Nicolas Bordas (IDEALIST Paris) : « Les idées qui sauvent sont celles qui redonnent envie d’agir »
Après plus de 31 ans au service de TBWA, Nicolas Bordas crée son agence de planning stratégique : IDEALIST Paris, annonce le lancement d’un podcast vidéo : We Are Idealists, co-animé avec Hedia et Karima Charni, et publie un nouveau livre « Les Idées qui sauvent – 52 idées pour vivre mieux, ensemble et durablement »
INfluencia : Les idées qui sauvent est né d’articles et de chroniques publiés au fil du temps. Pourquoi en faire aujourd’hui un livre, et quelle est la genèse du projet ?
Nicolas Bordas : Mon livre Les idées qui sauvent est né d’un sentiment d’urgence, mais aussi d’une longue maturation. Je suis passionné depuis toujours par le pouvoir transformatif des idées, au point d’en avoir fait mon métier. Depuis plus de deux ans, je publie, chaque lundi matin, une idée issue de mes lectures philosophiques ou sociologiques, sous forme de chroniques sur LinkedIn dans ma newsletter intitulée « L’idée qui tue de la semaine », (45 000 abonnés).
Ces idées très diverses ont un point commun, inspiré par un mantra que j’ai emprunté à Edgar Morin : « Il n’y a pas de métamorphose du monde sans métamorphose de notre manière de penser ». D’où l’exploration de multiples idées disruptives, toutes formulée sous forme de questions commençant par « Et si … », abordant de nombreux thèmes liés à l’actualité du monde intellectuel, politique, économique, social et culturel.
Je n’avais pas spontanément prévu d’en faire un livre et je dois à Isabelle Musnik (NDLR : co-fondatrice d’INfluencia), de m’avoir soufflé cette idée, il y a près d’un an. Elle m’a fait prendre conscience qu’un certain nombre de mes textes rassemblés et restructurés, pouvaient former un tout cohérent. J’ai choisi d’organiser les 52 idées sélectionnées autour de cinq grandes parties : Réveiller notre conscience du monde, Repenser nos manières de penser, Réparer le fil des générations, Réhabiliter la douceur du vivant, et Activer notre puissance d’agir.
Un programme pour redonner l’espoir de changement individuel et collectif. Et surtout pour nous redonner l’envie d’agir, chacune et chacun à notre échelle, sans nous laisser tétaniser ou démotiver par la violence du monde. Ce livre ne prétend pas sauver le monde, mais espère contribuer à sauver notre part d’humanité, notre capacité à faire société et à désirer le futur.
Du bien commun à la post-réalité, de l’incommunication au besoin de nuance, de la curiosité à la joie, de l’élégance au sens de la vie, en passant par la coopération ou la robustesse… L’ambition n’est pas de dire quoi penser, mais d’aider à mieux penser, en utilisant l’arme principale de la philosophie qui est la remise en question.
IN. : Pourquoi “Les idées qui sauvent” après “L’Idée qui tue” ?
N.B. : Il y a une continuité certaine entre mon tout premier livre L’Idée qui tue et mon nouveau livre Les idées qui sauvent. Le premier cherchait à comprendre pourquoi et comment certaines idées deviennent si puissantes qu’elles finissent par s’imposer en tant qu’idéologie, qu’on ne remet plus en cause, même lorsqu’elles le mériteraient.
Avec Les idées qui sauvent, j’ai voulu explorer la capacité réparatrice, transformative et salvatrice des idées. Nous vivons à une époque marquée par une polycrise géopolitique, environnementale, économique et sociale, génératrice de polarisations, de tensions, de violences et d’angoisse. Ma conviction face à cela est qu’il ne faut surtout par renoncer à explorer de nouvelles voies pour vivre mieux, ensemble et durablement.
Le pluriel du titre de mon livre est essentiel. Il n’y a pas une idée qui sauve, mais une constellation d’idées qui peuvent nous aider à désarmer la résignation, la haine et la bêtise. Ce livre est une tentative pour les mettre, ou les remettre en circulation. Et plus largement pour nous donner tous envie de redevenir idéaliste, en osant nous transformer nous même pour transformer le monde et la société.
Ces idées proviennent de multiples penseurs, philosophes, sociologues contemporains dont certains sont très connus comme Edgar Morin, Gerald Bronner, Cynthia Fleury, ou Jacques Attali, d’autres de plus en plus référents comme François Jullien, Olivier Hamant ou Bernard Lahire, et d’autres autrices et auteurs nettement moins connus, mais dont les idées me semblent mériter d’être mises en lumière.
Du bien commun à la post-réalité, de l’incommunication au besoin de nuance, de la curiosité à la joie, de l’élégance au sens de la vie, en passant par la coopération ou la robustesse… L’ambition n’est pas de dire quoi penser, mais d’aider à mieux penser, en utilisant l’arme principale de la philosophie qui est la remise en question.
Mon livre est d’ailleurs littéralement une mise en question, en faisant souvent appel à l’histoire de la philosophie sur chacun des thèmes abordés.
Le doute protège de la radicalisation, de la pensée binaire, de la tentation des réponses simples à des problèmes complexes. Il permet de ralentir, de contextualiser, de hiérarchiser. Le doute aujourd’hui devient une forme de courage intellectuel. Il n’empêche pas l’action ; il empêche d’agir n’importe comment.
IN. : Vous dites que le doute est meilleur conseiller. Mais comment les individus perdus peuvent-ils penser que le doute est bon pour eux ?
N.B. : Je cite dans ma conclusion le livre de la philosophe Sophie Nordmann intitulé « La vocation de philosophe ». Je lui ai d’ailleurs consacré une chronique de ma newsletter intitulée « Et si le doute était le vrai moteur de la pensée ? » qui n’est pas reprise in extenso dans le livre, mais qui en est, en quelque sorte, la ligne directrice et en symbolise la démarche.
Nous vivons dans une époque qui valorise la certitude, la réaction immédiate, l’opinion tranchée. Dans ce contexte, le doute est souvent perçu comme une faiblesse, voire comme une démission. Sophie Nordmann explique merveilleusement bien en quoi le doute, au contraire, est une force de lucidité. Douter, ce n’est pas renoncer à agir, c’est créer un espace intérieur de discernement.
Le doute protège de la radicalisation, de la pensée binaire, de la tentation des réponses simples à des problèmes complexes. Il permet de ralentir, de contextualiser, de hiérarchiser. Le doute aujourd’hui devient une forme de courage intellectuel. Il n’empêche pas l’action ; il empêche d’agir n’importe comment.
Pour rendre désirable le doute, il nous faut donc encourager le questionnement et le débat d’idées constructif, en s’appuyant sur la magnifique maxime de David Hume « Truth springs from arguments amongst friends » (La vérité jaillit de la discussion entre amis »).
IN. : “Et si l’idée devenait un soin ? Il y a quelque chose de thérapeutique dans l’acte de penser ». Pouvez-vous développer ?”
N.B. : « Et si l’idée devenait un soin ? » n’est pas le titre d’un chapitre, mais une formulation que je pose dès l’introduction du livre comme une hypothèse centrale : et si penser, aujourd’hui, redevenait une manière de prendre soin de soi et des autres ?
Nous traversons une crise profonde de la santé mentale, marquée par l’angoisse, la fatigue émotionnelle, le sentiment d’impuissance. Or cette crise ne peut pas être traitée uniquement par des réponses médicales ou techniques.
Ce que je défends dans Les idées qui sauvent, c’est que certaines idées, lorsqu’elles sont justes, nuancées, et « reliantes », peuvent agir comme des antidotes à la résignation. Penser n’est pas fuir le réel, c’est au contraire y entrer plus lucidement. Une idée n’efface pas la souffrance, mais elle peut empêcher qu’elle se transforme en ressentiment, en haine ou en repli.
En ce sens, l’acte de penser devient une forme de soin : non pas un soin au sens clinique, mais un soin du lien, du sens, de notre capacité à rester humains dans un monde qui tend à se déshumaniser. Plusieurs chapitres du livre déclinent ensuite cette intuition, notamment ceux consacrés à la nuance, à la joie, à la dépolarisation ou au compromis.
Même si l’expression citoyen du monde se veut ouverte et intégratrice, elle ne change pas de paradigme et reste très anthropocentrée : je suis d’abord citoyen de mon pays, et par extension citoyen du monde, mais sans vraiment intégrer la planète et le vivant.
IN. : Qu’est-ce qu’un planetizen ? Pourquoi ne pas utiliser tout simplement le terme “citoyen du monde” ?
N.B. : Le chapitre « Et si nous étions la première génération de planetizens ? », n’est pas le chapitre d’ouverture de mon livre par hasard. Le terme « Planetizen » a été forgé par le chercheur François Taddei, fondateur du Learning Planet Institute, pour repenser notre place au sein du vivant, dans la lignée des réflexions sur l’humanisme planétaire d’Edgar Morin, ou de celles de Bruno Latour ou Baptiste Morizot sur la nécessaire prise en compte urgence du vivant.
La citoyenneté, chez les Grecs, s’est en fait construite en opposition à ceux qui n’en faisaient pas partie : les femmes, les esclaves, les étrangers, et dans une séparation assumée avec l’environnement et la nature. Le citoyen est souvent défini par son appartenance à une nation, un territoire, une communauté politique restreinte.
Même si l’expression citoyen du monde se veut ouverte et intégratrice, elle ne change pas de paradigme et reste très anthropocentrée : je suis d’abord citoyen de mon pays, et par extension citoyen du monde, mais sans vraiment intégrer la planète et le vivant. Le planetizen, lui, change de point de départ. Il ne se définit plus d’abord par une communauté politique, mais par son appartenance au vivant et à la planète elle-même.
Être planetizen, ce n’est pas renoncer à ses appartenances locales ou nationales ; c’est les inscrire dans une responsabilité plus large, à l’échelle du vivant et des générations futures. C’est passer d’un monde de frontières à un monde de relations. En reconnaissant les droits du vivant.
Et si changer un mot pouvait changer un monde ? C’est tout le pari du concept de Planetizen !
Les alertes scientifiques entrent en concurrence avec des intérêts économiques, des récits politiques simplificateurs et nos propres mécanismes psychologiques de déni. Agir trop tard, par exemple sur l’enjeu climatique, n’est donc pas seulement un échec du pouvoir politique, c’est aussi un échec culturel et symbolique.
IN. : On le voit dans de nombreux films catastrophes : on est alerté, on sait, mais on n’agit pas. Pourquoi, malgré les alertes répétées des scientifiques, agissons-nous toujours trop tard ?
N.B. : Cette question traverse plusieurs chapitres de mon livre, notamment « Et si nous redonnions le goût des faits ? » d’une part, « Et si la nuance pouvait nous sauver ? », d’autre part et bien sûr le chapitre « Et si nous n’avions jamais eu autant besoin d’imaginacteurs ».
Nous ne manquons pas d’informations, ni même de connaissances scientifiques. Ce qui nous fait défaut, c’est la capacité collective à transformer le savoir en décision, et la décision en action. Les sociétés humaines ont une grande difficulté à intégrer des vérités complexes, différées dans le temps, et qui remettent en cause leurs modes de vie.
Les alertes scientifiques entrent en concurrence avec des intérêts économiques, des récits politiques simplificateurs et nos propres mécanismes psychologiques de déni. Agir trop tard, par exemple sur l’enjeu climatique, n’est donc pas seulement un échec du pouvoir politique, c’est aussi un échec culturel et symbolique.
Les idées qui sauvent cherchent précisément à recréer des ponts entre faits, récits et responsabilité, par une mise en récit aspirationnelle, sans laquelle aucune alerte, aussi juste soit-elle, ne peut produire d’effet durable.
La richesse partagée n’implique pas l’effacement de l’individu, mais la reconnaissance que nos réussites individuelles sont toujours, en partie, le fruit de relations, d’institutions et de biens communs.
IN. : La richesse partagée plutôt que l’individualisme et la rareté : utopie ou nécessité ?
N.B. : Ce que je défends dans le livre, ce n’est pas une utopie égalitariste, mais un idéalisme pragmatique : dans un monde de ressources finies et de crises systémiques, la coopération devient une condition de survie.
L’individualisme absolu n’est plus une solution, c’est une impasse. Cette interrogation résonne fortement avec le chapitre « Et si on repensait l’économie autour des biens communs ? » et, plus largement, avec ceux consacrés au compromis et à la coopération. L’opposition entre individualisme et richesse partagée est souvent présentée comme un choix moral.
Je pense qu’il s’agit avant tout d’un choix de soutenabilité. L’individualisme radical, associé à la logique de rareté, produit certes des gagnants à court terme, mais il fragilise profondément le collectif. À l’inverse, la richesse partagée n’implique pas l’effacement de l’individu, mais la reconnaissance que nos réussites individuelles sont toujours, en partie, le fruit de relations, d’institutions et de biens communs.
Toutes nos actions se font nécessairement dans une forme d’interdépendance, même si nous avons parfois du mal à l’admettre.
Je propose de renouer avec une approche pragmatique, celle du méliorisme, qui affirme que l’humanité peut améliorer son destin, pas de manière absolue ou linéaire, mais par essais, erreurs, efforts, et ajustements.
IN : Le “malheur français” identifié par Marcel Gauchet : un peuple heureux individuellement, mais pessimiste collectivement. Y sommes-nous condamnés ?
Nous sommes un pays qui pense beaucoup, qui critique beaucoup, et qui doute profondément de sa capacité à en sortir. Ce pessimisme collectif devient problématique lorsqu’il se transforme en prophétie autoréalisatrice. Dans le chapitre « Et si le méliorisme était le meilleur antidote au pessimisme ? », je propose de renouer avec une approche pragmatique, celle du méliorisme, qui affirme que l’humanité peut améliorer son destin, pas de manière absolue ou linéaire, mais par essais, erreurs, efforts, et ajustements.
Le méliorisme ne nie pas les imperfections du monde, il en fait le point de départ de toute réforme. C’est de manière générale, la démarche de mon livre Les idées qui sauvent que de chercher à rompre ce cercle vicieux en redonnant confiance non pas dans des lendemains enchantés, mais dans notre capacité collective à agir, ici et maintenant.
Dans le chapitre intitulé : « Et si nous donnions enfin la priorité à ce qui nous unit ? », je montre que la solidarité relève moins de l’idéalisme naïf que du réalisme le plus strict.
IN. : “Rien n’est solitaire, tout est solidaire” : naïveté ou lucidité ? Et surtout n’est-ce pas trop tard ?
N.B. : Je conclue chaque chapitre par une citation majeure, et cette célèbre phrase de Victor Hugo qui conclue le chapitre consacré au nationalisme, peut effectivement sembler naïve, particulièrement en ce moment, dans un monde marqué par les replis identitaires et la brutalité des rapports de force.
Pourtant, dans le chapitre intitulé : « Et si nous donnions enfin la priorité à ce qui nous unit ? », je montre que la solidarité relève moins de l’idéalisme naïf que du réalisme le plus strict. Les crises contemporaines ont révélé à quel point nos destins sont liés, que nous le voulions ou non.
Croire que l’on peut s’en sortir seul est aujourd’hui la véritable illusion. L’interdépendance n’est pas un choix moral, c’est un fait. Est-il trop tard ? Je ne le crois pas. Mais il est clair que plus nous tardons à reconnaître cette solidarité de fait, plus les coûts humains, sociaux et écologiques seront élevés.
L’idéalisme que je défends n’ignore pas l’urgence : il cherche à la transformer en responsabilité partagée. A condition de produire un récit commun qui reconstruise des passerelles entre ceux qui ne se croisent plus, au point d’oublier qu’ils ne sont rien sans l’autre, sans les autres…
Le véritable danger aujourd’hui n’est pas l’excès de récits, mais l’absence de récits capables de relier. Capables d’agencer les différences en vue d’un bien commun. Il ne tient qu’à nous de redonner la priorité à ce qui nous unit. A condition de le vouloir. Et de tous essayer, individuellement, d’agir en conséquence.
IN. : Le récit commun est-il encore possible à l’ère de l’hyperinformation ?
N.B. : J’aborde cette question au travers de plusieurs chapitres, en particulier ceux consacrés à la post-vérité, et celui consacré au piège de l’hypnocratie produite par les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle.
Il ne fait pas de doute que l’hyperinformation a fragmenté les récits, multiplié les points de vue, affaibli les grandes matrices symboliques communes. Mais cela ne signifie pas que tout récit collectif soit devenu impossible.
Un récit commun n’est ni un récit unique ni un récit imposé. C’est un horizon partagé, un minimum de sens commun qui permet le dialogue et la coopération.
Car les sociétés tiennent autant par des récits que par des règles. Le véritable danger aujourd’hui n’est pas l’excès de récits, mais l’absence de récits capables de relier. Capables d’agencer les différences en vue d’un bien commun.
Il ne tient qu’à nous de redonner la priorité à ce qui nous unit. A condition de le vouloir. Et de tous essayer, individuellement, d’agir en conséquence.
La démocratie n’est pas seulement la liberté de parler : c’est la possibilité d’être entendu sans être détruit.
IN. : « Car si la liberté d’expression doit rester un pilier fondamental… Il faut parfois la protéger d’elle-même… ». Peux-tu approfondir cette figure acrobatique ?
N.B. : Dans le chapitre « Et s’il fallait protéger la liberté d’expression d’elle-même ? », inspiré notamment par Thomas Hochmann, je défends une idée simple : la liberté d’expression n’est pas seulement un droit individuel, c’est une infrastructure démocratique. Or une infrastructure peut être sabotée : par la haine, la manipulation, le harcèlement, la désinformation, ou l’intimidation.
Quand la libre expression devient une arme de destruction du dialogue, elle détruit ce qui la rend précieuse. “Protéger la liberté d’expression d’elle-même”, ce n’est pas instaurer une police de la pensée : c’est préserver les conditions minimales de la conversation publique.
Cette figure apparemment “acrobatique” consiste à tenir ensemble deux exigences : ne pas étouffer la contestation, et empêcher que la contestation ne devienne un dispositif d’écrasement. Ce qui est en fait tout à fait possible. La démocratie n’est pas seulement la liberté de parler : c’est la possibilité d’être entendu sans être détruit. Et c’est aussi la possibilité de chercher la vérité sans être noyé dans la mauvaise foi.
IN. : Comment avez-vous pu ne pas évoquer dans votre livre Pedro Calderón de la Barca, qui dans « La vie est un songe » évoque le réel et l’irréel comme personne ?
N.B. : Je cite de très nombreux philosophes ou auteurs du monde entier, pour éclairer chacun des sujets traités, et je n’ai effectivement pas cité Calderón, qui montre que la frontière entre réel et irréel n’est pas un détail littéraire, mais une question politique et morale.
C’est clairement le thème du chapitre « Et si nous étions entrés dans l’ère de la post-réalité ? », inspiré par le dernier livre de Gérald Bronner intitulé « A l’assaut du réel ». La nouveauté contemporaine, ce n’est pas que le réel soit fragile, c’est que les dispositifs techniques et médiatiques rendent l’irréel industriel, continu, rentable, et personnalisable.
Calderón posait une question métaphysique, alors que nous vivons une question civilisationnelle. Mais les réflexions de Calderón et de Bronner se rejoignent clairement : quand le réel vacille, ce n’est pas seulement la vérité qui souffre, c’est notre capacité de vivre ensemble… Sans réel partagé, il n’y a plus d’humanité !
Tout redevient possible dès qu’on cesse de traiter l’autre comme un ennemi moral, et qu’on réapprend à le traiter comme un contradicteur humain.
IN. : Peu importe le réel ou l’irréel, non ? Le sujet est de pouvoir vivre ce réel ou cet irréel ensemble, et en bonne intelligence. Cela est impossible aujourd’hui, non ?
N.B. : Je ne dirais pas “peu importe” : parce qu’un minimum de réel partagé est la condition de la vie commune. Mais vous avez raison sur l’enjeu : vivre ensemble malgré des perceptions différentes. C’est précisément l’ambition du chapitre « Et si on réhabilitait la puissance de la nuance ? » inspiré par le livre de Julien Lecomte « Nuance, la puissance du dialogue ».
Difficile, oui, parce que les réseaux sociaux récompensent la certitude, la simplification, l’émotion brute. Mais pas impossible. À condition de réhabiliter des “vertus de conversation” : nuance, vérification, écoute, désaccord argumenté. Le point clé, c’est de ne pas confondre “vivre ensemble” avec “être d’accord”. Vivre ensemble, c’est construire des règles et des récits suffisamment robustes pour que la divergence ne dégénère pas en guerre.
C’est ce qu’explique très bien le philosophe Charles Rojzman, inventeur de la thérapie sociale, à qui je consacre un chapitre intitulé « Et s’il fallait mieux assumer nos conflits pour désarmer la violence ? ». Sur la base de sa pratique dans des conditions parfois extrêmes, Rojzman montre comment tout redevient possible dès qu’on cesse de traiter l’autre comme un ennemi moral, et qu’on réapprend à le traiter comme un contradicteur humain.
L’enjeu n’est pas d’être “pur” ou “déconnecté”. L’enjeu est de redevenir intentionnel. Le contraire de l’hypnose, ce n’est pas la fuite : c’est la lucidité, et la capacité à choisir ce que l’on laisse entrer en soi.
IN. : « Générer une hypnose de masse personnalisée, calibrée à partir de nos émotions, de nos comportements, de nos désirs », je vous cite, n’est-ce pas le plus grand des dangers aujourd’hui et comment faire autrement ? On ne peut plus revenir en arrière…
N.B. : C’est effectivement l’objet du chapitre « Et si le piège de l’hypnocratie nous ouvrait les yeux ? », inspiré par le livre « Hypnocratie » de Jianwei Xun, alias Andrea Colamedici. Le danger n’est pas seulement la manipulation “de masse” : c’est la manipulation sur-mesure, parce qu’elle épouse nos vulnérabilités et nos habitudes.
Peut-on revenir en arrière ? Probablement pas, mais on peut, et surtout on doit, tout faire pour reprendre du contrôle.
D’abord par l’éducation : comprendre les mécaniques attentionnelles, les incitations, les biais.
Ensuite par l’hygiène mentale : ralentir, désactiver les automatismes, reconstruire des espaces de silence, de lecture longue, de conversation réelle. Sujets que j’aborde en particulier dans la quatrième partie de mon livre.
Enfin par le politique : exiger de la transparence, des garde-fous, des responsabilités et réinventer la démocratie participative, ce qui est le sujet du chapitre intitulé « Et si l’IA ouvrait la voie à la démocratie délibérative ? ».
L’enjeu n’est pas d’être “pur” ou “déconnecté”. L’enjeu est de redevenir intentionnel. Le contraire de l’hypnose, ce n’est pas la fuite : c’est la lucidité, et la capacité à choisir ce que l’on laisse entrer en soi.
Le problème contemporain, c’est que nous ne supportons plus ces zones là : nous voulons des réponses nettes, des camps, des verdicts. Réhabiliter l’ambiguïté, ce n’est pas renoncer à la vérité : c’est accepter que la vérité demande parfois du temps, du contexte, et de la nuance.
IN. : C’est l’ambiguïté qui est un mot suspect, louche, ou l’ambivalence ?
N.B. : Dans le chapitre « Et si l’ambiguïté était une vertu à cultiver ? », inspiré notamment par le livre de Thomas Bauer « Vers un monde univoque », j’essaie précisément de sortir l’ambiguïté de son procès. On confond l’ambiguïté avec l’imprécision, ou avec la duplicité.
Or l’ambiguïté peut être au contraire une forme de fidélité au réel : le réel est souvent pluriel, contradictoire, traversé de tensions. L’ambivalence, elle, renvoie davantage à la coexistence de sentiments opposés (aimer quelqu’un et lui en vouloir, espérer et craindre). L’ambiguïté renvoie plutôt à une pluralité de sens, une zone grise interprétative.
Les deux sont liées : nos existences sont ambivalentes, donc nos lectures du monde sont ambiguës. Le problème contemporain, c’est que nous ne supportons plus ces zones-là : nous voulons des réponses nettes, des camps, des verdicts. Réhabiliter l’ambiguïté, ce n’est pas renoncer à la vérité : c’est accepter que la vérité demande parfois du temps, du contexte, et de la nuance.
IN. : Sur la quatrième de couverture de votre livre figure le nom d’IDEALIST Paris, l’agence que vous venez de créer après 31 ans au service de TBWA : était-ce déjà prévu au moment de l’écriture du livre « Les idées qui sauvent » ?
N.B. : Le livre a précédé l’agence, mais il l’a aussi sans aucun doute inspirée. En écrivant Les idées qui sauvent, je ne voulais pas seulement partager des convictions : je voulais retrouver une cohérence entre ce que je pense, ce que j’écris et ce que je fais.
Et c’est cela qui a fait naître IDEALIST Paris : une structure qui assume un choix clair : travailler non pas pour “n’importe quel sujet”, mais pour des idées qui méritent d’être élevées, clarifiées, rendues désirables et utiles au bien commun.
C’est ce qui explique que l’agence IDEALIST Paris que je viens d’ouvrir, va travailler pour moitié sur des sujets en Pro Bono. Et c’est aussi ce qui explique la suite : le projet ne s’arrête pas au livre. Il se prolonge par un mouvement (notamment via le groupe LinkedIn WeAreIdealists que tout le monde peut rejoindre), et par un podcast vidéo que je vais lancer bientôt, intitulé également WeAreIdealists, co-animé en alternance par Hedia et Karima Charni, en partenariat avec le club WeAre.
L’idée est simple : donner la parole à celles et ceux qui ont eu une utopie et qui ont commencé à la réaliser, pour créer un effet d’entraînement. Parmi les premiers invités prévus en mars 2026 : François Taddei (Learning Planet Institute), Frédérique Bedos (Le Projet Imagine) et Hugues de Rosny (Le Média Positif). Ce sera un espace où l’idéalisme se raconte non comme une utopie, mais comme une méthode : comment on passe de l’intention à l’incarnation, du désir d’impact à la transformation réelle.
Prouvant ainsi, à chaque épisode, que les idées qui sauvent sont celles qui donnent envie d’agir !