30 juin 2026

Temps de lecture : 4 min

Réseaux sociaux interdits aux ados: la contagion est mondiale, l’efficacité mitigée, pour le moment

Face aux inquiétudes sur la santé mentale des adolescents, les interdictions se multiplient. Mais l’expérience australienne montre déjà les limites d’une approche purement réglementaire.

Canberra a montré la voie mais les nombreux pays qui souhaitent suivre son modèle ne risquent-ils pas de tomber dans une impasse ? L’Australie a été le premier pays au monde à interdire, à partir du 10 décembre 2025, les réseaux sociaux aux mineurs de moins de 16 ans. Plusieurs nations européennes veulent aujourd’hui lui emboîter le pas.

Le 15 juin, le Premier ministre britannique, Keir Starmer, a surpris tous les analystes en annonçant qu’il souhaitait interdire aux moins de 16 ans l’accès aux principaux réseaux sociaux. Facebook, YouTube, Snapchat, X, TikTok et Instagram sont concernés par cette mesure, qui doit être approuvée par le Parlement pour pouvoir entrer en vigueur, mais pas avant le printemps 2027.

Sus au livestreams

Les adolescents pourront continuer à utiliser les messageries WhatsApp et Signal mais ils ne seront plus autorisés à utiliser des sites proposant des livestreams ou des services de jeux avec lesquels ils peuvent entrer en relation avec des inconnus. 

« Ce n’est pas une décision que je prends à la légère, a précisé le dirigeant travailliste, père de deux adolescents, mais comme tous les parents je veux que mes enfants soient heureux et en sécurité. Or les réseaux sociaux ne les rendent pas heureux et les exposent à des contenus dangereux, conçus pour être addictifs. »

Couvre-feux au Royaume-Uni

Downing Street affirme aussi travailler à des « couvre-feux » nocturnes, pour dissuader les moins de 18 ans de consulter leur téléphone tard dans la nuit. La désactivation des « défilements infinis » de contenu sur Instagram ou TikTok sont également à l’étude.

Ces futures règles, qui sont encore plus sévères qu’en Australie, inquiètent les plateformes. Dans un communiqué, Meta, la maison mère de Facebook et d’Instagram, assure qu’une interdiction d’accès aux réseaux sociaux risque « d’isoler les jeunes de leurs communautés en ligne et de les pousser vers d’autres options non réglementées ».

YouTube, la filiale de Google, qui affirme être « une ressource vitale pour les jeunes, les éducateurs et les parents », juge quant à lui, avoir déjà mis en place de nombreuses protections pour les jeunes. Les interdictions généralisées « éloignent » les adolescents de contenus « supervisés et bénéfiques et les dirigent vers des services anonymes et moins sûrs », assure le site de vidéo en ligne.

En France, les mesures de contrôle prévues pour protéger les mineurs sont moins strictes. L’Assemblée nationale prévoyait que « l’accès à un service de réseau social en ligne fourni par une plateforme en ligne (soit) interdit aux mineurs de quinze ans » mais le Sénat préfère prohiber les sites qui mettent à mal « l’épanouissement physique, mental ou moral ».

Avant de faire quoi que ce soit, le gouvernement a annoncé attendre l’aval de la Commission européenne d’ici le 10 juillet. Si Bruxelles valide le texte, la proposition de loi devra ensuite faire l’objet d’une commission mixte paritaire afin d’aboutir à un texte commun, qui sera à nouveau soumis au vote du Parlement français.

Les membres de l’UE prennent des mesures

Dans l’UE, l’effervescence est à son comble. Au Portugal, une proposition de loi déposée en février par des élus du parti de droite au pouvoir fixe à 16 ans la « majorité numérique pour l’accès autonome aux plateformes, services, jeux et applications ».

En Espagne, un projet de loi dévoilé en mars 2025, en cours d’examen à la Chambre des députés, prévoit de porter de 14 à 16 ans l’âge minimum pour s’enregistrer sur un réseau social. L’Autriche espère, quant à elle, présenter « dès cet été » un texte interdisant les réseaux sociaux aux moins de 14 ans.

Tir groupé en Scandinavie

La Norvège a, pour sa part, engagé une consultation publique en 2025 sur une nouvelle loi qui interdirait aux réseaux sociaux d’offrir leurs services aux moins de 15 ans. Ses voisins suédois et danois tout comme la Slovénie devraient suivre le modèle imaginé par Oslo. En Allemagne, le chancelier Friedrich Merz est, lui aussi, favorable à une restriction voire une interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs, une commission d’experts devant faire des recommandations d’ici à l’été.

Ce phénomène touche un nombre croissant de nations

En Turquie, la loi adoptée en avril qui exclut les moins de 15 ans des réseaux sociaux devrait entrer en vigueur d’ici à six mois. 

En Chine où Internet est strictement régulé par l’État, l’accès des mineurs aux réseaux sociaux a été progressivement limité dès 2019 avec la mise en place de restrictions horaires et de couvre-feux pour les jeux en ligne. Quatre ans plus tard, cette réforme s’est généralisée à l’ensemble des réseaux sociaux et des plateformes de streaming.

L’Indonésie interdit, depuis fin mars, les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. La Malaisie a suivi ses traces début juin et en Inde, plusieurs États envisagent des interdictions pour les mineurs.

Outre-Atlantique, le Canada a annoncé, le 10 juin, un projet de loi fixant à 16 ans l’âge minimum pour disposer d’un compte sur les réseaux sociaux. Au Brésil, une loi oblige, depuis le mois de mars, les plateformes à relier les comptes des moins de 16 ans à ceux de leurs parents.

Des résultats pour le moins mitigés

Cette flopée impressionnante d’interdictions pourrait toutefois ne pas réduire de manière drastique l’addiction des jeunes aux réseaux sociaux.

L’exemple australien risque en effet de tempérer l’ardeur des censeurs… Le texte voté par le Parlement à Canberra n’empêche en effet pas la plupart des moins de 16 ans de surfer où bon leur semble sur la Toile.

Lors des premières semaines suivant l’entrée en vigueur de la loi, 4,7 millions de comptes de mineurs ont été supprimés ou restreints par les plateformes qui s’exposent à des amendes pouvant atteindre 49,5 millions de dollars australiens, soit environ 30 millions d’euros. 

Une étude de la commission de la sécurité en ligne australienne, eSafety, qui a cherché à savoir si la loi était respectée par les mineurs concernés six mois après son imposition, a toutefois donné une vision plus sombre des conséquences du tour de vis gouvernemental : 

Sept parents sur dix ayant des enfants actifs sur les réseaux sociaux ont en effet déclaré que leurs adolescents utilisaient toujours ces plateformes. D’autres enquêtes sont parvenues aux mêmes conclusions.

Les tricheurs se montrent très créatifs. Certains portent de fausse moustache lors de la vérification de leur âge, d’autres falsifient leur date de naissance ou usurpent les comptes de leurs parents ou de leur frères et sœurs.

Or, les mineurs qui se font passer pour des adultes perdent les protections spécifiques prévues pour leur tranche d’âge. Les systèmes de vérification robustes soulèvent, quant à eux, des questions sérieuses sur la vie privée de tous les utilisateurs.

Donner du temps au temps

Selon une étude du New York Times, de nombreux Australiens estiment que les effets de la loi ne seront visibles que pour la prochaine génération, car ce sera la première qui grandira sans jamais avoir accès aux réseaux sociaux.

Ne rien faire n’est toutefois pas une option. « Evidemment », il y aura des jeunes qui tenteront de contourner l’interdit, a reconnu le Premier ministre britannique Keir Starmer, 

« mais ce n’est pas parce qu’un adolescent a réussi à acquérir une boisson alcoolisée quelque part(les mineurs de moins de 18 ans n’ont pas le droit d’acheter de l’alcool au Royaume-Uni) qu’on se dit tant pis, on n’interdit pas l’alcool pour les jeunes ! ».

Photo de une de Lesli Whitecotton sur Unsplash

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