INfluencia : Votre coup de cœur ?
Laurence Bonicalzi Bridier : J’ai plusieurs coups de cœur artistiques en ce moment mais je ne peux pas tous vous les citer. Et comme dans la chanson de Marguerite, j’ai envie de vous parler « des filles, des femmes, des meufs ».
À la Fondation Louis Vuitton, l’exposition consacrée à Gerhard Richter m’a profondément marquée, ne serait-ce que pour « Betty », une toile de 1988. Richter y représente sa fille de dos, à partir d’une photographie qu’il a lui-même prise dans son atelier. Mais ce tableau en cache littéralement un autre. Ce que l’on croit être un fond neutre – un mur, ou un simple choix pictural destiné à faire ressortir la silhouette de la jeune fille – est en réalité l’un des tableaux de la série « Grau », ces grands monochromes gris peints par Richter dans les années 1970. L’œuvre occupe tout l’arrière-plan. La découverte est assez fabuleuse.
À la MEP, l’exposition du photographe américain Tyler Mitchell (ndlr : jusqu’au 25 janvier) m’a également bouleversée. J’aime la façon dont il place les femmes au centre, jamais figées en sujets, mais pleinement présentes : souveraines, tranquilles.
Il y a aussi l’exposition « Minimal » à la Bourse de Commerce. La commissaire, Jessica Morgan, porte un regard de femme sur le minimalisme et le rend, paradoxalement, immense, presque monumental. Précipitez-vous : elle se termine le 26 janvier.
Vous avez un peu plus de temps pour découvrir l’exposition Eva Jospin et Claire Tabouret au Grand Palais, deux artistes qui vous attrapent par l’œil et ne vous lâchent plus.
Ces soignants font de la compassion et de l’amour un acte de résistance
Dans un tout autre registre, j’ai eu un coup de cœur – au sens le plus littéral – pour le film 5B. Sorti en 2019, sélectionné à Cannes, je ne l’avais pas vu. Solidarité Sida en a organisé une projection à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida, début décembre.
Le film raconte l’histoire de la première unité hospitalière de San Francisco dédiée aux malades du sida, au début des années 80. Alors qu’une partie de la société cède à la peur et traite les patients comme des parias, les soignants du service 5B choisissent une autre voie : ils enlèvent leurs gants, leurs masques, prennent les malades dans leurs bras, les embrassent. Ils font de la compassion et de l’amour un acte de résistance. Ce documentaire est bouleversant.
Ces humiliations infligées « pour son bien » par des adultes censés protéger un enfant me rendent folle.
IN. : Et votre coup de colère ?
L.B-B : Il y a quelques semaines, on apprenait que des éducateurs avaient rasé la tête d’un enfant dans un foyer parisien de l’Aide sociale à l’enfance, et qu’ils avaient filmé la scène.
J’ai été sidérée par cette cruauté déguisée en autorité. Ces violences maquillées en pédagogie, ces humiliations infligées « pour son bien » à un enfant par des adultes censés le protéger et qui s’arrogent à la fois le rôle de juge et de bourreau me rendent folle.
Mon autre coup de colère vise les femmes qui parlent mal des femmes. On peut être puissante sans singer les pires codes masculins, sans brutalité ni toxicité. La force n’exige ni mépris ni domination. Promis.
A 20 ans, j’ai appris quelque chose que les autres ne savent pas encore. Que la vie peut s’arrêter
IN. : L’évènement qui vous a le plus marquée dans votre vie ?
L.B-B : La chanson dit : « on n’a pas toujours 20 ans ». J’ai beaucoup plaisanté sur le sujet. Car à 20 ans, justement, j’ai eu un très grave accident de voiture, provoqué par un abruti récidiviste.
En quelques secondes, je suis passée de « tout va bien, la vie m’appartient, je vais dévorer le monde » à « tout s’arrête ». Il a fallu que je réapprenne à marcher. J’étais en fauteuil roulant. Je n’avais plus l’usage de mes bras.
C’est évidemment l’événement qui a changé ma vie. Mais presque autant que l’accident lui-même, ce sont les rencontres qu’il a provoquées qui m’ont marquée.
À 20 ans, j’ai croisé des gens que je n’aurais jamais dû rencontrer à cet âge-là : pas du même milieu, pas du même monde, pas de ma sphère habituelle. La vie m’a déplacée brutalement.
Un accident peut produire deux effets : soit on se referme, soit on s’ouvre encore davantage. Ça a été mon cas
Et cet accident m’a offert une rencontre inoubliable : celle d’un kiné complètement dingue. Cela fait trente ans que je n’ai pas parlé de lui, mais j’ai envie de lui rendre hommage. Il s’appelait Didier. Il avait des serpents chez lui et me montrait leurs photos.
Et surtout, cet homme extraordinaire a porté le même corset que moi, jour et nuit, pendant des semaines et des semaines. Pas pour le symbole. Mais pour comprendre. Pour savoir ce que je ressentais quand je lui disais que j’avais mal ici, que ça me gênait là, que je n’arrivais pas à me retourner.
Cet acte d’empathie est l’un des plus fous que j’aie jamais connus. Une chance immense. Grâce à lui, j’ai avancé plus vite.
J’ai passé presque deux ans de ma vie entre l’hôpital — en soins intensifs — et le centre de rééducation. À 20 ans, c’est violent : on arrête ses études, on ne voit plus ses amis, on n’est plus à Paris, on est ailleurs, hors du monde.
Ce genre d’épreuve peut produire deux effets : soit on se referme, soit on s’ouvre encore davantage. Ça a été mon cas. J’ai passé mon permis moto. J’ai fait encore plus la fête. J’ai encore plus dansé. J’ai profité de la vie avec une énergie nouvelle.
Parce que j’ai acquis alors un pouvoir supplémentaire : j’ai appris quelque chose que les autres ne savent pas encore. Que la vie peut s’arrêter.
IN. : Votre plus grande réussite ? (pas professionnelle)
L.B-B : c’est bien sûr d’avoir transformé cette fracture à 20 ans en moteur plutôt qu’en plafond et ne pas laisser la peur devenir une gouvernance intérieure.
Sinon, dans un registre un peu moins sérieux, j’ai aussi une petite réussite personnelle : je me suis mise à la compétition de tennis après 55 ans. J’adore ça. J’y joue au minimum trois fois par semaine. Et je vise la troisième série.
C’est une pratique qui me plaît énormément et qui me fait beaucoup de bien. Et, oui, je suis assez fière de m’y être mise tardivement. J’ai un revers plutôt solide, mon service commence à vraiment envoyer, même si mes entames de match méritent encore un peu de travail.
C’est assez galvanisant de s’autoriser à refaire de la compétition en étant plus âgée. C’est joyeux, amusant, et ça m’apporte un joli supplément d’énergie.
Les Grands Lacs, c’est très bien, mais enfin bon : c’est un peu isolé
IN. : Votre plus grand échec ? (idem)
L.B-B : Mon échec – ou plutôt mon regret – est de ne pas avoir écrit « vraiment ». J’ai une grande sensibilité aux mots. Je suis profondément admirative des auteurs.
Pour moi, les rock stars ultimes, ce sont les écrivains. J’aurais adoré être cette rock star-là : écrire un livre qui tient debout, et aller en parler à La Grande Librairie. J’ai écrit, oui. Et j’aime écrire. J’écris beaucoup, à mes amis, à mes amoureux, à mon mari, à mes filles. Mais sans jamais faire lire ce que j’écrivais. Sans jamais y croire tout à fait. Quand j’étais soignée pour mon cancer du sein, j’écrivais chaque matin une histoire. Mais je n’ai jamais osé franchir le pas.
Mon deuxième échec est de ne pas avoir vécu une vraie expérience à l’étranger. Quand je travaillais chez Publicis, on m’a proposé un poste aux États-Unis, à Minneapolis. Et Minneapolis… ça m’a un peu calmée. Les Grands Lacs, c’est très bien, mais enfin bon : c’est un peu isolé. (rires)
J’aimerais tellement jouer du piano à des funérailles
IN. : Si c’était à refaire ou si vous aviez suivi vos rêves d’enfant ?
L.B- B. : Je voulais être marchande de barbe à papa ou pilote de F1. Le combo sucre et vitesse (rires). Plus sérieusement, j’ai arrêté l’escrime et je n’aurais pas dû. C’était un vrai rêve.
Mais si c’était vraiment à refaire, ce serait le piano. J’aimerais tellement jouer avec des amis qui chanteraient autour de moi ou jouer du piano à des funérailles, comme Karen Bowers, l’un des personnages de « The Big Chill », de Lawrence Kasdan qui joue à l’orgue « You Can’t Always Get What You Want » des Rolling Stones, dans l’une des premières scènes du film.
Je perds tout. Dans les trains, les hôtels, les avions, les taxis, sur les vélos, sur les courts de tennis…
IN. : Votre madeleine de Proust ?
L.B-B : J’en ai plusieurs : la danse, la lecture – je lis au moins un livre par semaine depuis très longtemps, souvent deux ou trois en même temps – mais surtout la cuisine.
J’ai beaucoup de problèmes d’attention, des maux de tête et des acouphènes. Et l’un des rares moments où je parviens à ne plus penser, c’est quand je cuisine. Yotam Ottolenghi est mon maître Jedi… Si je coupe une carotte, je ne pense qu’à couper la carotte.
Je me suis d’ailleurs autoproclamée « reine de la boulette », toutes catégories confondues, au sens propre comme au sens figuré. Je régale mes amis en cuisinant beaucoup de boulettes, ce qui me vaut une avalanche de blagues, parce que tout le monde le sait : je fais aussi énormément de boulettes… dans le sens où je perds tout. Et quand je dis tout, c’est vraiment tout. Dans les trains, les hôtels, les avions, les taxis, sur les vélos, sur les courts de tennis.
Statistiquement, je retrouve souvent ce que j’ai égaré – grâce aux héros du quotidien : les chauffeurs G7, la RATP, mention spéciale aux objets trouvés de la SNCF, gare de Lyon ou Marseille. Et surtout grâce à mon amoureux, qui subit… et récupère derrière moi une bonne partie de ma vie matérielle. Sans eux, je vivrais probablement en jogging, avec un passeport périmé. (rires)
Je suis très fière de ma collection de santiags : 57 paires à ce jour
IN. : L’événement dont vous êtes la plus fière (hors business)
L.B-B : Je sais que je ne dois pas parler boulot, dommage, car j’aurais aimé vous parler de l’expo d’art contemporain que j’ai organisée un an après le lancement de YourArt – 35 curateurs pro de l’art, 25 artistes, 60 œuvres, 800 personnes au vernissage, des équipes « on fire » – car c’est une immense réussite quand, comme moi, on ne vient pas du milieu de l’art. Nous étions si fiers et j’étais très émue. C’est une fierté car j’étais en terra incognita et même presque interdite.
Mais puisque je n’ai pas le droit de vous parler du boulot (rires), je vous dirais que je suis très fière de ma collection de santiags : 57 paires à ce jour. Mes deux premiers salaires de job d’été ont été intégralement engloutis dans une magnifique paire de Mexicana beige et rouge. Que j’ai toujours et que je chéris.
IN. : Qu’allez-vous faire après cette interview ?
L. B-B : Sauter dans un train rejoindre le sud, notre village, les oliviers, quelques grandes tablées (j’ai de nouvelles recettes à mettre à ma carte 2026), en espérant ne pas perdre les clés, une valise, mon mec, ou ma casquette préférée…
IN. : Quel personnage historique mort ou vivant emmèneriez-vous sur votre île déserte ?
L.B-B: Meryl Streep. En tant que personnalité, ses prises de position récentes m’intéressent énormément. Et en tant qu’actrice, j’aimerais l’entendre me raconter le tournage avec Robert Redford, la première fois qu’elle a lu le scénario du « Choix de Sophie », comment et pourquoi elle a choisi d’endosser ce rôle, dans lequel elle est absolument formidable.
* l’Hôtel Littéraire Le Swann, situé au cœur du quartier historiquement proustien de la plaine Monceau et de Saint- Augustin, présente une collection d’œuvres originales sur l’écrivain ainsi que des pièces de haute couture, des photographies, des tableaux, des sculptures. Notre interviewé(e) pose à côté d’une sculpture de Pascale Loisel représentant bien sûr l’auteur d’ « À la recherche du temps perdu »
En savoir plus
L’actualité
Un an après le rachat d’ArtMajeur par YourArt, la plateforme art & tech créée par Maurice Lévy en 2023 propose le plus vaste catalogue au monde (près de 4 millions d’œuvres, 130 000 artistes, issus de 80 pays). Elle vient de franchir un double pas technologique en novembre, qui transforme l’acquisition d’œuvres d’art en une expérience aussi naturelle, facile et sécurisée que les achats quotidiens…
ArtMajeur a conçu un outil de recherche IA intuitif et naturel. Un seul champ de saisie permet de trouver un nom, un style ou une idée, de décrire ses goûts et ses envies, avant d’engager un dialogue avec Iris, le guide IA d’ArtMajeur, qui proposera une réponse sur mesure et les œuvres les plus appropriées.
La plateforme a également lancé son application mobile (disponible sur App Store et Google Play), qui vient compléter le site ArtMajeur.com et permet de mettre « tout l’art dans sa poche ».