Nicolas Perdrix (Sidièse, EPSA) : « Nous vivons dans des sociétés saturées d’histoires… mais pauvres en récits communs »
Normes ESG, reporting, taxonomies : la transition écologique est de mieux en mieux mesurée mais de moins en moins désirable. Directeur général de Sidièse et associé EPSA Sustainability, Nicolas Perdrix plaide pour un « Grand Récit » capable de reconnecter entreprises, citoyens et parties prenantes. Explication.
INfluencia : Vous partez d’un constat fort : le sens ne se perd pas, il se défait quand les récits cessent de nous relier. Dans nos sociétés fragmentées, qu’est-ce qui fait aujourd’hui qu’un récit commun devient si difficile à construire ?
Nicolas Perdrix :
Chacun parle depuis son camp : experts, militants, marques, institutions, citoyens. Les réseaux sociaux amplifient cette fragmentation en transformant chaque « story » en prise de position, en marqueurs d’identité ou en sujet d’opposition.
Dans ce contexte, le problème n’est pas l’absence d’histoires, mais l’absence de cadres où ces histoires peuvent se rencontrer. Pour moi c’est ça faire récit, ce n’est pas un simple texte mais un terrain d’expression où se percutent histoires, propositions, actions, valeurs, croyances et opinions.
Construire un récit commun est devenu difficile parce qu’il suppose d’accepter la complexité, les tensions, les contradictions et le temps long.
Notre époque préfère souvent les récits simples, rapides, polarisants. Le Grand Récit propose l’inverse : une aventure narrative qui n’efface pas les divergences mais qui organise un horizon commun malgré elles. On ne cherche pas à mettre tout le monde d’accord mais à continuer d’avancer malgré les désaccords.
INfluencia : On parle beaucoup de concertation dans les organisations, mais beaucoup moins de récit commun. Ǫuelle est la différence entre consulter les parties prenantes… et réussir à écrire un “Grand Récit” qui embarque vraiment tout le monde ?
Nicolas Perdrix : La concertation produit souvent des contributions. Le récit produit une direction et une énergie.
Dans beaucoup d’organisations, la concertation consiste à collecter des avis, des attentes, des signaux faibles. C’est indispensable, mais cela reste souvent un exercice de consultation.
Notre approche du Grand Récit consiste à transformer cette matière collective en une histoire cohérente qui donne du sens à l’action.
Autrement dit la concertation écoute alors que le récit relie, projette et entraine.
Un Grand Récit réussi n’est pas une synthèse molle des opinions. C’est une mise en mouvement : un récit qui permet à chacun de comprendre où l’on va, pourquoi, et quelle part il peut prendre sur ce chemin.
INfluencia : Vous défendez l’idée que l’entreprise peut devenir un lieu de récit collectif et même un acteur de la cité. Concrètement, comment une organisation peut-elle construire un récit crédible sans tomber dans le storytelling ou le purpose washing ?
Nicolas Perdrix : La frontière est simple : le storytelling raconte une histoire fictive. Le récit crédible raconte (et idéalement provoque ou accélère) une transformation réelle.
Aujourd’hui, les parties prenantes ne veulent plus seulement entendre ce que l’entreprise dit qu’elle est. Elles regardent ce qu’elle change réellement, quel est son impact, sa contribution.
Un récit crédible repose sur plusieurs piliers :
Un enjeu, une tension, un problème de société incontournable auquel il faut répondre, et que l’entreprise est légitime d’adresser.
L’aventure d’une transformation, et idéalement une forme de contribution aux grands défis de demain.
Des preuves concrètes, des faits – pas seulement une ambition, des actions, des indicateurs, des preuves, et si possible de vrais gens pour incarner le tout.
De la détermination, mais dans une parole humble, qui assume les dilemmes, les difficultés, et les progrès à réaliser.
Ǫuand ces dimensions existent, le récit devient un outil de dialogue démocratique entre une entreprise et ses parties prenantes.
Et c’est là que l’entreprise peut jouer un rôle dans la cité : non pas comme donneuse de leçons, mais comme actrice engagée dans une transformation collective.
INfluencia : Vous insistez aussi sur un enjeu clé : redonner du désir à la durabilité dans un monde saturé de normes ESG. Le récit peut-il justement être l’outil qui transforme la transition écologique d’une contrainte… en horizon désirable ?
Nicolas Perdrix : Nous sommes entrés dans une période paradoxale : la transition écologique est urgente, impérative, mieux mesurée que jamais… mais elle perd en désirabilité.
Les normes ESG, les efforts de reporting, les taxonomies sont nécessaires. Mais ils produisent un langage technique qui parle aux experts, beaucoup moins aux citoyens, aux salariés ou aux consommateurs.
Le rôle du récit est précisément de traduire cette matière technique en vision partageable.
Un bon récit de transition ne se contente pas d’expliquer des indicateurs.
Il répond à une question simple : quel monde voulons-nous rendre possible ?
Ǫuand une entreprise parvient à raconter la transformation de son modèle, de ses métiers, de ses produits, elle ne parle plus seulement de conformité réglementaire. Elle parle d’avenir collectif.
Et c’est là que la transition redevient désirable.
INfluencia : Si vous deviez résumer en une phrase ce qu’est un Grand Récit réussi, ce serait quoi ?
Nicolas Perdrix : Un Grand Récit réussi est l’aventure vraie d’une transformation, capable de relier des intérêts différents autour d’un futur commun, de faire culture, et de s’inscrire par contagion lente dans tous les rituels humains du quotidien.