Stéphane Lévy : « créer avec l’IA s’apparente à un travail d’écriture »
Le long métrage réalisé par Stéphane Levy avec l'aide de l'IA, s'intitule Oedipus King of AI. Sophocle dirige désormais une multinationale spécialisée dans l’IA à Hongkong. Au démarrage de l'intrigue, des individus disparaissent sans raison, un virus sans doute. Le film unique en son genre nous embarque dans l'Antiquité. Une exploration artistique et technologique, surréaliste.
Dans ce long-métrage, que l’on pourra visionner sur YouTube, réalisé pour être diffusé sur grand écran, Stéphane Lévy convoque Sophocle, auteur d’Oedipe roi, héros grec devenu, PDG d’une multinationale.
Ce dernier s’interroge sur un étrange virus qui frappe des individus de tous âges (la peste?) submergé par le passé, le réalisateur confronte le spectateur à la fameuse tragédie grecque qui fera basculer le destin d’Oedipe qui s’avère, être le meurtrier de Laïos, son père, et l’époux de Jocaste, sa mère.
Par ici la conversation avec Stéphane Lévy.
INfluencia : racontez-nous votre parcours?
Stéphane Lévy : j’ai un parcours hybride fait de ma passion pour le cinéma et pour l’intelligence artificielle. Le plus important de mes travaux est Loup Garou que j’ai réalisé et écrit avec Régis Jauffret et Anna Sigalevitch en 2014. J’ai également réalisé un documentaire, Letter on the Blind. Mon dernier travail, c’est ce long métrage créé avec l’intelligence artificielle où j’ai eu le plaisir et la joie de combiner mes deux domaines de prédilection, par ailleurs je co-dirige Art Majeur.
IN. : Comment est née l’idée de ce long métrage (1h10) conçu, co-écrit avec l’IA? Un travail touffu, expérimental, un ovni…
S.L. : j’ai toujours été fasciné par l’histoire. J’ai notamment fait des études de cinéma à New York et parmi les films que j’ai étudiés, il y avait les films expérimentaux d’une poétesse, réalisatrice qui s’appelle Maya des Renes. Puis j’ai étudié Œdipe roi film réalisé par Pier Paolo Pasolini (1967) avec Pier Paolo Pasolini, et Franco Citti, un immense film, une tragédie bien sûr, un film assez viscéral, presque un film d’action.
Donc moi j’ai voulu faire la tragédie. Une phrase est restée gravée en moi : « On ne peut juger du bonheur d’un homme tant qu’il n’a pas franchi le seuil de la vie sans douleur » d’où ce film.
IN. : pourquoi l’IA ?
S.L. : cela m’a permis une mise en production très rapide, et de faire des essais vite. Un processus radicalement différent de celui, classique du cinéma, où l’on doit chercher des subventions, préparer un casting, repérer etc. Et donc, j’ai senti que l’histoire d’Oedipe Roi était avec l’IA était à ma portée. Et parce que je pense profondément que créer avec l’IA s’apparente à un travail d’écriture
IN. : diriez-vous qu’il s’agit d’un film d’auteur, d’une expérience nouvelle ?
S.L. : c’est le spectateur qui pourra dire cela. Au départ, il s’agit d’une pièce de théâtre de Sophocle, que j’ai souhaité traiter, un challenge énorme.
Aujourd’hui il y a quelques films réalisées avec l’IA depuis 2023, mais pas de longs-métrages. Mon film peut-être perçu comme une démonstration de ce que l’on peut faire avec l’IA mais pour moi le challenge numéro 1, c’était de raconter une histoire qui tient de A à Z sur 65 minutes. L’IA mute toutes les deux semaines, en cela l’expérience est redoutablement intéressante, car l’évolution de cette dernière est visible dans le film que j’ai fait.
Mais dans mon esprit, l’imitation du réel n’a pas fait partie du processus. J’ai voulu jouer le côté probabiliste de l’IA, l’essence même de son instabilité. Les avancées de l’IA ont fait partie intégrante de ce travail.
IN. : il s’agit d’un document, d’une oeuvre d’art et d’essai plutôt?
S.L. : c’est effectivement un travail d’universitaire, le terme de démonstration, est trop restrictif, c’est une expérience qui joue avec une histoire et avec la technologie. Moi je le présente comme un comme un long métrage. Prenons une définition du CNC. Qu’est-ce qu’un film ? Pour moi un film c’est une ou plusieurs histoires ou c’est un un matériau narratif déployé avec des images en mouvement et du son. Donc pour moi c’est un film qui prend plus de 65 minutes.
IN. : quel est le contrat avec le spectateur? Le montage, les angles, le récit…Disons que si l’on fait le parallèle avec une œuvre de Marcel Duchamp, on pourrait dire qu’il y a quelque chose de surréaliste, donc une perception de la part du spectateur qui peut être perdu?
S.L. alors là-dessus il y a une chose qui est très claire. C’est un film qui doit compter avec la contrainte du temps que met l’IA à évoluer, si bien entendu, on le prend en compte ce qui est mon cas. Il n’y a pas de notion de perfection. On est confronté à la réalité d’une technologie mouvante, on doit travailler avec quelque chose de probabiliste. Ce n’est pas un film qui interagit avec le plus grand nombre.
IN. : d’où ce sentiment de vivre une évolution dans la technique?
S.L. : quand on tourne, on refait. Mais il y a un moment donné, il faut il faut seller la chose parce que sinon on ne termine jamais! Il y a donc une tension entre ces deux temps. Alors oui, il y a de faux raccords. Mais ll y a plusieurs façons de travailler avec L’IA. On peut tout à fait lui dire « fais-moi une scène sur deux personnes qui parlent dans un restaurant ». Elle va le faire une scène et cela va être très cohérent. Mais c’est elle qui va choisir la place de la caméra. Moi je voulais choisir la place de la caméra. Je voulais ces corps etc, ces décors, etc. En fait, L’IA va faire beaucoup d’erreurs, ce sont les siennes. Moi j’ai voulu qu’elle fasse mes erreurs. « Là tu mets cette peinture vernie, là tu mets ce décor illustré, etc.
IN. : aujourd’hui on on essaie d’imiter le réel avec l’IA… Le but de L’ia dans un contexte artistique n’est pas le même… Un film de Godard est un ovni à son époque, comme le votre aujourd’hui? Le mot qui me vient à l’esprit c’est déstabilisation du spectateur. Alors pourquoi Oedipe ?
S.L. : parce qu’Oedipe est une histoire que les gens portent dans leur subconscient. ils se rattachent, ils y reviennent, cela leur parle de leur propre humanité. Une histoire tellement humaine, tellement ancienne que c’était intéressant de travailler avec l’IA dessus.
IN. : comment avez-vous choisi par exemple les personnages qui interviennent dans l’histoire?
S.L. : alors c’est la la reprise même de Sophocle. Dans les tragédies grecques il y avait le choeur, c’est de cela qu’il s’agit. Ce sont des citoyens qui commentent le destin des personnages. Ils ont aussi un rapport avec les Dieux et c’est cela aussi qui est assez particulier. Le choeur est un peu différent du commun des mortels. Il fallait leur donner un statut différent des autres personnages. Ce sont des céramique, en fait. J’ai voulu mélanger plusieurs éléments. Ces céramiques sont chez moi sur des étagères, c’est ma femme qui les a construites. On les a faites ensemble et donc il y a un rapport à la réalité, cela vient de nos vies. Et en même temps c’est transformé.
Les visages aussi. Celui d’Oedipe, celui du visage de la mère d’Oedipe , ce sont des visages qui me sont proches. Parce que c’est un très bon ami à moi et sa maman qui est décédée. Il y a quelque chose de notre aventure humaine. On fait quelque chose ensemble, on crée une aventure, ensuite on la montre aux gens, on regarde ce que ça donne, on en parle.
IN. : vous pourriez évoquer d’autres éléments qui font partie de votre univers quotidien?
S.L. : les dessins, les murs, les façades en dessins animés, en illustration. C’est du carton. Parce que je voulais évoquer le théâtre. Finalement nous assistons à une pièce de théâtre sur une scène modeste, comme celles que l’on peut retrouver dans les écoles.
Je trouvais cela sympathique. Après il y a des champ-contrechamp comme au théâtre, avec un arrière plan nature. Je me suis beaucoup amusé comme en faisant un collage.
IN. : vous mêlez l’hyper humain, le manuel, tout en utilisant l’IA, vous empruntez un chemin très personnel. Un chemin artistique, en fait. Quels sont les retours?
S.L. : beaucoup de gens sont étonnés, c’est-à-dire que je l’ai fait vraiment pour le cinéma pour la salle et il a été mixé pour la salle de cinéma.
J’ai senti, que c’était un travail différent. Cette diffusion en salle a été très positive pour moi. Certains sont très impressionnés par la technologie. même si encore une fois cette technologie, vous l’avez vu, elle est de degré, de qualité et de perfectionnement variable pendant tout le film. Elle est meilleure d’ailleurs sur la fin. C’est génial.
IN. : oui, c’est mouvant et émouvant en fait.
S.L. : absolument. Après des gens ont aimé, été sensibles à l’esthétique du film. Parce que c’est une esthétique différente. Et puis je crois qu’il y a des gens qui sont passés à côté. Ceux qui s’attendent à à voir quelque chose de connu, et qui peuvent être dérangés, je pense. Ce qui m’a rendu heureux, c’est de produire un film qui crée une émotion.
Certains peuvent oublier l’histoire de la technologie et être simplement touchés par par l’histoire de cet homme qui se rend compte de son destin tragique. C’est l’essentiel pour moi. Raconter une histoire autrement pour des gens capables de faire abstraction de la technologie et d’avoir les larmes aux yeux. J’étais heureux