L’IA va-t-elle nous rendre stupide ou sommes-nous face à une nouvelle panique morale ?
Entre inquiétudes légitimes et peurs récurrentes face aux innovations, l’intelligence artificielle relance un vieux débat : menace-t-elle notre intelligence ou transforme-t-elle simplement notre manière de penser et d’apprendre ?
Baisse de l’effort cognitif, dépendance aux assistants numériques, émergence de nouvelles formes d’apprentissage, : l’IA bouscule nos repères intellectuels. Entre les Cassandre qui prédisent une décadence généralisée et les technophiles béats qui voient en elle l’apogée de l’augmentation humaine, la frontière est mince et encore floue. Mais ce vertige face à la machine relève-t-il d’un diagnostic scientifique fondé ou d’une nouvelle « panique morale », ce réflexe conservateur intemporel face à l’inconnu ?
Depuis l’arrivée massive de ChatGPT et des intelligences artificielles génératives, une inquiétude revient régulièrement : et si ces outils nous rendaient moins intelligents ? En quelques secondes, une IA peut rédiger un texte, résoudre un problème mathématique, synthétiser un document ou expliquer un concept complexe. Une question s’impose alors : à force de déléguer nos efforts intellectuels aux machines, risquons-nous de perdre certaines capacités fondamentales ?
L’arrivée de nouvelles technologies, dites disruptives, engendre souvent les mêmes interrogations et les mêmes craintes.
Dans Phèdre de Platon, le roi Thamous explique à Theuth que l’écriture ne représente par un remède à l’oubli mais un poison pour la mémoire véritable. Selon lui, en se fiant à des textes écrits, les hommes cesseront d’exercer leur propre mémoire et n’auront plus qu’une « opinion de sagesse » au lieu de la sagesse elle-même.
À la Renaissance, avec l’essor de l’imprimerie suite à l’invention de la presse de Gutenberg au XVe siècle, certains érudits redoutaient que la prolifération de livres imprimés submerge les esprits de superficialité et rende les étudiants paresseux.
Au début des années 2000, l’arrivée de Google et le succès des moteurs de recherche a, aussi, été la source de vives inquiétudes. Certains « experts » affirmaient qu’Internet allait détruire notre capacité de concentration et notre mémoire factuelle. « Is Google Making Us Stupid », se demandait même Nicholas Carr dans un article resté dans les mémoires et publié dans The Atlantic en 2008.
À chaque époque, la technologie, qui externalise une fonction cérébrale, est souvent perçue comme une mutilation de l’intelligence, avant d’être finalement intégrée comme un outil d’émancipation.
C’est l’effort, le doute la difficulté qui forgent la pensée critique et consolident la mémoire à long terme
L’argument du risque cognitif repose sur un concept bien documenté en psychologie et en ergonomie : le déchargement cognitif (cognitive offloading). Depuis l’invention du calcul mental jusqu’au GPS qui a court-circuité notre sens de l’orientation, l’être humain a toujours cherché à déléguer ses tâches fastidieuses pour économiser son énergie mentale.
Toutefois, l’IA générative franchit un cap inédit. Elle ne délègue plus seulement le calcul ou la mémorisation brute, mais la synthèse, la rédaction, l’argumentation et la création de sens.
En fournissant des réponses immédiates, polies et structurées, l’IA dispense l’utilisateur de l’effort de problématisation. Or, les sciences cognitives le rappellent : c’est précisément l’effort, le doute et la confrontation à la difficulté qui forgent la pensée critique et consolident la mémoire à long terme.
Face à des textes produits de manière fluide par des modèles de langage, l’utilisateur peut avoir tendance à valider des contenus sans les vérifier en faisant confiance aveuglément à une machine.
Des chercheurs en sciences de l’éducation soulignent ainsi un risque de « décélération » de l’autonomie intellectuelle, particulièrement chez les plus jeunes, dont les apprentissages fondamentaux pourraient être court-circuités par une dépendance précoce aux assistants textuels.
Une étude menée par le MIT Media Lab en 2025 a particulièrement alimenté ce débat. Les chercheurs ont en effet observé que les utilisateurs intensifs de ChatGPT mobilisaient moins leurs capacités cognitives lors de certaines tâches de rédaction, qu’ils mémorisaient moins bien leur travail et qu’ils montraient une implication cérébrale plus faible que les autres groupes. Ces résultats ne signifient toutefois pas que l’IA détruit nos capacités intellectuelles. Ils suggèrent plutôt qu’un usage passif pourrait réduire l’engagement mental nécessaire à l’apprentissage.
Pour de nombreux spécialistes, le problème ne réside pas dans l’existence de l’IA mais dans la manière dont nous choisissons de nous en servir. Faire rédiger entièrement une dissertation par ChatGPT n’a rien de comparable avec son utilisation comme outil de recherche, de comparaison ou d’enrichissement du raisonnement.
Une nouvelle « panique morale » face à une technologie disruptive ?
Le concept de panique morale a été développé par le sociologue Stanley Cohen dans son livre publié en 1972 et intitulé « Folks Devils and Moral Panics » pour décrire ce qui se joue quand « une condition, un événement, une personne ou un groupe de personnes est désigné comme une menace pour les valeurs et les intérêts d’une société ».
L’histoire prouve, comme nous l’avons déjà indiqué, que chaque grande innovation intellectuelle ou médiatique a souvent provoqué des inquiétudes pouvant déboucher à un phénomène de panique généralisée.
Dans son ouvrage « Everything Bad Is Good for You: How Today’s Popular Culture Is Actually Making Us Smarter », le chercheur américain Steven Johnson montre que les nouvelles technologies ne diminuent pas nécessairement notre intelligence.
Elles ne nous rendent pas plus malins pour autant, mais elles peuvent déplacer les compétences que nous devons développer et, dans le meilleur des cas, solliciter de nouvelles capacités cognitives que nous avions tendance à sous-exploiter dans le passé.
Loin d’être le poison intellectuel montré du doigt par tant de parents, les jeux vidéo peuvent, par exemple, agir comme des entraîneurs cognitifs en encourageant les joueurs à décoder des règles cachées, à gérer des structures d’objectifs complexes, à prendre des décisions stratégiques rapidement tout en augmentant leur persévérance.
Une étude récente publiée dans Harvard Business School Working Paper a, elle, montré que l’utilisation d’outils d’IA générative pouvait améliorer significativement la performance de consultants sur certaines tâches, notamment celles nécessitant créativité et résolution de problèmes.
La technologie ne résout pas tout pour autant. « Parfois, des clients nous disent qu’ils pourront nous remplacer par l’IA et ma réponse est toujours la même, nous révélait récemment Charlotte Franceries, la CEO de McCann France. Tout dépend mon chéri… Si tu es bon, tu le resteras avec l’IA mais si tu es moyen, l’IA ne te permettra pas d’être bon. »
Le véritable danger : une société qui oublierait d’apprendre
La question qui nous devrions nous poser n’est donc pas « l’IA va-t-elle nous rendre moins intelligents ? » mais « allons-nous continuer à développer les compétences que l’IA ne possède pas ? ». La machine ne sait toujours pas créer ou exercer un esprit critique.
« L’IA est incapable d’inventer de nouvelles choses, confirme Charlotte Franceries. Elle n’est pas du tout créative. Elle ne sait pas ce qui est beau et pertinent mais elle laisse de la place à nos cerveaux pour réfléchir. » L’Unesco ne dit rien d’autre.
« Dans la perspective d’une approche centrée sur l’homme, les outils d’IA devraient être conçus pour étendre ou accroître les capacités intellectuelles et les compétences sociales de l’homme, et non pour les affaiblir, entrer en conflit avec elles ou les usurper », juge l’agence onusienne dans son rapport intitulé « Guidance for Generative AI in Education and Research ».
Vers une intelligence augmentée et non pas diminuée
L’histoire des technologies montre que les outils ne rendent pas automatiquement les humains plus intelligents ou plus faibles. Ils font disparaître des métiers pour en créer d’autres.
L’écriture nous a fait perdre une partie de notre mémoire orale mais elle a permis une meilleure diffusion des connaissances. Internet a réduit notre besoin de mémoriser certaines informations mais il nous a permis de rester plus facilement en contact les uns avec les autres tout en élargissant considérablement nos sources d’informations, pour le meilleur et -parfois- pour le pire.
L’IA est en train de révolutionner notre quotidien. À nous de faire preuve de suffisamment d’intelligence pour la maîtriser afin qu’elle ne finisse pas par nous contrôler.