, fondée à Paris en 1984 par Patrick Veyssière et Pierre Cazaux. Elle emploie près de 250 talents répartis dans neuf bureaux – Paris, Londres, New York, Varsovie, Hambourg, Shanghai, Singapour, Sao Paulo et Mexico. Elle accompagne les entreprises et les marques dans leur transformation : stratégie de marque, architecture, identité, packaging, innovation et design d’expérience, en BtoC comme en BtoB. Avec 10% de croissance en 2025, le bureau de Paris continue son développement et s’est récemment distingué par plusieurs récompenses, dont un D&AD, deux Pentawards, plusieurs Grands Prix Stratégies, un FAB Awards, ainsi qu’une shortlist au Club des Directeurs Artistiques.
– L’ADC
Fondée en 1987, l’Association Design Conseil (ADC) est la référence française de la promotion du design de marque. Depuis près de 40 ans, elle réunit et valorise l’ensemble des professionnels du secteur auprès des institutions publiques et privées, des entreprises, des écoles et de la société. L’ADC promeut l’ensemble des métiers du design de marque : branding, packaging, identité visuelle, design digital, retail, naming, design sonore, motion design, web design, design de service… Elle incarne la conviction que le design de marque est source de progrès humain, pour faire avancer, apporter des solutions et donner du sens. Aujourd’hui, l’ADC est composée d’une trentaine d’agences et de 7 écoles membres au sein du Collège des Écoles. Cette année l’ADC célébrera la dixième édition de son événement créatif annuel IDWT (In Design We Trust) sur le thème du « Rêve ». IDWT10 investira le Cirque Borman, pouvant accueillir jusqu’à 700 personnes. Une dixième édition ouverte exceptionnellement à tous (membres et non-membres de l’ADC)