28 mai 2026

Temps de lecture : 5 min

Confiance en les médias : victime de la désinformation généralisée, de la privatisation de la distribution d’infos, de la captation de valeur des plateformes…

Alexandra Alaphilippe, directeur exécutif de l’ONG EU DisinfoLab, Isabelle Giordano, déléguée générale de la fondation BNP Paribas et Pierre Louette, ancien patron des Echos-Le Parisien ont débattu du sujet, lors des 30e rencontres de l’Udecam dédiées au thème de la confiance.


La disparition d’une information choisie, que l’on venait chercher en achetant son journal ou en allumant son poste de télévision, est fondamentale pour comprendre le phénomène d’érosion de la confiance dans les médias, résume Alexandre Alaphilippe, le directeur exécutif d’EU DisinfoLab en ouverture de table ronde.

« Il y a une transformation complète de la question de l’accès à l’information »
Alexandre Alaphilippe, Directeur exécutif d’EU DisinfoLab.

L’ONG EU DisinfoLab étudie les phénomènes de désinformation et est à l’origine de la révélation de l’opération Doppelgänger menée par la Russie sur les médias européens en 2022. Moteurs de recherche, filtres algorithmiques et IA génératives poussent aujourd’hui une information disparate qui fait peu à peu disparaître une compréhension du monde jusqu’alors partagée lors de ces rituels médiatiques.

Opération Doppelgänger - EU Disinfolab


La confiance dans les médias : l’affaire de tous

C’est dans ce brouillard informationnel que se diluent peu à peu la vérité et la confiance dans les médias.

« On est face à ce phénomène de désinformation qui va grandissant et qui nous menace non seulement dans notre vie de tous les jours, mais également pour l’avenir »
Isabelle Giordano, déléguée générale de la Fondation BNP Paribas,

Un phénomène qui, selon elle, dépasse largement la sphère médiatique et devrait nous concerner tous, que l’on soit citoyen, politique ou entrepreneur. « Nous sommes tous responsables et nous devons tous agir », insiste-t-elle.

La distribution de l’information de plus en plus privatisée

Cette notion de responsabilité ne peut aujourd’hui occulter celle des acteurs du numérique, devenus des intermédiaires incontournables dès lors que l’on parle d’accès à l’information.

Pour l’ancien PDG du Groupe les Echos-le Parisien Pierre Louette, l’arrivée de ces plateformes coïncide avec l’émergence d’un monde de la profusion où l’information ne s’encombre plus d’une grande considération pour la notion de vérité.

« Dans cette profusion, il y a des grumeaux de vérité. Il y a aussi beaucoup de grumeaux qui flottent, de contre-informations, d’informations manipulées »
Pierre Louette, ancien PDG du Groupe les Echos-le Parisien

« La question de la distribution de l’information est de plus en plus centrale et elle est de plus en plus privatisée par des plateformes » ajoute de manière plus radicale Alexandre Alaphilippe.

« Tout ça est une espèce de vaste hypocrisie« 

La question de la confiance dans les médias est donc désormais prise en étau entre, d’une part, la nécessité d’être présent sur les relais d’audiences que constituent ces plateformes et, d’autre part, ces mêmes réseaux qui refusent d’endosser le rôle d’éditeur et pour qui la véracité des faits n’est qu’une variable d’ajustement. « Il n’y a pas d’enjeu démocratique dans cette activité d’hébergement », rappelle Pierre Louette.

Ces plateformes sont, selon lui, les représentantes d’un affrontement culturel plus profond qui porte notamment sur la reconnaissance des droits d’auteur. Des droits qui sont au cœur de l’économie des médias mais souvent considérés comme un frein à la création de valeur de l’autre côté de l’Atlantique.

« Tout ça est une espèce de vaste hypocrisie », estime-t-il, rappelant au passage la menace que constituent ces oligopoles numériques pour la liberté de l’information.

L’information de qualité : un bien commun qui doit être financé

Le combat pour la confiance porte donc notamment sur un rééquilibrage nécessaire entre les acteurs de la désinformation, qui utilisent les failles et les effets multiplicateurs de ces plateformes, et ceux qui cherchent à rétablir la vérité. Pour Alexandre Alaphilippe, il est important de rappeler que l’information de qualité ne doit pas être présentée comme un coût, mais comme investissement pour nos sociétés.

« Il faut non seulement investir, mais il faut investir sur le long terme », insiste-t-il, en rappelant que le travail d’investigation mené dans le cadre d’une opération comme Doppelgänger pouvait coûter entre 100 000 et 150 000 euros sans compter les frais d’avocats qui pouvaient doubler la note une fois l’affaire révélée. Le travail d’information nécessite donc un besoin de financement auquel tout le monde est en droit de contribuer, directement ou indirectement.  

Réhabiliter la confiance dans les médias : le levier réglementaire

Reste que la méfiance à l’égard des médias repose sur une forme de paradoxe rappelée par Alexandre Alaphilippe.

« Quand on veut faire une campagne de désinformation, on va quand même créer un média avec de faux journalistes »
Alexandre Alaphilippe, Directeur exécutif d’EU DisinfoLab

Un signe que la perte de confiance dans les médias reste relative. Elle peut se combattre, d’abord sur le plan réglementaire et juridique. Usurper l’identité d’un média tombe sous les procédures pénales. Faire de la publicité pour un candidat le jour d’un vote est contraire au code électoral, rappelle-t-il. « On oublie ces réponses-là, mais la plupart des campagnes de désinformation qu’on voit sont des campagnes qui sont illégales au regard du droit français ou du droit européen ».

La marque média, un vecteur de confiance et de fidélité

Le développement de la notion de marque, pour un média, peut aussi être un rempart contre la désinformation et jouer le rôle d’intermédiaire de confiance avec un lectorat de plus en plus volage.

« La marque est un territoire qui vous appartient. Et c’est un territoire qui a un certain sens, qui a une certaine signification, qui a une certaine projection »
Pierre Louette, ancien PDG du Groupe Les Echos-Le Parisien

Il précise également que la marque est un moyen de fidéliser et d’engendrer des abonnements précieux pour l’indépendance et la pérennité d’un titre de presse.

Investir dans l’intelligence collective

continue Isabelle Giordno, pour qui une autre réponse à la perte de confiance repose sur l’éducation aux médias et la capacité à former des citoyens capables d’esprit critique.

« Je crois beaucoup au pouvoir des générations futures à changer très très vite leur manière de penser »
Isabelle Giordano, déléguée générale de la Fondation BNP Paribas

Une mission à laquelle elle participe au travers de la fondation BNP Paribas, qui s’est engagée à former chaque année 5000 jeunes à ces enjeux. « On doit avoir entre les mains les outils de la souveraineté sur la façon dont nos opinions sont formées », renchérit Pierre Louette, qui parle de souveraineté cognitive pour qualifier la capacité à garder le contrôle et mettre l’information en perspective dans ce qu’il qualifie d’« océan de tunnels cognitifs ».

Le besoin de retrouver les lieux communs du débat

L’affaiblissement des médias et l’éclatement de l’information ont aussi pour conséquence la disparition d’espaces dédiés au dialogue et à l’affrontement démocratique. « Très souvent, ces affrontements ont lieu ailleurs. Ce ne sont même plus des affrontements. On crie chacun de notre côté, mais il n’y a plus de lieu commun de confrontation », déplore Alexandre Alaphilippe.

« Il faut une réflexion peut-être plus collective sur ce qu’est le bien commun »
Isabelle Giordano, déléguée générale de la Fondation BNP Paribas

Elle insiste sur le rôle que pourraient occuper la philanthropie et les fondations d’entreprise dans la mise en place de ces tiers lieux de dialogue. Une capacité qu’elle juge insuffisamment valorisée, notamment en France. « L’intérêt général, ce n’est pas seulement le fait de l’État » précise-t-elle.

L’entreprise, dernier espace de cohésion et de confiance

Cette envie de créer de nouvelles alliances invitant tous les acteurs privé, public, citoyen, fondation, journaliste à agir ensemble pour le bien commun est une des missions portées par la fondation qu’elle dirige. L’entreprise demeure, à ce titre, un espace de mixité encore mal exploré pour recréer du commun et rétablir la confiance.

« Il y a un pouvoir insoupçonné, et notamment un pouvoir de cohésion sociale dans l’entreprise »
Isabelle Giordano, déléguée générale de la Fondation BNP Paribas

« Que cet endroit-là soit un lieu qui ne soit pas producteur d’une forme de contribution au lien, ça paraît aberrant », ajoute Pierre Louette pour conclure. Encore une fois la restauration de la confiance apparaît comme une question résolument collective.

Voir l’interview filmée lors de l’évènement :

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