Bernard et Chantal, John et Margaret : après les bobos, les « boomers », cette nouvelle cible qu’on adore détester… ou qu’on déteste adorer ?
Ils font le buzz sur les réseaux et ne savent sans doute même pas ce que « buzz » veut dire : Bernard et Chantal, retraités multipropriétaires et bien réacs sont les stars d'un compte parodique, qui enchante les internautes et les médias. On rit... jaune ?
Bernard et Chantal ont bien des soucis avec leur petit personnel.
Vraiment, ça devient de plus en plus pénible de gérer le petit personnel… « Premier week-end à Arcachon après l’hiver. La piscine est verte et le jardinier a encore augmenté (980€/mois). On parle de « résidence secondaire » comme si c’était un luxe. C’est surtout une deuxième charge mentale. Personne ne parle de la souffrance silencieuse des propriétaires. »
On compatit. Et le coeur saigne à la lecture des posts sur X de Bernard et Chantal, couple de retraités qui possède par ailleurs un site internet – entièrement réalisé par leur petit fils Hugo – en Comic Sans MS chatoyant, il va sans dire.
« Notre petite maison sur le Bassin d’Arcachon. Achetée en 1982 pour environ 125 000€. Bernard avait fait des heures sup à La Poste tout l’été pour compléter l’apport. L’agent nous dit qu’elle vaut 3,9M€ aujourd’hui, mais pour nous c’est juste notre chez-nous. » Les larmes nous viennent.
Bernard a durement officié comme employé à La Poste, Chantal a enseigné à des milliers de jeunes en tant que professeur de français. Ils sont tous deux multipropriétaires. Et pas mal réacs, aussi. Ni Bernard ni Chantal n’existent. Le compte, parodique, s’inspire d’un modèle britannique tout aussi corrosif, John and Margaret, originaires des Cornouailles et autoproclamés «Propriétaires depuis 1982. Passionnés de croisières». https://x.com/ukboomers
C’est un raz-de-marée en Mephisto. En quelques semaines, le compte de Bernard et Chantal a atteint les 40 000 abonnés, tandis que leurs homologues séduisent 41 000 fans. Certes, on est loin des chiffres des influenceurs/vendeurs de kits de blanchiment dentaires depuis Dubai. Ce sont plutôt les retombées médias qui donnent le tournis. Articles dans le Dauphiné Libéré, Le Figaro, sujet sur TF1…
Sous les pantalons Daxon, la rage ?
Bernard et Chantal ne sont pas seulement drôles. C’est bien plus grave que ça. Certes, on rit. Ou plutôt : on rit jaune. Car ce qui se joue dans ce format en apparence léger ne serait-il pas d’une toute autre nature – beaucoup plus amère ? L’impression d’une colère générationnelle qui n’a pas d’autre langue que la mise en scène drolatique pour s’exprimer. Sous les pantalons Daxon, la rage ?
Terrain miné ? La critique frontale du privilège intergénérationnel – logement inaccessible, retraites à deux vitesses, héritage immobilier bloqué – expose celui qui la formule au procès en jalousie, en assistanat, en ingratitude. D’où le génie formel du « mème boomer » : exprimer son sentiment d’injustice par la dérision. Sans passer pour un aigri qui passe ses journées de télétravail à ruminer, sur son canap’, devant Netflix, dans son 25 m2 dont il est locataire, à 40 ans. En 1982, Bernard achetait sur le Bassin d’Arcachon avec un été d’heures sup. En 2025, le Bernard 2.0 – qui ne se prénomme sans doute pas Bernard – ne peut pas y louer la moindre studette.
Rire des boomers pour ne pas pleurer ?
On le sait bien, l’humour comporte toujours une forme de vérité. Il sert aussi, dans bien des cas, de soupape. Mais la parodie induit aussi sa propre limite : ricane-t-on pour s’anesthésier, cacher sous le tapis de Chantal – rapporté d’un si beau séjour à Marrakech -, une asymétrie économique alarmante ?
Et quand la parodie devient virale, commentée dans la PQR et la PQN, documentée sur TF1, reste-t-elle encore mordante ? En somme, cette critique des «boomers» permet-elle de garder les dents acérées ? Ou, en l’espèce, le dentier…