Propos recueillis par Christine Monfort et Isabelle Musnik
IN : La singularité, autrefois perçue comme une anomalie, est devenue une injonction sociale : « Sois toi-même ! » Comment analyser ce renversement ?
Anne-Sophie Moreau : Ce phénomène s’inscrit dans un mouvement historique large, celui de la conquête de l’autonomie individuelle et de l’arrivée de la modernité. Au XIXe siècle, Hegel y voyait un progrès vers la liberté de l’esprit humain. Déjà avec les Lumières, l’individu s’émancipait de la tutelle du souverain, de la tradition, et se voyait reconnaître le droit de tracer sa propre trajectoire.
Avant, donc, on naissait dans un rôle social prédéfini, on héritait d’un métier, d’un statut, de privilèges, alors qu’aujourd’hui on demande à chacun d’inventer sa vie, de s’épanouir de manière singulière. Mais ce qui était une libération est devenu une norme, donc une nouvelle forme de contrainte.
IN : En quoi cette valorisation de la singularité reflète-t-elle une évolution des valeurs ? On pense à l’individualisme, le néolibéralisme ou même à la culture du self…
ASM : Dès les Lumières, on voit émerger une critique de cette singularisation. Rousseau, par exemple, distingue l’amour de soi (l’instinct de conservation, le sain et le naturel) de l’amour-propre (le besoin de se distinguer des autres, fondé sur la comparaison). La modernité a installé cette tension et ce paradoxe : puisque l’individu doit s’inventer, cette injonction à l’originalité est à la fois une promesse de libération infinie et une source d’angoisse – comme le souligne deux siècles plus tard Sartre, qui affirme : « L’existence précède l’essence. » En quelque sorte, nous sommes tous devenus existentialistes, condamnés à nous définir par nos actes, sans filet.
IN : Peut-on parler d’une « singularité normalisée » ? Où s’arrête la singularité « commune » et où commence la singularité « exceptionnelle » ?
ASM : À notre époque, l’injonction extrême à la singularisation cohabite avec un conformisme structurel, notamment via la société de consommation. La « singularité normalisée » – être unique comme tout le monde – est en réalité une nouvelle forme de conformisme. Les réseaux sociaux en sont l’exemple parfait : on y performe notre singularité, mais selon des codes partagés et des attentes sociales. Ils transforment la singularité en spectacle, en marchandise émotionnelle.
Prenez LinkedIn : on y affiche ses réussites, mais aussi ses qualités humaines, son empathie, comme si la singularité devait être à la fois exceptionnelle et socialement acceptable. La sociologue Eva Illouz parle de « marchandisation des émotions » : le capitalisme a lié développement économique et développement des émotions ; on nous demande d’être authentiques, mais selon des critères précis.
IN : Peut-on encore concilier singularité individuelle et cohésion collective dans notre société ?
ASM : C’est le défi de notre époque. Une société qui valorise la singularité sans tomber dans le particularisme et où l’individualisme extrême doit permettre à chacun de cultiver ses talents sans nier l’importance du collectif. C’est un équilibre fragile mais essentiel. La vraie singularité, celle qui bouscule les normes, est souvent redoutée ou étouffée, surtout dans les entreprises et les institutions.
IN : Pourquoi la singularité est-elle encouragée pour les individus, mais – comme vous le dites – « souvent redoutée ou étouffée dans les entreprises ou les institutions » ?
ASM : Il s’agit d’un héritage de la modernité. Les entreprises ont besoin de standardisation pour fonctionner, mais aujourd’hui elles demandent aussi aux individus d’être innovants, créatifs, de « se démarquer ». Résultat : une tension permanente entre l’aspiration à l’authenticité et les logiques collectives. Andreas Reckwitz, dans sa Société des singularités1, montre que nous sommes passés d’un monde du travail normé à une économie où chacun doit inventer son travail, ce qu’on appelle le job crafting. Cette injonction à la singularisation, qui au départ était une promesse de libération individuelle et d’épanouissement de l’individu, peut devenir l’aliénation ultime, une « guerre de tous contre tous ».
IN : Comment les entreprises gèrent-elles cette tension entre singularité individuelle et cohésion collective ? Et comment redéfinir la singularité pour qu’elle ne soit ni une injonction aliénante ni un simple outil marketing ?
ASM : Les entreprises sont prises à leur propre jeu. La question est de savoir comment elles vont se sortir de cette situation paradoxale qu’elles ont elles-mêmes mise en place. D’un côté, elles encouragent les individus à se singulariser – à développer leur personal branding, à être des « entrepreneurs de soi » – de l’autre, elles ont besoin d’un collectif qui fonctionne.
Le problème, c’est que cette quête de singularité génère de l’angoisse, de la rivalité, et peut nuire à l’engagement. Ayn Rand2 – une philosophe effectivement très citée par les libertariens américains et donc controversée – expliquait qu’il fallait cultiver un « égoïsme rationnel » : suivre ses talents, ses valeurs morales, sans chercher à écraser les autres. Une singularité bien comprise n’est pas une supériorité ou un désir de domination, mais une conscience de ce qui nous rend uniques.
Il y a quelques années, nous avions fait intervenir dans Philosophie Magazine une psychanalyste, Bénédicte Vidaillet, qui parlait d’une immense « partouze de la reconnaissance ». Elle expliquait que les individus ont besoin de reconnaissance à tout instant mais que cela réduisait l’individu à son immédiateté. Or, dans un travail, beaucoup de choses ne sont pas originales et ne méritent pas de reconnaissance particulière, bien qu’elles soient nécessaires, voire indispensables.
Les entreprises doivent accepter que certains métiers (soin, maintenance) ne soient pas « innovants » mais indispensables. Sans eux, rien ne tient. Le sociologue Pierre-Michel Menger parle d’une « logique du star-system ».
Comme dans le divertissement, où quelques stars raflent tout, le monde du travail devient inégalitaire : les entreprises cherchent des « talents » exceptionnels, que cette quête génère ou non de la rivalité et de l’angoisse. Comment concilier aspiration à l’authenticité et logiques collectives ? C’est un défi à relever.
IN : La singularité est-elle alors une essence à découvrir ou une construction sociale ?
ASM : Pour moi, c’est une construction sociale. Les réseaux sociaux, les algorithmes, les attentes sociales nous poussent à performer une singularité qui n’est pas toujours authentique. La vraie singularité, celle qui transcende les catégories, est rare. Elle suppose une liberté d’expression absolue, un esprit critique – ce qui est justement étouffé dans beaucoup d’organisations.
IN : Qui dit singularité dit nouvelles normes et donc nouvelles exclusions…
ASM : En effet, quand la singularité devient une mode, elle crée de l’uniformité : les entreprises qui se font copier, les influenceurs qui reproduisent les mêmes codes… La singularité « exceptionnelle » est souvent réservée à une élite. Pour les autres, il reste la singularité « commune » : le conformisme.
IN : La singularité s’articule-t-elle avec la notion de « particularité » ?
ASM : La particularité, c’est appartenir à une catégorie (une religion, une culture). La singularité, qui fait de vous quelque chose d’unique, transcende les catégories. Aujourd’hui, on met en valeur les particularités (quotas, reconnaissance des identités) en faisant fi de la vraie singularité, comme l’esprit critique en entreprise.
La question est de savoir si on est aujourd’hui dans cette société des singularités ou dans une société des particularismes. Lorsqu’on essaie de mettre en valeur les individus en fonction de leur appartenance à un groupe particulier, on met plutôt en valeur des particularismes avec évidemment tous les problèmes de cohésion que cela pose.
En entreprise, on met souvent en avant les particularités des individus au détriment de leur singularité, en étouffant toute opinion dissidente, alors que l’esprit critique est la manifestation de leur véritable identité et permettrait de voir le monde autrement.
IN : Puisque nous entrons dans l’ère de l’IA, faut-il (re)penser la notion de singularité à son aune ?
ASM : L’intelligence artificielle, telle qu’elle est conçue, est l’antithèse de la singularité. Elle prédit, reproduit, moyennise. La « singularité » technologique – ce moment où l’IA dépasserait l’intelligence humaine – est une fiction. Le vrai danger, c’est que nous devenions dépendants de machines qui nous privent de notre capacité à penser, à créer, à nous confronter au monde.
Pour le philosophe Gilbert Simondon3, les plus grandes réalisations techniques de l’humanité sont « des machines ouvertes », c’est-à-dire des machines qui sont en interaction avec l’homme, qui s’enrichit lui-même de l’interaction. L’IA devrait être une « machine ouverte », en interaction avec l’humain, pas un automate qui l’aliène.
IN : Peut-on encore parler d’authenticité quand notre identité est façonnée par des algorithmes ?
ASM : Voilà la grande question. Les réseaux sociaux et l’IA transforment notre rapport à la singularité. On risque de se contenter de « remâcher » ce que l’IA nous propose, au lieu de produire du nouveau. La dead internet theory (l’idée qu’Internet sera bientôt composé majoritairement de contenus générés par IA) est effrayante : l’IA s’autonourrit et, au bout d’un moment, s’auto-détruit. Il n’y a alors plus de place pour la vraie singularité.
- Andreas Reckwitz, La Société des singularités – Une transformation structurelle de la modernité, trad. fr., Paris, première édition, « Bibliothèque allemande », 2021.
- Ayn Rand et Nathaniel Branden, La Vertu d’égoïsme, recueil d’essais, États-Unis, New American Library, 1964.
- Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Éditions Aubier-Montaigne, 1958.
En résumé
- La modernité a installé cette tension et ce paradoxe : puisque l’individu doit s’inventer, l’injonction à l’originalité est à la fois une promesse de libération infinie et une source d’angoisse.
- Avant, on naissait dans un rôle social prédéfini. Aujourd’hui, on demande à chacun d’inventer sa vie.
- La vraie singularité est rare. Elle suppose une liberté d’expression absolue, un esprit critique qui est étouffé dans beaucoup d’organisations.