Chatons d’Or 2026 : Nicolas Cerisola veut remettre la création “dans le réel”, au-delà des ghosts et des fantasmes de l’IA
Ce soir, les Chatons d’Or 2026 investissent l’Opéra Bastille. D’ici là, leur président Nicolas Cerisola nous livre son ressenti sur une création qu’il juge trop souvent déconnectée du “réel” , la place de l’IA dans les travaux des jeunes talents, et ce que le concours veut changer côté accompagnement et insertion professionnelle.
INfluencia : Vous avez repris les rênes des Chatons d’Or à un moment de bascule (IA, tensions géopolitiques, précarité des jeunes créatifs). Qu’est-ce qui rend ce festival particulièrement nécessaire aujourd’hui ?
Nicolas Cerisola : Ce qui est un peu paradoxal, c’est que cette reprise arrive à un moment où l’on a rarement eu autant besoin d’un festival pour mettre en lumière les jeunes talents, dans toutes les industries créatives et culturelles. Comme vous l’avez souligné, le contexte bouge vite : la géopolitique, mais aussi l’IA, qui bouscule les savoir-faire et, surtout, les attentes des clients, qu’on parle de pub, de cinéma, de design ou d’animation.
Il y a aussi un enjeu de souveraineté. La plupart des grandes plateformes, des réseaux sociaux, des modèles d’IA viennent des États-Unis. On ne peut pas faire comme si ça n’existait pas, il faut que les talents soient à niveau, qu’ils comprennent ces outils. Mais sans se renier.
La France pèse peut-être moins par l’industrie “pure”, mais elle pèse par ses savoir-faire et sa capacité créative.
Quand on a repris les Chatons d’Or, l’idée a donc été de rester dans cet esprit d’« agitateur » : soutenir la jeunesse créative, donner un regard, ouvrir des portes. Et surtout, ne pas enfermer les profils dans un silo “pub”. Un jeune diplômé, aujourd’hui, n’a pas envie de choisir un seul registre pour toute sa vie. Il veut circuler entre les formats, les disciplines, les terrains.
Enfin, il y a une réalité sociale qu’on ne peut pas ignorer : la précarité est particulièrement forte dans ces métiers. On parle d’environ 30 % de précarité dans les industries créatives et culturelles, contre 20 % dans d’autres secteurs. Rien que ça, à mes yeux, justifie qu’on remette de la visibilité, du réseau, et des perspectives.
INfluencia : Cette année, vous placez la Nuit sous le signe de la « créativité sans limite ». Avant d’entrer dans le détail, qu’est-ce que vous mettez derrière cette formule… et, concrètement, quelles «limites vous voulez voir bouger ?»
Nicolas Cerisola : Chaque année, on choisit une thématique qui doit parler à tout l’écosystème, aux écoles qui forment comme aux partenaires qui soutiennent. L’idée, c’est de se demander : à partir de ce thème, comment on se positionne, et quelle réponse on peut apporter sans dogme ?
Cette année, « créativité sans limite », c’était aussi un clin d’œil à la promesse initiale de l’IA générative : produire plus vite, produire plus, contourner des contraintes budgétaires grâce à la puissance de calcul. Sauf que cette promesse, on le voit, se fissure.
Les catégories :
Il y a une méfiance qui monte, et l’étude Ipsos BVA que nous avons commandé dans le cadre de la cérémonie montre notamment que la majorité de 18-34 ans sont très réservés, voire opposés, à l’usage de l’IA quand on touche à la création (il faudra attendre ce soir pour les résultats détaillés, NDLR).
Et puis, la « limite » la plus concrète, dans nos industries, elle n’est pas seulement technique. Elle est souvent du côté des commanditaires. Si un client confond création, production et simple variable d’ajustement budgétaire, c’est là que ça se joue. Notre enjeu, c’est de remettre de la clarté : ce que l’IA peut aider à faire, et ce qu’elle ne doit pas remplacer.
L’an prochain, on aura une thématique qui va parler à tous les créatifs : « à partir de quand devient-on un vieux créatif ? ». Et, en cohérence, on ouvrira le concours aux plus de 30 ans. On peut le dire, parce qu’on l’a déjà annoncé à nos partenaires.
Dans deux ans, on fera un focus sur le handicap. On programme volontairement en avance, pour embarquer les partenaires et leur rappeler qu’un festival, ce n’est pas seulement « quelques bouchées et du champagne ». Qu’est-ce qu’on peut faire émerger autour d’un sujet, qu’est-ce qu’on peut nourrir comme réflexion… y compris auprès des institutions et des pouvoirs publics.
IN : Est-ce que vous allez jusqu’à penser que le fantasme autour de l’IA est en train de dégonfler ? Que les promesses de 2023 et d’avant se heurtent aujourd’hui à une technologie qui plafonne ?
N.C. : Pour répondre franchement, je vous invite à regarder les courbes d’usage. À chaque nouvelle technologie, on observe le même cycle : un pic d’enthousiasme, une phase d’expérimentation, puis un reflux, simplement parce qu’on en mesure mieux les limites.
L’IA a été adoptée très vite en France, dans beaucoup de métiers, pas seulement dans la création : sciences, administration, commerce, marketing. Mécaniquement, quand l’outil se banalise, l’excitation retombe.
Ça ne veut pas dire que la promesse s’écroule. Ça veut dire qu’on attend la deuxième vague d’innovation, celle qui recrée de la désirabilité, et qui justifie à nouveau les investissements massifs, notamment outre-Atlantique, pour pousser l’IA vers quelque chose de plus « omnipotent ».
On a vécu exactement la même chose avec Internet : une bulle, des crashs, puis une normalisation… avant de devenir l’infrastructure centrale.
À mon sens, la prochaine rupture de l’IA sera probablement la plus violente.
IN : Les Chatons se distinguent par un positionnement « talents émergents ». Côté jurys et partenaires, est-ce qu’il y a des engagements concrets d’accompagnement… des passerelles, des opportunités de production ou d’emploi ?
N.C. : Oui, et c’est même l’enjeu central. Après près de vingt ans comme formateur et une dizaine d’années en direction de création, je me suis demandé comment garder un impact pour les jeunes qui sortent des écoles.
Surtout dans un contexte où l’évolution de Qualiopi (la certification qui garantit la qualité des formations visant un développement des compétences, NDLR) a d’abord eu des effets vertueux, puis a aussi entraîné, sur certains segments, un risque de nivellement par le bas, notamment avec la bascule massive vers l’alternance.
Donc les Chatons d’Or, je les ai construits en deux temps. D’abord, le concours : détecter, valoriser… et surtout accompagner les lauréats dans la durée, avec du mentorat et des mises en relation via le réseau des partenaires, pour créer des opportunités concrètes.
Ensuite, on veut aller au-delà du festival avec une plateforme dédiée, la « Creative League », ouverte même à ceux qui n’ont pas participé aux Chatons. L’idée, c’est d’apporter du mentorat, du coaching, des sessions de travail, et aussi des repères très pratiques pour transformer des compétences en projets, comprendre l’économie d’un métier, structurer un parcours.
Puis, à terme, construire une liste de talents certifiés, la « Draft », dans laquelle des agences et des structures pourront venir recruter. Parce qu’au fond, il ne suffit pas d’avoir du talent : le talent sans travail, comme disait Brassens, c’est du gâchis.
IN : Après, on peut mettre les meilleures intentions du monde, mais certains secteurs n’embauchent pas, ou très peu…
N.C. : Bien sûr. Prenez le jeu vidéo : c’est un horizon très désiré, très fantasmé, mais en face, le recrutement ne suit pas toujours. À l’inverse, dans d’autres filières, la demande est très concrète : modélisation 3D, profils techniques capables de développer des solutions, métiers hybrides entre création et tech.
Notre idée, c’est aussi d’aider à lire le marché tel qu’il est, et de compléter, quand c’est utile, les dispositifs de France Travail, en créant du maillage entre besoins, compétences et trajectoires.
IN : Huit catégories, « au service de la marque, du jeu et de la création au sens large ». Un prix mesure-t-il la qualité créative… ou surtout la capacité d’un projet à circuler ? Où placez-vous le curseur, dans vos critères ?
N.C. : On ne récompense pas un « buzz » isolé. On récompense un projet solide… et on le teste à plusieurs niveaux. D’abord, il y a le dépôt : certains projets sont embryonnaires, d’autres finalisés, parfois déjà présentés ailleurs. Puis vient un premier tri, sur la pertinence et la promesse : une idée bien pensée, qui répond à un vrai sujet, avec une intention lisible et une exécution crédible. Les dossiers faibles, ou trop proches du copier-coller, sortent vite.
Ensuite, les jurés évaluent avec des critères simples : immersion (est-ce que le sujet est réellement traversé), conception (la valeur de l’idée, sa singularité), exécution (où en est le projet, quel niveau de craft). Et comme on avait aussi, dans chaque jury, des profils formateurs et des spécialistes IA, on pouvait à la fois juger des projets « en devenir » et repérer d’éventuels usages d’IA problématiques, pas pour les disqualifier par principe, mais pour éviter la triche.
Enfin, les finalistes passent à l’oral. Et là, oui, ça compte : la capacité à défendre son projet, à le pitcher, à l’incarner. Certaines positions bougent à ce moment-là. Et c’est important de le dire : rien ne se décide « dans le secret ». Tout le monde est au travail… jurés, participants, partenaires. L’énergie, elle est collective.
IN : En quelques mots, sur quoi portera l’étude Ipsos présentée ce soir ? Quelles grandes questions avez-vous voulu éclairer cette année ?
N.C. : Ce qu’on a voulu éclairer, c’est notamment la façon dont l’IA est perçue : est-ce que c’est un outil… ou est-ce que ça devient une fin en soi ? Et les résultats ont plutôt confirmé ce qu’on observait déjà dans le concours.
Ce qui nous intéresse, c’est justement d’accompagner cette bascule de manière lucide, pas idéologique.
Par exemple, je pensais que l’IA, surtout chez les jeunes, serait d’abord un objet de curiosité, voire d’ambition. En réalité, c’est souvent vécu comme une source d’inquiétude et comme une menace sur les savoir-faire. D’après vous combien de projets déposés pour le concours ont eu recours à l’IA lors d’une ou plusieurs étapes de leur production ?
IN : Je dirais… la moitié ?
N.C. : Votre réponse est très intéressante, surtout quand on considère votre âge (à savoir 31 printemps, NDLR). Pour peaufiner le teasing, je vous dirai juste : vous découvrirez la vérité ce soir…
IN : Si vous pouviez changer une seule chose dans la façon dont les marques briefent aujourd’hui, pour libérer réellement la création, ce serait quoi ?
N.C. : La vraie question, pour moi, c’est : quel type de création veut-on, aujourd’hui ?En France, on sait briller, régulièrement, que ce soit dans le jeu vidéo, l’animation… Sauf que la publicité vit avec les annonceurs. Si, du jour au lendemain, les annonceurs décident qu’il n’y a plus d’argent pour la création, tout se bloque.
Et ces dernières années, on a vu un phénomène assez clair : la création qui gagne des prix, c’est souvent de la création « grandes causes » ou des ghosts. Des briefs qu’on ne verrait pas forcément en France, des campagnes invisibles en dehors des festivals. On peut être content sur le papier… mais quelle est, aujourd’hui, la valeur réelle de la création, si on parle du métier des agences ?
La valeur créative, ce sont les vraies campagnes. Celles qui sont diffusées, qui sont vues, qui s’installent dans la culture. Donc oui, il y a un sujet.
Et je le dis sans accabler les jeunes créatifs : les ghosts peuvent aussi être une opportunité, parce que tout le monde cherche à montrer son niveau. Mais ce qui devient compliqué, c’est que, dans le système, l’annonceur a les clés. Et c’est ça, le point de bascule.