Le Figaro fête ses 200 ans : journal satirique, littéraire, agricole, Dreyfus, la résistance… Comment il a accompagné l’Histoire de France
A grand événement, les grands moyens ! Pour ses 200 ans, Le Figaro a investi la nef du Grand Palais pour une exposition qui retrace deux siècles d’histoire du journal, des médias et de la France. Détails avec Claire Blandin, historienne des médias et professeure à Sorbonne-Paris-Nord, l’une des commissaires de l’exposition.
INfluencia : L’exposition sur les 200 ans du Figaro s’ouvre ce mercredi 14 janvier au Grand Palais, qui abrite aussi de nombreux événements autour du bicentenaire. Comment a-t-elle été conçue ?
Claire Blandin : L’exposition présente plus de 300 documents issus des archives du Figaro, pour certains reproduits en très grand format et suspendus à six mètres de haut afin d’investir tout l’espace du Grand Palais. Ils ont été répartis dans quatre espaces correspondant à différentes époques du journal.
Nous voulions aussi replacer Le Figaro dans l’histoire des médias pour montrer comment ce journal a accompagné l’évolution du paysage médiatique, et dans l’histoire de France qu’il a traversée et à laquelle il a participé.
Le Figaro n’a pas toujours été quotidien et il ne s’est pas toujours intéressé à la politique. À sa naissance, c’était un titre satirique et littéraire.
De très belles pièces sont présentées : la première une du Figaro parue le 15 janvier 1826, le manuscrit original du Mariage de Figaro de Beaumarchais qui réclame la liberté de la presse avant la Révolution et qui a été prêté par la Bibliothèque de France, ou encore une reproduction d’un dessin d’André Warnod de décembre 1944, qui évoque les pérégrinations du journal à travers la France entre juin 1940 et sa reparution en août 1944 grâce à Pierre Brisson, qui a dirigé le journal entre 1936 et 1964.
Des manuscrits de François Mauriac et de Jean d’Ormesson permettent de voir le travail des auteurs de la plume jusqu’à l’article publié.
Dans les allées, l’exposition présente l’évolution des publications du Figaro mais aussi toute leur diversité. On y découvre des publications étonnantes comme Le Figaro Agricole qui a accompagné la mécanisation de l’agriculture française dans les années 50 et proposait des articles très féministes sur les agricultrices.
Plus de 300 photos, unes, illustrations et manuscrits sont présentés dans la nef du Grand Palais.
IN : Selon quels critères la sélection des documents a-t-elle été effectuée ?
C.B. : Le choix a été guidé par la recherche en histoire des médias. Tout un pan de cette recherche s’attache aux biographies des journalistes qui ont parfois été ignorés ou négligés, notamment les femmes. Il en est question aux côtés des portraits de personnalités qui ont fait l’histoire du Figaro.
Le dessin de presse, qui a joué un rôle essentiel dans la vie des journaux, est aussi représenté car les dessinateurs ont souvent été des éditorialistes.
Les reproductions de unes ont permis de travailler sur la matérialité du support, sur l’évolution du journal au fil des ans.
Des publicités illustrent à la fois le financement du média, la place des annonceurs et la manière dont le média fait sa publicité et se raconte.
IN : Que disent les archives sur la place ou l’importance de la publicité sur ces 200 ans ?
C.B. : Au XIXe siècle, ce n’est pas tant l’ampleur de la publicité qui interroge mais plutôt sa nature car la publicité ne fait à l’époque l’objet d’aucune vérification. Les petites annonces sont parfois mensongères…
IN : La relation entre Le Figaro et le monde des lettres est un fil rouge de l’exposition…
C.B. : La littérature fait vraiment partie de l’identité du journal. Le Figaro est aussi le journal des académiciens. Cela s’affirme notamment dans l’entre-deux guerres avec la nomination de Pierre Brisson comme directeur littéraire en 1934, qui va faire venir Paul Morand, François Mauriac… et tous les grands romanciers de cette époque.
Après-guerre, Le Figaro Littéraire a joué un rôle spécifique dans les combats intellectuels de la Libération et dans la rivalité avec Les Lettres françaises, alors dirigées par Louis Aragon à partir de 1953 (et bénéficiant du soutien du parti communiste, ndlr).
IN : Pourquoi s’attacher aussi aux immeubles dans lesquels Le Figaro a évolué ?
C.B. : Pendant longtemps, les immeubles de presse ont abrité l’ensemble des métiers qui ont accompagné à la vie des journaux. C’était encore le cas quand Le Figaro était installé au Rond-Point des Champs-Elysées, entre 1925 et 1975.
Nous avons travaillé sur la diversité de ces métiers, montrer les conditions de travail des journalistes mais aussi des métiers du tertiaire et ceux de l’ombre.
Pendant toute la première partie du XXe siècle, quand le journal se faisait sans ordinateur et calculatrice, les employés aux écritures étaient très importants, les secrétaires saisissaient à la main les coordonnées des abonnés… Les métiers ouvriers fabriquaient et livraient le journal, entretenaient le matériel.
IN : Dans quelle mesure Le Figaro a-t-il joué un rôle important dans l’histoire des médias ?
C.B. : La date essentielle est la « lex brissonis » de 1947. Si Le Figaro est encore en activité aujourd’hui, c’est en partie parce que Pierre Brisson a décidé de saborder son journal en novembre 1942 (après l’occupation de la zone libre, ndlr) et d’entrer dans les instances de la presse clandestine.
Avec cette loi, il a fait établir que l’autorisation de reparaître du journal soit accordée aux journalistes et pas à ses propriétaires, faisant une distinction claire entre la responsabilité éditoriale et la propriété du titre.
IN : Le journal a adopté différents partis pris politique, restant toujours conservateur. Son engagement en faveur de Dreyfus lui a fait perdre bon nombre de lecteurs… Quels autres exemples montrent son rôle dans l’histoire et la société de son temps ?
C.B. : Lors de l’exposition universelle de 1889, Le Figaro a pris parti pour la tour Eiffel qui était alors extrêmement controversée. Le journal s’est installé au premier étage pendant la durée de l’exposition et y a produit le journal permettant aux visiteurs de repartir avec un exemplaire produit à la tour Eiffel.
Pendant les Trente glorieuses, il a accompagné le développement des loisirs et de l’art de vivre pour les catégories socio-professionnelles les plus favorisées – développement des sports d’hiver, généralisation de l’automobile… – bénéficiant d’ailleurs d’annonceurs nombreux et généreux.
IN : Quels virages a-t-il raté ?
C.B. : Celui d’internet au début des années 2000, comme d’autres journaux à cette époque. Personne à l’époque n’avait imaginé que les petites annonces, qui étaient une manne de revenus colossale, aurait pu migrer sur internet. Le retard a été rattrapé ces vingt dernières années (le groupe Figaro tire aujourd’hui plus de la moitié de ses revenus du numérique, ndlr).
IN : Comment l’exposition veut-elle intéresser le public étudiant ?
C.B. : Les lycéens et les étudiants ont désormais une formation générale sur l’éducation aux médias et à l’information (EMI).
La chronologie proposée dans l’exposition et les nombreuses vidéos présentées leur permettront de se repérer dans leur cours d’histoire des médias, de se raccrocher à ce qu’ils ont appris sur les grands conflits contemporains et les enjeux de la communication, en voyant la place du Figaro à ces différentes époque.
IN : Qu’aimeriez-vous que les visiteurs retirent de la visite de cette exposition ?
C.B. : Que les visiteurs puissent voir à quoi a pu ressembler un journal aux différentes époques, comment il est fabriqué et ce que l’on y trouve.
Le public qui viendra visiter l’exposition sera sans doute déjà acquis à la place des médias au cœur de l’espace public et de la démocratie mais, pour moi, c’est aussi un enjeu très important.
La statue Figaro d’Emile Boisseau et Jean-Barnabé Amy, exécutée en 1974, figure en bonne place dans l’exposition. Commandée pour orner la façade de l’hôtel du Figaro rue Drouot à l’époque d’Hippolyte de Villemessant, elle a suivi la rédaction dans ses différentes implantations, actuellement rue de Provence dans le 9e arrondissement.
En savoir plus
L’exposition, organisée avec l’agence Marcadé, retrace quatre grandes périodes de l’histoire du journal :
– 1826-1913, de son lancement sous la Restauration par Maurice Alhoy et Étienne Arago, jusqu’à l’assassinat de son directeur Gaston Calmette par Henriette Caillaux.
– 1914-1942, année de son sabordage la deuxième guerre mondiale
– 1946-1975, quand le journal a été repris par Robert Hersant
– 1975-2025, qui couvre la période Hersant, la reprise par Dassault en 2004 et la diversification dans le digital.
Le saviez-vous ?
C’est Hippolyte de Villemessant, directeur du journal de 1854 à 1874, qui lui a fait prendre sa forme moderne, devenant un journal quotidien et politique. Il lui a aussi donné sa devise « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ».
Le Figaro en quelques dates :
15 janvier 1826 : parution du premier Figaro, fondé par Maurice Alhoy et Étienne Arago
1897 : le journal donne écho à ceux qui se prononcent pour l’innocence de Dreyfus
1905 : lancement du Littéraire, premier supplément du Figaro, devenu Le Figaro Littéraire en 1947
1940 : le journal soutient depuis Lyon le maréchal Pétain
1942 : il se saborde 15 jours après l’invasion de la zone libre
1975 : rachat par Robert Hersant
1978 : lancement du Figaro Magazine
1980 : lancement de Madame Figaro
2004 : rachat par Serge Dassault