24 janvier 2023

Temps de lecture : 3 min

« Polycrisis », la nouvelle terminologie – inutile ? – qui nous vient du Forum de Davos

Pour les dirigeants et les chefs d’Etat présents au Forum économique de Davos, l’accélération de la fragmentation du monde et la fin de la mondialisation ne sont plus à débattre. Restait encore à trouver le terme adéquat pour simplifier un contexte économique et politique qui n’en demandait pas tant. Le sens des priorités.

L’édition 2023 du Forum économique mondial de Davos s’est déroulée du lundi 16 janvier au vendredi 20 janvier dernier dans la station helvétique du même nom. Comme chaque année, il est le théâtre d’intenses discussions sur l’avenir du capitalisme, d’autant plus nécessaires aujourd’hui que l’économie mondiale est minée par l’inflation et l’instabilité politique. En attendant que l’impact économique, politique, sociale, environnemental… des mesures débattues se fassent sentir, ce grand raout de chefs d’entreprise et de dirigeants politiques a déjà une « victoire » – grosses guillemets – à mettre à sa ceinture : l’avènement du néologisme « polycrisis ». Pourquoi agir quand on peut définir ?

Jean-Claud Juncker, l’ancien président de la Commission européenne, à qui l’on doit l’usage actuelle du terme, l’avait lui-même emprunté en 2016 à Edgar Morin et sa co-autrice Anne Brigitte Kern. Le célèbre théoricien français et sa compère l’avaient utilisé pour la première fois dans leur ouvrage Terre Patrie, publié en 1993, pour évoquer des « crises imbriquées et superposées » qui affecteraient l’humanité. Selon eux, le problème le plus « vital » de leur temps n’était pas une menace unique mais « l’intersolidarité complexe de crises et de processus incontrôlables… ». Trente plus tard, le terme fait donc son come back dans la sphère médiatiques… et dans les bouches des membres du forum qui l’ont ré-intronisé dans leur rapport sur les « risques mondiaux ».

 

 

Un néologisme en chasse un autre

Plus précisément, l’organisation nous met en garde contre une « polycrise imminente » qui affectera l’ensemble de la planète et qui sera causée par une combinaison de plusieurs facteurs tels que le changement climatique, le poids croissant de l’inflation, la polarisation politique et sociale, les tensions géo-économiques et la crise des matières premières. Un savoureux cocktail. La liste de ces points de tensions interdépendants aux conséquences imprévisibles, dont la somme totale conduit à ce que l’on appelle une polycrise, a été établie par le Forum sur la base de la consultation d’un groupe de 1 200 experts, hommes politiques et chefs d’entreprise. À cette liste pourrait s’ajouter des thématiques à court terme, mais à l’influence tentaculaire, comme la guerre en Ukraine, les conséquences de la pandémie et la crise de l’approvisionnement.

Cette expression peut également être perçu comme un substitut ou un complément à celle de « permacrisis », qui avait été choisi comme le mot de l’année par le dictionnaire Collins en 2022. Il fait référence à l’état de crise permanente dans lequel vit la planète et dont la pertinence a déjà suscité beaucoup de commentaires. Pour de nombreux analystes, il serait parfaitement légitime pour décrire l’état actuel de nos systèmes politiques, économiques ou même sanitaires, plombés par un ensemble de problèmes majeurs qui s’aggravent mutuellement. Pour d’autres, il s’agit uniquement d’une formule vide de sens qui cherche à simplifier une situation bien plus complexe, qu’eux même cherche à décortiquer comme elle le mériterait. N’ayons pas la mémoire courte : les livres d’histoire nous rappellent que l’humanité s’est toujours construite dans l’adversité, en proie à des crises, de toute nature, qui pouvaient parfois durer des siècles.

 

 

Appelons une crise une crise

De l’autre côté des Pyrénées, la journaliste Marta García Aller a déclaré, avec beaucoup d’amertume : « Reste à savoir si cette réunion de 2 700 dirigeants politiques et économiques servira à autre chose qu’à populariser le terme de polycrise. En attendant, je ne peux m’empêcher de me souvenir d’une chanson, qui n’est pas celle de Shakira, intitulée « La vida moderna », qui nous dit que peu importe « ce que les gens disent, vous appelez aujourd’hui polyamour les vieux adultères d’antan ». Danny Ralph, professeur au Centre for Risk Studies de Cambridge, rappelle cependant que « Toutes les crises que nous observons aujourd’hui ont toujours eu lieu, elles ont quelque chose de bibliques (famines, guerres, peste). Ce qui a changé, c’est le rythme auquel ces événements chaotiques nous frappent ».

Selon lui, c’est bien l’ultra-connectivité dans laquelle nous vivons qui change la donne, pointant spécifiquement du doigt l’essor des réseaux sociaux ou le rôle de la Chine dans l’économie mondiale au cours des deux dernières décennies : « Les crises qui surviennent dans une partie du globe s’exportent désormais très rapidement, à l’échelle mondiale. Cette connectivité qui accroit notre efficacité économique en période de calme, nous dessert alors brutalement ». Pour Danny Ralph, le changement climatique est la seule crise « qui ne disparaîtra pas ». Au moins une réalité sur laquelle tout le monde peut se mettre d’accord.

 

 

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