Loana – Marilyn 2.0 – victime de la société du spectacle, arrivée trop tôt : avant la conscience et la réparation
Avec le décès de la première grande star de Loft Story disparaît une certaine idée de la télé-réalité : un personnage fragile, spontané et non aguerri aux médias.
Elle. C’était déjà ces cheveux blondissimes. Blancs, presque cramés. Le rose des vêtements. Une peluche. Un QI de 140. En 2001, elle avait – soit disant – apporté un Picsou Magazine dans le Loft, là où aucun livre n’était permis. Une anecdote, déjà subtilement dévalorisante. Mais était-elle vraie ?
La première. D’habitude, être la première, ça rapporte. Elle, ça lui a coûté.
Tellement cher.
Loana est morte et avec elle, une certaine manière de voir la téléréalité. Elle en était la pionnière. La piscine, avec Jean-Édouard – rien que les prénoms… Lutte des classes dans un jacuzzi. Devant toute la France, ou peu s’en faut.
Qu’était vraiment Loana ? «Voilà peut-être un axe : une rare personne à avoir un peu réactivé des mots dont on avait un peu perdu le sens à force de les user jusqu’à les boursoufler, « Starlette », « Étoile filante »…» explique Jérôme Pellerin-Moncler, directeur artistique et prof à l’EFAP Bordeaux.
Et aussi un corps, exploité jusqu’à l’épuisement ? De Loana égérie «bombasse» de la Halle aux Vêtements, de la star de l’édition avec «Miette», à sa présence, façon animal de cirque, défoncée, exploitée dans sa détresse, il y a un monde : celui de la Société du Spectacle, qui perd par le fond. Avant elle, la pneumatique Lolo Ferrari, moquée, exhibée tout au long d’une vie tragique en avait fait les frais.
Loin de Dubaï
Splendeur et misères de ce physique. Glorifié, dégradé :
«Ça fait 20 ans qu’elle alterne apparitions et disparitions, relève Jérôme Pellerin-Moncler. Et que dès qu’elle revient, c’est pour exposer un nouvel épisode dramatique, pour donner à voir un corps abimé, violenté, déformé…»
Une étoile pâlissante, d’autant plus «troublante parce qu’elle est à la fois consciente de son statut d’image et on sent qu’elle n’arrive pas à s’en détacher, à faire le deuil du passé», relève Jérôme Pellerin-Moncler.
Destin balzacien que celui de Loana. Une sorte de Lucien de Rubempré 3.1, venue des territoires, qui arrive à la capitale, se perd et finit dans la désillusion, la détresse et l’extrême pauvreté. Il se dit tout de même qu’Alexia Laroche-Joubert, grande ordonnatrice du Loft – comme on peut le voir dans une série Amazon, «Culte» -, a veillé à ne jamais laisser tomber sa créature, lui payant son loyer niçois.
Loana est-elle arrivée trop tôt ? Avant les influenceurs, ambiance «Les Marseillais», qui se gavaient à Dubaï par les grâces du «drop shipping» ? Professionnalisés, botoxés, les dents phosphorescentes à force de blanchiments outranciers ?
La starlette au regard triste a agi comme le révélateur d’une France qui n’avait pas encore le vocabulaire pour nommer ce qu’elle engendrait. En 2001 on ne nommait pas le «male gaze» [regard objectivant des hommes sur les femmes], pas le «consentement éclairé», pas la «charge mentale» dans le langage courant. On disait juste «c’est son choix», «elle l’a bien cherché» et «à elle d’assumer». Un vide lexical qui a permis l’exploitation. Médiatique et autres.
Et quand les termes sont enfin arrivés — «Me Too», charge mentale, protection des victimes — Loana était déjà trop abîmée, ravagée, pour en bénéficier. Elle était d’avant la conscience, et elle est morte avant la réparation.