Journalisme : vers des médias produits par l’IA et des journalistes recentrés sur le fond ?
Baromètre Comfluence 2026 : doute sur leur avenir, crainte vis-à-vis de l’IA, changements probables au lendemain de la future présidentielle... Jérôme Ripoull, le co-fondateur de Comfluence, et Hélène Milesi, consultante senior en communication corporate, crise et influence, nous détaillent l’état d’esprit des journalistes en 2026.
INfluencia : Dans l’entretien que vous nous aviez accordé l’an dernier, vous nous aviez détaillé les immenses défis que devaient relever les médias traditionnels. Ces obstacles ont-ils eu un impact sur le moral des journalistes ?
Jérôme Ripoull : Sans aucun doute. Quand on leur demande comment ils envisagent leur avenir professionnel, 76% des journalistes nous déclarent qu’ils souhaitent le rester. Ce chiffre a baissé de 4% en un an. Si 7% pensent changer de métier, 20,5% sont dans l’incertitude.
IN : Ces chiffres sont plutôt inquiétants…
Hélène Milesi : Oui et non car dans le même temps, nos entretiens avec les 142 journalistes qui nous ont répondu ont montré qu’ils semblaient plus motivés et moins lassés que par le passé.
IN : Comment expliquez-vous cela ?
H. M. : L’actualité a, tout d’abord, été très forte ces derniers mois et on a constaté que pas mal de pigistes avaient signé des CDI dernièrement. La précarisation de cette profession aurait donc tendance à se réduire.
IN : Réellement ? Cela paraît étrange car les médias traditionnels continuent de perdre beaucoup d’argent…
J. R. : Les journalistes qui ont signé des CDI sont souvent des jeunes qui ont été recrutés pour remplacer des cinquantenaires partis en pré-retraite. Il n’y a donc eu pratiquement aucune création de poste dans les rédactions car tous les médias traditionnels souffrent que ce soit dans la presse nationale, la PQR où les médias en ligne.
Il n’y a pas de média rentable aujourd’hui. Tous les grands titres, autrefois bénéficiaires, comme Le Parisien, Les Echos ou Challenges perdent désormais de l’argent. Mediapart est l’exception qui confirme cette règle.
IN : La presse digitale ne semble toujours pas avoir trouvé de modèle économique pérenne…
J. R. : C’est vrai. La presse en ligne reste un média précaire dans lequel travaillent pratiquement uniquement des pigistes mais les journalistes sont habitués à cette précarité. Le journalisme reste un métier de conviction.
IN : Les propriétaires de journaux et de médias en ligne ne vont-ils pas se lasser, à terme, d’éponger, année après année, les pertes de leurs entreprises ?
J. R. : Il sera intéressant de voir ce qui va se passer après les présidentielles de 2027. Si un homme comme Vincent Bolloréinvestit dans les médias non pas pour des raisons économiques mais afin d’avoir une influence sur la société, d’autres milliardaires risquent de faire des coupes rases pour réduire leurs pertes. Je pense notamment à Bernard Arnault, Rodolphe Saadé et Daniel Kretinsky.
IN : Votre étude montre également la méfiance des journalistes envers l’IA. Comment expliquez-vous cela ?
J. R. : Les résultats de notre enquête sont en effet très étonnants. Près de 54% des journalistes nous ont déclaré qu’ils utilisaient « parfois » l’IA et plus de 34,5% d’entre eux affirment ne jamais s’en servir. A peine plus de 11,5% l’utilisent « très souvent ».
Je suis bluffé par cette proportion importante de réfractaires. Ce phénomène peut avoir un effet générationnel mais on voit aussi beaucoup de jeunes être hostiles à l’idée de confier une tâche intellectuelle à l’IA. Ils veulent que leurs papiers gardent leur patte stylistique.
IN : L’IA permet pourtant de faire des recherches bien plus rapidement…
H. M. : Oui mais la base du journalisme est la recherche d’informations et beaucoup de professionnels refusent de confier cette tâche à l’IA.
IN : Ils ne rechignent pas, par contre, à se servir de LinkedIn…
H. M. : En effet. LinkedIn est le réseau social préféré des journalistes pour trouver des informations sur les entreprises. 71% d’entre eux y ont un compte et se connectent avec cet objectif. Beaucoup s’abonnent aux comptes d’entreprises et de dirigeants pour avoir des infos et de plus en plus de sociétés utilisent cette plateforme pour communiquer, au détriment des communiqués de presse traditionnels.
La nouveauté de notre classement cette année est que X (31%) a été relégué en quatrième position des plateformes préférées des journalistes car elle a été dépassée par Facebook (35%) et Instagram (33%).
IN : L’IA va-t-elle avoir un impact social sur la profession de journaliste ?
J. R. : Les médias vont continuer à vouloir réduire leurs coûts et je ne vois pas comment le « tout venant » de l’info ne sera pas, à terme, sous-traité par l’IA. Les journalistes se consacreront aux sujets de fond et les infos chaudes seront gérées par l’IA. A terme, certains médias pourront même être entièrement produits grâce à l’intelligence artificielle.
IN : Qui s’assurera de la qualité des informations diffusées ?
J. R. : On peut très bien imaginer un organisme public indépendant, comparable à l’Arcom se charger de cette mission.
IN : Peu de réflexions de fond sont faites autour de ce thème pourtant très important pour l’avenir du journalisme…
J. R. : C’est vrai. Il n’existe pas aujourd’hui de réels porte-paroles des journalistes. Aucun professionnel n’a de réflexion profonde sur l’avenir de ce métier en France. Leurs problèmes sur le court terme les empêchent peut-être d’avoir une réflexion sur le long terme.