Deezer, Qwant, Streamlike… les alternatives françaises et européennes aux Gafam sont-elles crédibles ?
Publicité digitale, cloud, streaming, intelligence artificielle… Face à l’ultradomination de Google, Amazon, Meta ou Microsoft, les acteurs européens tentent de résister et de bâtir des alternatives souveraines. Combat perdu d’avance ou sursaut stratégique ?
David contre Goliath, le pot de terre contre le pot de fer, le loup et l’agneau… Lorsqu’on pense au combat que certaines entreprises françaises et européennes tentent de livrer contre les GAFAM, ces titres de récits et de fables nous viennent vite à l’esprit.
Hervé Nougier ne devrait pas nous contredire.
Le fondateur de Mediatech souhaite, ni plus ni moins, proposer une alternative à YouTube. Rien que ça… Cette entreprise dont vous n’avez probablement jamais entendu parler n’est pas une jeune pousse. Elle a en effet été créé en… 2004 mais parfois la patience peut payer !
Mediatech s’est d’abord fait connaître – enfin c’est tout relatif – pour son outil Medianalyst de test de médias audiovisuels en ligne. Le défi technique consistait à diffuser de la vidéo en s’adaptant au débit disponible et sans être bloqué par les pare-feux d’entreprises. À cette époque, le haut-débit était balbutiant, plusieurs technologies vidéos se faisaient concurrence et chacune nécessitant l’installation d’un programme (plugin) spécifique.
Des grands groupes se sont laissés séduire
En 2007, Mediatech a franchi un nouveau pas en créant Streamlike à partir du moteur de diffusion vidéo conçu pour la version en ligne de Medianalyst, qu’il faut maintenant écrire medIAnalyst (on ne va pas vous faire l’affront de vous expliquer pourquoi).
Cette plateforme d’hébergement et de diffusion de médias en ligne est proposée aux entreprises, aux administrations et aux collectivités qui souhaitent rassembler et organiser leurs contenus audio et vidéo afin d’en garder la maîtrise. Ce service leur permet, par ailleurs, de diffuser en direct ou à la demande leurs contenus de manière sécurisée et écoresponsable.
Plusieurs grands groupes ont été séduits par cette offre comme Peugeot, Alstom, Eiffage, Renault, Axa, Louis Vuitton et Orano (ex Areva). Des acteurs publics ont aussi répondu présents dont l’Agence française de développement, Public Sénat, l’Agence nationale pour la gestion de déchets radioactifs, Paris Musées et les Allocations Familiales. « Notre portefeuille de clients reste assez restreint mais ils sont fidèles », reconnaît Hervé Nougier. L’entrepreneur ne cache pas toutefois une certaine amertume.
« C’est une aberration de voir l’Elysée et plusieurs ministères français diffuser leurs vidéos sur YouTube car quand vous laissez un contenu sur cette plateforme, vous leur concédez la copropriété de vos productions, détaille le créateur de Mediatech. Vous êtes aussi obligé d’accepter les cookies publicitaires et vous ne pouvez jamais modifier ce que vous avez envoyé. »
Avec Streamlike, les diffuseurs restent seuls propriétaires de leurs contenus, aucun publicité ou contenus tiers suggérés ne sont diffusés et leurs visiteurs n’ont pas besoin d’accepter les cookies publicitaires pour voir leurs vidéos.
Un autre sujet énerve, fort logiquement, notre interlocuteur. Ses ingénieurs, qui ont écrit 500.000 lignes de codes pour créer leur plateforme, ont en effet cherché à réduire l’empreinte carbone liée à la diffusion de contenus audiovisuels en ligne. Ce streaming responsable a notamment été rendu possible grâce à des encodages optimisés et destinés à limiter à la taille des fichiers sans compromettre leur qualité.
Streaming adaptatif
Le streaming adaptatif permet, par ailleurs, de diffuser uniquement ce qui est réellement consulté et à la qualité la mieux adaptée. La plateforme est aussi hébergée en Belgique sur un datacenter particulièrement efficient, qui n’utilise que de l’électricité d’origine renouvelable.
« Certains de nos clients sont parvenus à diminuer de moitié leur impact en utilisant notre outil mais quand on tente de parler de ce sujet, nous sommes peu repris, déplore Hervé Nougier. Nous sommes un peu entrain de lâcher l’affaire sur ce dossier. Nous avons, par exemple, été assez déçus lorsqu’on a vu l’Agence de l’environnement et de la maîtrise d’énergie (ADEME) diffuser sur YouTube, qui consomme beaucoup d’énergie, des vidéos qui donnent des leçons sur l’écoresponsabilité. Cet établissement demande notamment aux internautes de ne pas trop regarder de vidéos en ligne alors qu’il faudrait plutôt exiger que les diffuseurs publient des vidéos de moindre qualité, donc moins énergivores, car certains formats ne présentent aucune différence perceptible à l’œil nu. »
L’exemple de Streamlike est symbolique des obstacles auxquels doivent faire face les rivaux européens aux GAFAM.
Google, Amazon et Facebook captent, à eux seuls, 71% des budgets publicitaires dans le monde. En France, la part de marché des GAFAM atteint toujours 75%, selon ShowHeroes, une société spécialisée dans la diffusion de publicités vidéo numériques dont le réseau touche près de 2 milliards d’utilisateurs uniques et génère près de 80 milliards de vues par… mois.
Cette ultradomination se retrouve dans le secteur au combien stratégique du cloud. Selon les estimations de Canalys, AWS, la filiale d’Amazon, contrôle, à lui seul, une part de marché mondial de 32%, devant Microsof Azure (23%) et Google Cloud (10%).
Cette toute puissance ne tend pas à se réduire. Bien au contraire. L’an dernier, les géants non européens de la tech, à savoir Google, Meta, Amazon, Snapchat, X, TikTok, LinkedIn, Pinterest, Netflix et Microsoftse sont arrogés, pour la première fois, plus de 80 % du marché français de la publicité digitale, selon l’Observatoire de l’e-pub SRI, réalisé par Oliver Wyman en partenariat avec l’Udecam. En 2023 et 2024, cette proportion s’était élevée à 79 % et 80 %.
La résistance s’organise
Des petits poucets commeStreamlike tentent, malgré tout, de faire de la résistance mais peu parviennent à atteindre une taille critique.
Le moteur de recherches français Qwant tente depuis plusieurs années de percer mais sa part de marché en janvier 2026 ne dépassait même pas 1,6% dans son pays d’origine contre 77,5% pour Google et 13% pour Bing.
L’autre français Deezer avec ses 9,5 millions d’utilisateurs fait bien pâle figure comparé à Spotify et ses 263 millions de fidèles. Son rival a toutefois l’avantage d’être européen puisqu’il est basé en Suède mais là-aussi Apple, Amazon et plus récemment Google, ont choisi de se lancer sur ce marché et les géants californiens ont déjà dépassé le frenchie en nombre d’utilisateurs.
Nos politiques commencent à s’inquiéter de ce phénomène surtout depuis le retour de l’isolationniste Donald Trump à la Maison Blanche. L’Union européenne a ainsi lancé plusieurs initiatives visant à créer des alternatives locales et souveraines.
Parmi elles, GAIA-X se distingue comme projet phare. Initié par la France et l’Allemagne, ce projet de cloud européen vise à offrir aux entreprises et administrations un environnement sécurisé, transparent et conforme aux régulations européennes, notamment le RGPD.
L’exemple deStreamlike est en cela édifiant. Malgré toute sa bonne volonté, l’entreprise française doit utiliser le cloud de… Google pour abriter ses données. « Il n’existe en effet aucun cloud 100% souverain aujourd’hui », regrette Hervé Nougier.
Le vent d’air frais dans cette atmosphère plutôt étouffante s’appelle Mistral.
Fondée par trois experts français de l’IA, formés à l’X ou à l’ENS, embauchés par les géants américains mais revenus à Paris, Mistral AI, poursuit l’objectif de proposer une IA européenne capable de rivaliser avec les modèles américains.
En septembre 2025, la start-up a atteint une valorisation de 11,7 milliards d’euros lors d’une levée de fonds de 1,7 milliard d’euros, devenant ainsi la première décacorne hexagonale. Voit-on ici émerger la première véritable rivale européenne aux GAFAM ? L’avenir le dira…