Bloc info sur la TNT : une première année pleine de rebondissements
Jusqu’où ira l’appétit des Français pour BFMTV, CNews, LCI et franceinfo ? Le « bloc info » qui les regroupe entre les canaux 13 et 16 de la TNT depuis le 6 juin 2025, a parfois tutoyé des sommets de part d’audience. Les résultats chaîne par chaîne sont plus contrastés. Sur un podium qui a déjà été très chahuté, les places sont très disputées.
En regroupant les chaînes info sur quatre canaux consécutifs de la TNT le 6 juin 2025, on pouvait s’attendre à davantage de zapping et à une concurrence accrue entre BFMTV (chaîne du groupe CMA Media), CNews (Canal+ / groupe Bolloré), LCI (groupe TF1) et franceinfo (France Télévisions). Les téléspectateurs ne se sont pas privés d’explorer l’offre et la première année a fait exploser les pronostics les plus fous.
Certaines tendances étaient déjà l’œuvre puisque, dans nos colonnes, Thierry Thuillier, directeur général adjoint du Pôle Information du Groupe TF1, constatait dès 2023 que l’on n’avait pas anticipé à sa juste mesure l’importance croissante des chaînes info dans les usages. Avant de refaire le film de l’an 1 du « bloc info », un petit flash-back s’impose…
A la fin du mois de mai 2025 :
CNews était la première chaîne info avec 3,4 % de part d’audience (pda) et surfait depuis un an sur la forte dynamique qui lui avait permis de détrôner BFMTV de son leadership, en visant notamment un public âgé qui passe du temps devant la télé ;
BFMTV suivait à 2,9 % et se résolvait bon gré mal gré à quitter le canal 15 qu’elle occupait depuis 19 ans pour le canal 13 jusqu’alors dédié aux chaînes parlementaires. Au-delà de ce changement de canal qu’elle n’a cessé de dénoncer, la chaîne composait aussi avec les conséquences de son rachat par CMA CGM en mars 2024, un changement de direction en octobre de la même année et le départ d’une cinquantaine de ses journalistes ;
Un an plus tard, l’arrêt sur image est tout autre :
BFMTV (canal 13) est redevenue première chaîne info depuis le mois de mars 2026, alors que cela ne lui était plus arrivé depuis janvier 2025 ;
CNews (canal 14) est à la peine depuis février 2026, ayant dû remodeler sa grille en profondeur après le retrait de l’antenne de Jean-Marc Morandini, définitivement condamné pour corruption de mineurs et harcèlement sexuel, et le départ de sa journaliste Sonia Mabrouk (annoncée à la rentrée sur BFMTV) ;
LCI (canal 15) est en forte progression, parvenant à se hisser deuxième chaîne info en avril (2,7 % de pda), après avoir été deuxième ex-aequo avec CNews en mars, mais de redescendre sur la troisième marche du podium en mai ;
franceinfo (canal 16) a vu sa part d’audience progresser mais reste toujours loin derrière les trois autres chaînes, pénalisée par sa faible durée d’écoute.
En mai 2026, les chaînes sont revenues à des performances « d’avant-guerre ». BFMTV a enregistré une part d’audience de 2,7 % quand CNews était à 2,6 %, LCI de 2,4 % et franceinfo à 1%.
Jamais les trois premières chaînes du bloc n’avaient été dans un tel mouchoir de poche (0,3 point), ce qui confirme l’idée souvent avancée d’un « match à trois » entre BFMTV, CNews et LCI.
LCI fait partie des chaînes qui ont le plus tiré parti de la nouvelle numérotation : « Avec une offre éditoriale rationnelle et posée, qui décrypte et analyse les phénomènes internationaux et leur interdépendance avec la vie quotidienne des Français, un nouveau public nous a découvert et est resté sur notre antenne. Nous avons attiré des téléspectateurs plus jeunes et certains qui regardaient d’autres chaînes info », détaille son directeur général Guillaume Debré.
L’actualité internationale, et en ce moment la guerre au Moyen-Orient, sont un pilier des soirées de LCI à grand renfort de cartes et d’experts militaires.
Des stratégies différenciées
Comment expliquer ces évolutions ? A l’approche de la nouvelle saison 2025-2026, les chaînes avaient certes musclé leurs grilles pour faire face au nouveau contexte concurrentiel et préparer une séquence électorale de deux ans, qui a débuté dès 2026 avec les municipales. Les choix éditoriaux ont été affutés et l’actualité a fait le reste…
Alors que CNews creusait son sillon de chaîne d’opinion, BFMTV a progressivement déployé une stratégie assez similaire à celle que LCI avait mise en place autour de l’actualité internationale et qui avait trouvé tout son sens et son efficacité au moment du début de la guerre en Ukraine.
« Ces deux chaînes sont passées à une information industrialisée après avoir repéré ce qui fonctionne : la guerre. Elles en font un feuilleton quoi qu’il se passe et le font d’ailleurs extrêmement bien. Cela fonctionne très fort quand il y a de l’actualité et, même quand il y en a moins, elles réussissent à rester en tête très régulièrement en se positionnant sur des sujets très pointus », note un observateur du secteur. Se sont aussi les deux chaînes qui se déploient le plus à l’international avec un grand nombre de correspondants à l’international au plus près des lieux de conflits et des sièges de pouvoir.
Pour Fabien Namias, DG de BFMTV, la remontada de la chaîne de CMA Media démontre au contraire sa capacité «à couvrir tous les champs de l’actualité : la guerre au Moyen-Orient, bien évidemment, mais aussi les phénomènes climatiques, de grands événements comme la victoire du PSG [en Ligue des Champions] et, naturellement, l’actualité politique. » Un des enjeux de la saison consistait à repositionner BFMTV sur son ADN et telle qu’elle avait été créée par Alain Weill, en misant sur le poids des images, les experts en plateaux et l’événement. Au moment des municipales, la chaîne s’est appuyée sur son implantation en région pour organiser des Grands débats avec les principaux candidats des grandes métropoles. Elle a été la seule à proposer un débat avec les candidats parisiens.
La guerre est présente en médaillon et en bandeau sur BFMTV mais quand un fait divers intervient, il est suivi au plus près.
Les partis-pris sont très différents du côté du service public : « franceinfo est la seule chaîne info qui reflète et éditorialise la diversité de l’actualité, sans feuilletonner un événement monothématique. Parce qu’elle propose des journaux complets toutes les heures avant de développer les principaux titres, les téléspectateurs qui viennent sur notre antenne savent que les 10 minutes de JT leur permet d’avoir un tour complet de l’actualité », avance son directeur général Nicolas Marut.
Jusqu’à 11,1 % de part d’audience en mars pour les quatre chaînes
Depuis la nouvelle numérotation, la part d’audience du « bloc info » a globalement progressé, à l’exception des mois décembre 2025 et mai 2026, marquées par des vacances et ponts. Elle se situe autour de 9 % de pda en période d’actualité assez calme, mais est montée à plus de 10 % à la rentrée 2025 lors des péripéties politiques liées aux débuts de Sébastien Lecornu à Matignon et à l’incertitude sur le budget.
Un pic à 11,1 % a même été enregistré en mars lorsque la guerre au Moyen-Orient, déclenchée le 28 février, est venue s’ajouter à une actualité plus prévisible autour des élections municipales.
La couverture quotidienne des chaînes connaît des écarts moins marqués que la part d’audience. Selon les données Médiamétrie, sur la période du 6 juin 2025 au 18 mai 2026, elle s’établissait en moyenne à :
11,4 millions de téléspectateurs quotidiens pour BFMTV (-8 % sur un an)
8,9 millions pour CNews (+4 %)
8,4 millions pour LCI (+36 %)
6,8 % pour franceinfo (+28 %)
Le reach quotidien de BFMTV est toujours resté très supérieur à celui de CNews, même lorsque cette dernière était première chaîne info ou même à son plus haut (4 % de pda en octobre 2025). Si BFMTV reste la chaîne qui progresse le plus lors des pics d’actualité, elle dépasse de moins en moins souvent les 12 millions de téléspectateurs quotidiens qu’elle a longtemps affichés. Au-delà des variations liées à la nouvelle concurrence et aux performances propres à chaque chaîne, la couverture suit logiquement la baisse du nombre de téléspectateurs sur la télévision linéaire.
BFMTV est aussi la chaîne info qui affiche le public le plus jeune, ses cibles privilégiées restant les actifs et les 25-49 ans (2,6 % de pda sur cette cible en mai). Même quand elle était deuxième chaîne info, BFMTV restait « en première position auprès du public jusqu’à 68 ans », précise une porte-parole.
LCI est bien représentée chez les CSP+ (2,4 % sur cette cible le mois dernier) quand CNews compte plus de seniors. La part d’audience de la chaîne connaît d’ailleurs régulièrement un creux pendant les périodes de vacances scolaires…
Des émissions scénarisées comme des fictions
En avril, la durée d’écoute par téléspectateur (basées sur l’ensemble de la population) s’est établie à 31 minutes pour LCI, 30 minutes pour CNews, 27 minutes pour BFMTV mais seulement 16 minutes pour franceinfo.
Cet indicateur qui, combiné à la couverture, permet de déterminer la part d’audience est particulièrement travaillé, avec son lot de cliffhangers pour inciter le téléspectateur à rester sur l’antenne. « Notre offre d’information est construite avec un scénario qui pose les enjeux, les problématise, les analyse et les élargit. Cette narration est très importante. On la reproduit sur nos émissions et nos tranches de flux », explique Guillaume Debré.
Pour la saison 2026-2027, franceinfo veut aussi renforcer le conducteur de ses émissions de fin d’après-midi pour donner davantage de repères et renforcer la notion de rendez-vous.
Chaque soir, avec son émission « Sur le terrain », franceinfo consacre un rendez-vous à l’Amérique de Donald Trump et s’appuie entre autres sur le bureau du groupe public à Washington.
Un paysage qui peut encore réserver des surprises
Si la constitution d’un bloc info a rebattu les cartes au sein de cet univers, les dynamiques internes des chaînes et les paris éditoriaux gardent toutes leur importance. Et les accidents ne sont pas à exclure. Au printemps, BFMTV a dû remanier en urgence au printemps sa matinale en perte de vitesse. Grâce à son nouveau 6h/9h, elle est désormais « première chaine info et deuxième chaîne de France » sur cette case.
Les bouleversements de la grille de CNews et la radicalisation de l’antenne ont visiblement déconcerté une partie de son public, notamment le programme de fin de matinée mis en place avec le média Frontières. La chaîne, qui n’a pas souhaité répondre à notre sollicitation, s’appuie encore sur un socle d’audience solide mais certains de ses « piliers » comme Philippe de Villiers ou même Pascal Praud réalisent parfois des scores assez faibles. Le 8 avril, ce dernier a même été dépassé par Apolline de Malherbe sur la case du matin entre 9h et 10h.
Pascal Praud est à l’antenne sur deux tranches très exposées de CNews, le matin et le soir.
Une des grandes inconnues tient évidemment à l’évolution des usages. Pour l’heure, les chaînes info ne ressentent pas encore le fossé qui se creuse entre les accros de l’info et ceux qui choisissent de s’en détourner. En partie parce qu’elles s’adressent et se concentrent sur un public déjà féru de nouvelles.
« Dans un monde qui évolue rapidement, l’information donne du sens. On ne voit pas de baisse dans la demande d’information mais plutôt l’attente pour une information différente, avec des pratiques qui se déportent vers le numérique », relate Nicolas Marut.
Il en veut notamment pour preuve le succès des sujets courts issus du 20 heures de France 2 qui font « un énorme carton sur TikTok », avec 136 millions de vues en mai. Le compte franceinfo sur ce réseau social a de son côté atteint 3 millions de vues. Le partenariat noué par France Télévisions avec YouTube, dont les contours ont été précisés lundi 2 juin 2026, offrira une autre manière d’appréhender l’information, « beaucoup moins linéaire mais tout aussi importante pour nous et complémentaire de ce que nous proposons sur franceinfo », ajoute-t-il.