Tribune de Yannick Augrandenis, partner chez PLEAD, pure-player du conseil en communication stratégique du groupe Havas.
Il y a plus de cent ans, au cœur des tranchées de Verdun, un historien décortique les mécanismes à l’œuvre dans la guerre informationnelle et la propagation des rumeurs. Marc Bloch, qui a fait son entrée au Panthéon le 23 juin, n’a naturellement jamais connu Internet, mais son analyse des fausses nouvelles de guerre reste une excellente inspiration, toujours aussi moderne, pour nos gouvernants et dirigeants confrontés à l’industrialisation de la désinformation.
En 1921, Marc Bloch, futur auteur de L’étrange défaite, publie Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre. Ce texte pionnier s’appuie sur sa propre expérience dans les tranchées au contact de ses camarades d’arme.
Dans cet environnement, il constate que les rumeurs et les fausses informations prospèrent très vite et constituent un défi majeur pour l’état-major. Il applique sa méthode scientifique pour en décrypter les ressorts, les effets et les conséquences.
Bloch identifie trois conditions pour l’émergence et la propagation des fausses informations :
D’abord, le « trouble des circonstances » (la guerre, l’incertitude) qui favorise la crédulité.
Ensuite, l’insuffisance d’informations officielles, décrite comme une « carence informationnelle », que la rumeur comble immanquablement.
Enfin, le combustible de la « charge émotionnelle » qui agit comme un accélérateur de la fausse information.
Dans son analyse, Bloch observe que ces récits se transforment dans leur circulation selon une mécanique implacable : amplification progressive, simplification narrative, personnification du mal. Chaque étape de transmission de la fausse information accentue les faits, simplifie les causes et désigne des boucs-émissaires.
Dernier enseignement, les fausses informations ne naissent pas de nulle part. Elles prennent racines et corps dans un répertoire culturel préexistant. Ainsi, les rumeurs d’atrocités de 1914 venaient en échos de la guerre de 1870 ou d’événements médiévaux.
En revanche, l’historien nuance l’épineuse question de l’intentionnalité. Beaucoup de fausses nouvelles résultent d’une perception déformée de témoins sincères, d’une reconstruction mémorielle inconsciente et d’un désir collectif de croire.
La révolution numérique n’a donc pas inventé la désinformation
Elle en a démultiplié la vitesse et l’échelle. Les trois conditions de Bloch se retrouvent intactes dans notre environnement médiatique. En effet, elles se répandent sous l’effet d’une forte anxiété, de l’impulsion d’algorithmes qui privilégient les contenus émotionnellement chargés et d’une défiance forte à l’encontre des sources officielles et journalistiques.
Arrêtons-nous sur la question de la « carence informationnelle ». Paradoxalement, l’abondance actuelle d’informations produit une nouvelle forme de résistance à la véracité. La multiplicité des sources crée la confusion. Les audiences se fragmentent en bulles où les biais de confirmation renforcent les mécanismes de rejet des discours alternatifs. Le vide informationnel de 1914 devient en 2026 un brouillard informationnel.
En revanche, nous pouvons observer une véritable permanence des archétypes. Les fake news contemporaines recyclent les mêmes structures mythologiques que celles analysées par Bloch : complots d’élites, figures de traîtres, menaces existentielles, etc.
L’analyse de Bloch permet de dessiner quelques approches innovantes pour réagir face à la désinformation
Ainsi, il apparait que les silences alimentent la rumeur. Bloch démontre que les états-majors créaient par leur opacité les conditions de la fausse nouvelle. Chaque communication tardive, chaque langue de bois, chaque zone d’ombre offre un espace à la spéculation. La transparence volontaire et proactive n’est pas une simple option morale, c’est une nécessité stratégique.
Ensuite, le fact-checking est nécessaire mais il ne suffit pas. Le « désir de croire » identifié par Bloch est plus puissant que la vérité vérifiable. Votre démenti, souvent moins viral que la rumeur, peut même renforcer celle-ci. Il devient nécessaire de traiter les émotions sous-jacentes, pas seulement les faits.
Enfin, notre responsabilité ne s’arrête pas à l’émission d’un bon message. Tout contenu s’inscrit dans un écosystème de propagation non linéaire. Il est crucial d’anticiper les déformations potentielles en pensant la viralité dès la conception.
La lutte informationnelle n’est pas un combat technologique mais anthropologique. Marc Bloch l’a démontré en 1921. Elle s’appuie sur des constantes de la psychologie collective, et non des outils, qui expliquent la résilience des fausses nouvelles.
Maîtriser les canaux sans comprendre les structures mentales qui conditionnent la réception, c’est finalement combattre des ombres en ignorant les sources de lumière.
Dans les tranchées de 1916, Bloch avait déjà compris notre guerre informationnelle de 2026…Et il serait bon de le relire.