De la loge à 12 000 euros au T‑shirt à 20 euros : pourquoi la « Céline Dion economy » ringardise le marketing de la rareté
Maje, Pierre Hermé, Galeries Lafayette mais aussi Pimkie et Leclerc... La venue Céline Dion en résidence à Paris crée un embouteillage de marques désireuses de s'associer à la diva québécoise. Jusqu'à l’overdose marketing ? La réponse de nos six d’experts.
Elles sont venues, elles sont toutes là. Aux Galeries Lafayette, dans un espace rose poudré et gris perle, les marques Maje et Pierre Hermé proposent des produits estampillés Céline Dion. T-shirts, foulards, tote-bags et macarons… Avant même le début de ses concerts en résidence, qui débutent le 12 septembre à la Plénitude Arena de Nanterre, les fanatiques de la chanteuse à voix s’y pressaient déjà, les bras chargés de sacs signés Céline.
Merchandising hors-normes, à tel point que la presse n’hésite pas à parler de frénésie marketing. Peut-on échapper à Céline, présente dans les rayons de certains supermarchés U, Leclerc ou Auchan, en vitrine de l’enseigne de prêt-à-porter Pimkie… mais aussi sur papier glacé. Nombreux sont les titres de presse (dont Le Parisien) à consacrer des numéros spéciaux à la diva venue du froid. L’hebdomadaire Diverto, distribué avec la presse quotidienne régionale lance ainsi premier numéro hors-série glamour titré « Céline Dion – Rendez-vous avec la plus grande voix ».
Dans cette profusion de produits à tous les prix, que nous dit la marque Céline Dion ? Reste-t-elle populaire ou est-elle en voie de premiumisation ? Y a-t-il risque d’overdose ? Six experts décortiquent le cas marketing Céline.
L’éclipse Céline Dion : le dernier événement capable de rassembler tout le monde au même instant
Céline Choueri, Managing Director d’Altmann + Partners et membre du Collectif du Planning Stratégique (CPS)
Céline Choueri, Managing Director d’Altmann + Partners et membre du Collectif du Planning Stratégique (CPS) :Ce n’est pas une simple tournée : c’est un événement aussi rare que l’éclipse solaire du 12 août dernier. Avec sa maladie révélée, son retour sur scène crée encore plus de rareté : « Va-t-elle tenir le coup ? », « Est-ce sa dernière tournée ? », « Vais-je réussir à obtenir un billet pour un de ses 16 shows parisiens en 2026, pourtant ouverts au monde entier ? »
Cédric Ledoux, directeur des partenariats culturels chez BBDO Paris : « Sa rareté est sans doute l’un des éléments qui a entretenu la passion de ses fans si longtemps et donne encore plus de valeur à son retour. Là où certains artistes partent en tournée chaque année, elle ne s’est pas produite en France pendant six ans. »
Léoda Esteve, directrice générale de Marcel : « L’arrivée de Céline Dion à Paris dépasse largement le cadre d’une tournée : c’est l’événement culturel majeur de cette année, voire des 5 ou 10 prochaines. La demande pour les concerts a été immense, les dates sont sold-out, les fans attendent devant son hôtel… »
Lennie Stern, fondatrice de Folks Theory, experte associée à la Fondation Jean Jaurès et autrice de Teen Spirits : « Ce qui excite vraiment les marques tient assez peu à Céline Dion et beaucoup à la pénurie de monoculture qu’elle vient combler. Vingt ans d’algorithmes ont démembré l’audience de masse en millions de niches individuelles, si bien qu’un lancement de marque ne rassemble plus jamais tout le monde au même instant. Les marques louent surtout, à travers elle, le dernier stade capable de rassembler une audience du XXe siècle avec les outils du XXIe.
La résidence parisienne recrée artificiellement ce moment disparu : un rendez-vous où grands-mères et adolescents regardent ensemble, simultanément, un spectacle qu’aucun algorithme ne leur avait individuellement recommandé.
Fragile et invincible : les épreuves, arguments marketing
Étienne de Laharpe, directeur du planning stratégique shopper chez BETC et Jeanne Streng, planneuse stratégique junior chez BETC.
Étienne de Laharpe, directeur du planning stratégique shopper chez BETC et Jeanne Streng, planneuse stratégique junior chez BETC : On aime les renaissances, les phénix. Elle s’est relevée de tout : de la perte de René, de la maladie, des snobs. Il y a une forme de magie, d’irréalité, on a presque du mal à croire qu’elle est vraiment là. Céline Dion, c’est tout ce qu’on a envie de croire. C’est un mythe rassurant et assumé.
Elle est à la fois ultra-lointaine et totalement accessible : une petite fille avec une tête bizarre, une permanente et un accent chelou qui devient une star mondiale. Dans les documentaires qui lui sont consacrés, on découvre son côté vulnérable et on retrace les épreuves qu’elle a traversées. Et on la ressent comme parfaitement sincère : elle reste « une petite fille ingrate et solitaire (qui) marche et rêve dans les neiges en oubliant le froid » (On Ne Change Pas – 1998).
Céline Choueri (Altmann+Partners) : En décembre 2022, Céline Dion révèle être atteinte du syndrome de la personne raide. Puis, en 2024, I Am: Celine Dion montre de façon très directe les conséquences de la maladie sur son corps, son quotidien et sa capacité à chanter. C’est précisément à ce moment-là que la vulnérabilité de Céline devient paradoxalement sa nouvelle puissance.
C’est ce qui a donné à son retour aux JO de Paris 2024 une force symbolique extraordinaire : habillée en Maison Dior, aussi étincelante que la tour Eiffel où elle se tient, elle chante L’Hymne à l’amour de Piaf. Ce n’est plus simplement un comeback, c’est un récit de résilience.
Lennie Stern (Folks Theory) : Il y a aussi une part de rachat plus cynique dans cet engouement. Une partie du secteur qui se moquait ouvertement de Céline Dion, incarnation commode du mauvais goût populaire à l’époque où le mépris de classe faisait office d’humour publicitaire, revient aujourd’hui lui rendre hommage avec la ferveur de qui n’a jamais ri. Le récit de la résilience personnelle rend ce reniement présentable : personne n’aura l’air d’acheter son pardon, tout le monde aura l’air de célébrer une icône.
Léoda Esteve (Marcel) : Après plusieurs années d’absence et des concerts annulés pour raisons de santé, son retour sur scène est devenu un événement exceptionnel. Et ce qui est rare prend naturellement de la valeur.
De 7 à 77 ans : l’icône québécoise qui parle à toutes les générations en même temps
Léoda Estève, directrice générale de Marcel.
Léoda Esteve (Marcel) : Céline possède quelque chose de très rare : elle résonne auprès de plusieurs générations à la fois. Et ça, pour une marque, c’est de l’or.
Étienne de Laharpe et Jeanne Streng (BETC Shopper et BETC) : « Elle est québécoise donc elle est un peu “à nous” tout en conservant une part d’exotisme et de mystère. »
Céline Choueri (Altmann + Partners) : « Il n’y a pas une soirée au monde, qu’on ait 7 ou 77 ans, où on ne finit pas pieds nus à danser sur « J’irai où tu iras ». Elle est fière de sa québécité : une diva mondiale qui ne lisse ni son accent, ni sa manière de parler, ni son humour. En France, cela lui donne une place particulière : à la fois très proche et légèrement étrangère, mondiale sans être déracinée. »
Cédric Ledoux (BBDO Paris) : « La puissance de sa fanbase est à la fois extrêmement diverse, transgénérationnelle et absolument passionnée. Et c’est la seule artiste francophone à avoir atteint un tel niveau de célébrité internationale, et c’est évidemment une source de fierté pour des marques françaises.»
Un long week-end à Paris pour Céline : le jackpot du tourisme événementiel
Cédric Ledoux, Directeur des partenariats Culturels chez BBDO Paris
Cédric Ledoux (BBDO Paris) : « Les collaborations cross-culturelles n’ont jamais été aussi populaires, de la fashion aux burgers en passant par l’automobile. Ces associations, quand elles sont bien faites, permettent d’activer les leviers clefs de l’efficacité en communication : de l’émotion et des conversations passionnées. »
Étienne de Laharpe et Jeanne Streng (BETC Shopper et BETC) : Le tourisme événementiel dédié aux concerts est un modèle de mieux en mieux rodé, qui arrive à maturité : en 2024 on avait déjà mesuré l’impact de l’afflux de touristes américains venus voir Taylor Swift, qui avaient fait durer leur séjour en France. Aujourd’hui, si les Français font des arbitrages durs sur le quotidien, les expériences marquantes et partagées comme les concerts tendent à être sanctuarisées dans les budgets.
Et puis les marques, ce sont des gens : c’est plus excitant pour une équipe marketing de travailler sur un partenariat avec Céline Dion que de repasser sur le chiffre en reproduisant la même opération que les trois années précédentes.
Léoda Esteve (Marcel) : On estime qu’environ un tiers des spectateurs viendraient de l’étranger, soit près de 160 000 personnes. Pour les marques, c’est une opportunité rare de toucher un public très large et international autour d’un moment qui concentre énormément d’attention et d’émotion.
La loge à 12 000 € et le T-shirt à 20 € : la martingale anti-exclusion qui ringardise le luxe
Lennie Stern, fondatrice de Folks Theory, experte associée à la Fondation Jean Jaurès, autrice de Teen Spirits.
Lennie Stern (Folks Theory) : Depuis vingt ans, le marketing du désirable repose sur l’exclusion organisée : drops limités, files d’attente façon Supreme, quiet luxury qui retire jusqu’au logo pour ne parler qu’aux initiés. L’économie Céline Dion prouve qu’un engouement de plusieurs centaines de millions d’euros peut se construire en incluant tout le monde plutôt qu’en excluant la majorité : la loge à douze mille euros et le tee-shirt à vingt euros chez Leclerc participent d’une ferveur identique, sans hiérarchie de légitimité entre les deux acheteurs. Cette économie ringardise, en creux, deux décennies de stratégies de rareté artificielle.
Céline Choueri (Altmann+Partners) : Une marque premium ou de luxe fabrique beaucoup de sa valeur par la distance et l’exclusion. Céline Dion fonctionne presque à l’inverse : sa puissance vient de sa familiarité. Cette accessibilité ne détruit plus sa désirabilité, bien au contraire, elle la nourrit. Elle est fière de ses origines modestes : rappelons qu’elle a dormi, faute de moyens, dans un tiroir lorsqu’elle était bébé.
Léoda Esteve (Marcel) : La « Céline Dion economy » est bien plus qu’une simple économie du « merch », c’est une économie de l’attachement. Peu de stars entretiennent une relation qui paraît aussi directe et affective avec leur public : on le voit encore à Paris, où elle prend le temps d’aller à la rencontre des fans devant son hôtel chaque soir. Plus que son image, c’est le lien qu’elle a construit avec son public qui a de la valeur.
Un macaron, un vinyle, un tote-bag : transformer l’émotion Céline en objet collector
Céline Choueri (Altmann+Partners) : Le pop-up des Galeries Lafayette, créé avec A&R Studios, est presque un cas d’école. On trouve des cartes postales à 12 euros, des macarons Pierre Hermé, un vinyle exclusif, des vêtements. On n’achète pas un simple t-shirt pour se rappeler d’un concert, on acquiert un petit morceau de Céline Dion : un souvenir, un signe d’appartenance, un indicateur de « moi j’étais là ».
Lennie Stern (Folks Theory) : Pierre Hermé, une maison qui a bâti sa légende sur l’innovation pâtissière, se contente de ressortir huit recettes déjà existantes dans une boîte à son nom pour accompagner un cycle d’actualité. C’est le mécanisme du parfum Coty de 2003, en mieux packagé : un produit déjà là, une signature de star, une boutique éphémère.
Léoda Esteve (Marcel) : Le pop-up des Galeries Lafayette va bien au-delà du simple merchandising, avec notamment un espace immersif inspiré de la loge de Céline. Le merch joue aussi un rôle particulier dans la relation entre les fans et leur star : porter un T-shirt Céline Dion, c’est afficher son appartenance à une communauté très engagée, avec ses références et ses codes, mais aussi garder une trace tangible d’un moment historique et montrer qu’on y a participé.
Du Caesars Palace à la tour Eiffel : quand Las Vegas débarque à Paris
Cédric Ledoux (BBDO Paris) : Céline Dion a marqué l’histoire de Las Vegas grâce à ses deux résidences légendaires au Colosseum du Caesars Palace. C’est une vraie show-woman à l’américaine qui répond parfaitement au désir actuel d’expériences live uniques. Céline Dion, c’est un peu Las Vegas qui arrive à Paris.
Étienne de Laharpe et Jeanne Streng (BETC Shopper et BETC) : Le passage de Las Vegas à Paris est décisif. Céline, ça a toujours été le glamour et les paillettes, mais à Paris elle devient la Céline éternelle, elle s’inscrit dans la légende de la ville pour toujours. Aux JO 2024 déjà, elle chantait Piaf, autre monument d’amour, autre légende de Paris : Céline, Piaf, Paris, un alignement des planètes absolument dingue qui se concrétise aujourd’hui.
Premium ou populaire ?
Céline Choueri (Altmann+Partners) : Premium ? Oui et non. La premiumisation de Céline Dion n’a pas commencé aujourd’hui, elle a commencé culturellement bien avant de devenir commerciale, avec la bascule d’image de 2016 (Law Roach, Balenciaga, Off-White, Saint Laurent). Mais je ne parlerais pas de « montée en gamme » : sa force, c’est le grand écart, couture et mass market à la fois. Elle n’est pas devenue premium parce qu’elle a cessé d’être populaire, elle est devenue premium parce que le populaire, chez elle, est devenu un patrimoine légendaire.
Cédric Ledoux (BBDO Paris) : Céline, cheap, jamais ! Mais il s’agit d’une artiste de variété, un genre longtemps sous-valorisé, ce qui n’est plus le cas à une époque où une nouvelle génération d’artistes brouille les genres.
Lennie Stern (Folks Theory) : Je nuancerais même le mot de premiumisation. Le vrai mouvement touche les maisons de luxe elles-mêmes, qui empruntent pour l’occasion le tempo du merchandising de tournée : la queue devant un pop-up, la pièce numérotée comme un vinyle, des codes qu’elles auraient jugés dégradants dix ans plus tôt. La grande distribution n’a d’ailleurs pas disparu : les produits Céline Dion continuent de tourner chez Leclerc ou Auchan en parallèle du dispositif Galeries Lafayette, preuve que l’opération relève moins d’une ascension sociale de l’artiste que d’un emprunt de codes, dans les deux sens.
Léoda Esteve (Marcel) : Paris, les Galeries Lafayette, Maje, Pierre Hermé : ces associations déplacent naturellement les codes autour de Céline. Le merchandising devient collaboration, édition limitée, objet collector et expérience. Mais cette montée en gamme ne cherche surtout pas à effacer le côté populaire de Céline : c’est précisément la rencontre des deux qui fonctionne.
Étienne de Laharpe et Jeanne Streng (BETC Paris) : Elle n’est ni cheap ni premium. Elle dépasse complètement ces catégories en restant simplement fidèle à elle-même : elle chante et incarne l’amour total et c’est ce qui la rend universelle.
« Pour que tu miaules encore »
Lennie Stern (Folks Theory) : Le répertoire de Céline Dion, c’est open bar à jeux de mots, et les marques ne s’en privent pas.
Ziggy (alimentation pour chat, affichage métro) a eu raison de se servir avec « Pour que tu miaules encore ». On va sans doute voir fleurir des « Pour que tu m’aimes encore », « J’irai où tu iras » et des « I’m Alive » en accroches publicitaires ces prochaines semaines.