31 mai 2024

Temps de lecture : 8 min

Gilles Masson (Australie.GAD) : « Ma réussite, c’est probablement d’être plus heureux à 63 ans que je ne l’étais à 23 »

Gilles Masson serait-il un mutant ? Ce fou de cinéma - et de pub bien sûr - président de Australie.GAD répond au « Questionnaire d’INfluencia », autour d’une madeleine et d’un thé, au sein de l’hôtel Swann* – Proust oblige.

INfluencia : votre coup de cœur ?

Gilles Masson : il est forcément lié à l’art car c’est pour moi un voyage permanent en curiosité (sur ma précédente carte de visite chez GAD, j’avais mis la citation de Daniel Pennac « Je suis né par curiosité. Y a-t-il une meilleure raison de naître ? »). C’est aussi une recherche de chocs esthétiques ou conceptuels très stimulante. Mon dernier coup de cœur ? Je l’ai eu au Louvre-Lens où je suis retourné récemment. L’architecture futuriste des Sanaa au milieu de terrils, le musée construit sur un puits de mine, sa scénographie innovante et l’ambition de réinventer par la culture un territoire industriel en déshérence à l’instar du Musée Guggenheim à Bilbao … en font, pour moi un lieu muséal unique au monde dans sa conception. J’adore la « Galerie du temps », ce gigantesque espace totalement décloisonné avec une disposition chronologique des œuvres d’art de tous les continents depuis l’invention de l’écriture au quatrième siècle avant Jésus-Christ jusqu’à la révolution industrielle du XIXe siècle. Comprendre en même temps l’état de l’art dans les différentes civilisations, à un moment donné, simultané, les influences, les emprunts, les coexistences, c’est absolument génial !

Et big clap à l’exposition temporaire « Mondes souterrains. 20 000 lieux sous la terre », lieux de tous les fantasmes avec les mythes et représentations des univers souterrains, les grottes, les catacombes, les mers souterraines, les enfers… À ne pas rater.

 

Rappelons-nous de la naïveté des années 80 où le tube de l’été, c’était Jean-Jacques Goldman avec « il suffira d’un signe »

 

IN.: et votre coup de colère ?

G.M. : s’il y en avait qu’un… (soupir). L’actualité et l’état du monde sont des usines à colère quotidienne. Trump encore présidentiable, l’impasse criminelle du conflit Israël-Palestine, la guerre en Ukraine, la résurgence de la bête immonde de l’antisémitisme, la nationalisation des élections européennes, les autocraties qui gagnent chaque année sur les démocraties dans le monde, le poids grandissant des lobbyings, certains médias qui accélèrent la perte de sens dans notre société en suivant la logique mortifère et débilitante des flux des réseaux sociaux, source de fake news, de haine et de tous les  complotismes climatiques ou politiques, le purpose washing dans nos métiers…

Mais ma plus grande désillusion est le constat, qui était imprévisible dans les années 80 d’un retour, partout dans le monde, des tensions ou des guerres religieuses prétexte à toutes les dérives même mafieuses. Rappelons-nous de la naïveté des années 80 où le tube de l’été, c’était Jean-Jacques Goldman avec « il suffira d’un signe » qui était une chanson d’espoir sur l’arrivée de l’Ayatollah Khomeyni en Iran… 45 ans après, le cynisme de l’Ayatollah Khamenei qui massacre sa population et qui, avec un bel opportunisme, utilise les images de mobilisation des étudiants de Sciences Po Paris pour sa propagande. No comment… Stupeur et tremblements …

Ce qui est incroyable chez Amos Gitaï, c’est qu’il est entouré d’une vraie bande de toutes les nationalités

IN.: la personne qui vous a le plus marqué dans votre vie ?

G.M. : Amos Gitaï. Nous nous sommes rencontrés il y a quelques années dans le sud de la France et sommes devenus amis. Ce qui est incroyable avec Amos, c’est que c’est un artiste total : films de cinéma, installations multi-média, architecture, bouquins, pièces de théâtre… Il explore tous les champs d’expression.  Je ne sais même plus comment je fais partie aujourd’hui de sa bande. Car ce qui est incroyable chez lui, c’est qu’il est entouré d’une vraie bande de toutes les nationalités, Israéliens, Palestiniens, Ukrainiens, Iraniens, Français, Anglais, Allemands…  Je l’ai suivi dans ses aventures à Florence, Londres, Tel Aviv, Berlin… Très engagé, il est obsédé par le rôle de l’art et de la culture comme témoin et mémoire. Et je partage totalement sa vision.

IN. : votre rêve d’enfant

G.M. : architecte. Mais c’est raté ! Et de toute façon j’étais nul en géométrie…

L’entreprenariat c’est la liberté. Avec tous les emmerdes qui vont avec, bien sûr, mais c’est, quand même, la liberté ultime

 

IN.: votre plus grande réussite ?

G.M. : j’adore cette citation de Groucho Marx qui me fait hurler de rire : « Dans chaque vieux, il y a un jeune qui se demande ce qui s’est passé ». Ma réussite, c’est probablement d’être plus heureux à 63 ans que je ne l’étais à 23. C’est de ne pas me laisser prendre par le tsunami du temps sur mon identité. C’est la volonté de garder intactes mes valeurs, malgré beaucoup de vents contraires. C’est l’obsession de la liberté qui s’est traduite, au niveau professionnel, par la création de notre agence indépendante avec mes deux potes Antoine Barthuel et Daniel Fohr. Aujourd’hui, j’ai fait plus de la moitié de ma vie pro en tant qu’entrepreneur. L’entreprenariat c’est la liberté. Avec tous les emmerdes qui vont avec, bien sûr, mais c’est, quand même, la liberté ultime.

Là où je passe, les ordinateurs trépassent

IN.: votre plus grand échec ?

G.M. : avoir fait l’intégralité de ma carrière à Paris et objectivement sur quatre arrondissements soit 20 km2. Alors que je suis un passionné de voyages et de rencontres avec d’autres cultures. Certes, comme j’ai bossé avec M&C Saatchi ou Leo Burnett, les occasions de déplacements ou d’échanges internationaux ont été très nombreuses mais c’est très différent de plonger au quotidien dans la culture et les habitudes des habitants d’un autre pays. J’ai eu l’opportunité de prendre un très gros poste en Asie et je l’ai refusé à l’époque pour des raisons que j’estimais bonnes. C’est une connerie car je pense que c’est une expérience irremplaçable.

Et pour être moins sérieux, je vais vous confier un autre échec. Enfin, je ne sais pas si c’est un échec, mais c’est une sorte de malédiction. J’ai une caractéristique, et je vous assure que c’est vrai :  là où je passe, les ordinateurs trépassent… Je fais le malheur de tous les DSI qui ne me croient pas au début mais qui ensuite réalisent que c’est la vérité. Donc concrètement je ne m’approche que très rarement d’un ordinateur, surtout pendant les présentations de newbiz. L’exemple le plus incroyable qui me soit arrivé, c’est lorsque j’ai eu la chance d’être invité par Monsieur Alexandre Ricard lui-même, à faire une grosse présentation sur la scène d’un grand théâtre pour la journée que le groupe Pernod Ricard organise depuis 2011 sur la RSE : « Responsib’ALL Day ». Nous avions fait pas mal de répétitions et j’avais dit aux responsables de l’informatique – des cadors -, qu’il fallait rester près de moi car je faisais sauter les appareils. Ils m’avaient répondu avec un certain agacement : « Monsieur, nous sommes des professionnels… ». Eh bien, figurez-vous qu’en arrivant sur scène, je me suis approché de l’ordinateur et non seulement ma présentation a sauté mais tout le reste aussi, c’est à dire les lumières et le son, et là, ils m’ont tous regardé comme un mutant (rires).

 La vie est trop courte, donc autant faire le voyage avec le sourire

IN.: qu’est-ce qui vous motive ?

G.M. : c’est de trouver toujours en moi de l’énergie positive et de la diffuser. L’énergie positive c’est, de très loin, l’énergie la plus économique, la plus décarbonée, la plus humaine, la plus rieuse. C’est un vrai moteur et, aussi, une recherche quotidienne à trouver en soi. Beaucoup de gens, me taquinent là-dessus, mes associés, Vincent, Prudence et David Leclabart, mes collaborateurs, mes potes (genre « à part ça tout va bien »). En vérité, la vie est trop courte, donc autant faire le voyage avec le sourire. Il y a des jours où c’est objectivement difficile mais c’est aussi une façon de dire « même pas mal », de prendre de la distance, de se relaxer. Cela m’a beaucoup aidé dans ma vie d’entrepreneur et le retour des gens autour de soi décuple cette énergie. Je suis toujours très étonné, voire perplexe devant des personnalités très « ouin ouin » surtout dans notre métier. Ou de cette expression typiquement française utilisée systématiquement : « Bon courage », quand on imagine le courage qu’il faut quand on vit dans les pays en guerre ou sous des dictatures… L’énergie positive, c’est une question de posture, de philosophie, de tenue, de respect des autres. J’y tiens beaucoup.

Le prochain film d’Amos Gitai en tournage actuellement entre Vienne, Tel-Aviv et Berlin, « Pourquoi la guerre ? »

IN.: votre projet pour plus tard

G.M. : je suis passionné de cinéma depuis toujours. Quand j’étais jeune, j’étais un vrai rat de cinémathèque et fan des grands classiques. Et quand j’étais à Sciences Po, j’allais à peu près deux fois par jour au cinéma au Quartier latin. J’ai dû voir des centaines voire des milliers de films de 16 à 25 ans. Et plus tard, quand j’ai fait HEC j’ai monté une « mineure » qui existe toujours et qui s’appelait « culture et communication ». J’y ai fait intervenir de nombreuses personnalités du cinéma. On m’a même proposé en sortant un job à la Warner, mais je suis parti voyager pendant six mois et quand je suis revenu, le poste avait été pris. Je suis rentré dans la pub car je trouvais que comme le cinéma, elle était à la rencontre de l’argent et de l’art. Et j’ai été absorbé par le monde professionnel. Mais j’ai toujours eu au fond de moi cette petite lumière et ce regret. Et j’ai décidé récemment de retourner à cette passion que j’ai mise de côté pendant 35 ans.

Cela faisait un an que l’on parlait du scénario de « Shikun », avec Amos Gitaï. J’avais très envie de participer à ce projet. Et cela nous a donné l’idée, il y a quelques mois, avec Nathalie Varagnat, de monter en parallèle de mon activité chez Australie.GAD, une société hybride, GAD Fiction. Notre objectif est de conseiller, accompagner et financer des projets à impact sociétal, artistiques, culturels, associatifs ou business, dans le cinéma, la musique, l’édition…. Notre Motto, c’est : « quand l’imagination laisse une empreinte ». Notre premier projet a donc été la co-production de « Shikun », inspiré du “Rhinocéros” de Ionesco, avec Irène Jacob.  Nous avons eu l’incroyable chance que ce film soit sélectionné au Festival du cinéma de Berlin ! La projection dans une salle de 800 spectateurs a été très émouvante. Et l’accueil critique excellent.

Nous sommes actuellement sur deux autres projets. Le prochain film d’Amos Gitai en tournage actuellement entre Vienne, Tel-Aviv et Berlin, « Pourquoi la guerre ? » basé sur un échange épistolaire entre Einstein et Freud, un sujet tout à fait d’actualité alors que cette correspondance date de 1931. Et c’est Mathieu Amalric qui sera Freud. Le dernier projet est un docu-fiction auquel je n’ai pas pu résister car il se passe à Marseille, la ville de mon enfance, toujours ma ville de cœur.

 IN.: avec quel personnage fictif partiriez-vous sur une île déserte ?

G.M. : je pense que j’amènerais Charlot/Charlie Chaplin parce que c’est un personnage d’une grande liberté, et d’une grande poésie. Il y a chez Charlot une certaine distance par rapport au réel et une énorme ouverture aux autres. Charlot pour moi, c’est un marqueur très fort sur le monde ouvrier et sur le capitalisme. Il se bat aussi pour la liberté. « Le dictateur » est le plus beau film anti-Hitler et il reste d’une modernité incroyable. C’est le devoir de mémoire par la poésie. C’est là où on se dit que le cinéma a un vrai rôle.

 

 

* L’Hôtel Littéraire Le Swann, situé au cœur du quartier historiquement proustien de la plaine Monceau et de Saint- Augustin, présente une collection d’œuvres originales sur l’écrivain ainsi que des pièces de haute couture, des photographies, des tableaux, des sculptures. Notre interviewé(e) pose à côté d’une sculpture de Pascale Loisel représentant bien sûr l’auteur d’« À la recherche du temps perdu ».

En savoir plus

L‘actualité de Gilles Masson

L’actualité professionnelle

Sur le Village Australie.GAD (présidé par David Leclabart et Gilles Masson)

• Consolider et développer, avec le Comex, le Groupe (Australie.GAD, Moonlike, Little Stories, FCinq, Cometis, Dream On, Connexion, MoneyTime…) qui a connu une très forte croissance depuis le rapprochement des 2 entités Australie et Mc Saatchi GAD : +46% de Marge Brute en 3 ans

• Développer l’utilisation de l’IA au sein du groupe

• Continuer à gagner des prix « grâce à l’énergie créative de notre DGA/DC Philippe Boucheron »

 

L’actualité personnelle

• Co-produire avec GAD Fiction deux prochains films (voir infra)

• Aider Luc Barruet, le Directeur Fondateur de Solidarité Sida (Association dont Gilles Masson a été Président pendant 12 ans et est aujourd’hui Administrateur) à réussir la 26eme Édition de Solidays (du 28 au 30 juin 2024)

 

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