Amour sous algorithmes : quand l’IA s’invite dans notre intimité
Entre compagnons virtuels, applications amoureuses et solitude contemporaine, l’intelligence artificielle redéfinit nos rapports à l’amour, au couple et à l’intimité.
Longtemps cantonnée à la science-fiction, l’idée de relations amoureuses entre humains et intelligences artificielles s’impose désormais comme une réalité sociale émergente.
Des chatbots conversationnels aux applications de compagnons virtuels, l’IA ne se contente plus d’assister ou d’informer : elle écoute, rassure et nous séduit à tel point que certains coeurs à prendre en tombe amoureux.
À mesure que ces usages se diffusent, une question s’impose : que révèlent ces amours numériques de l’évolution de notre rapport au couple, à l’intimité et à l’engagement ?
En 2024, une artiste espagnole, Alicia Framis, a choisi de se marier à un hologramme piloté par l’IA.
En octobre dernier, une japonaise de 32 ans a dit « oui » à un personnage inspiré d’un héros de jeu vidéo généré grâce à ChatGPT qui l’a demandée en mariage après plusieurs semaines de conversation et des centaines de messages échangés.
À l’échelle mondiale, le marché des compagnons IA connaît une croissance spectaculaire. En juillet 2025, 335 applications payantes de recherche destinées aux personnes en quête d’amour était disponibles sur la Toile, selon The Economic Times. 128 d’entre elles avaient été créées juste durant les six premiers mois de l’année. Ce business aurait généré 120 millions de dollars en 2025, selon Appfigures.
La promesse de ces sites est simple : une présence constante, personnalisée, toujours disponible et sans jugement. Dans un monde marqué par l’accélération des rythmes de vie, la fragilisation du lien social et la solitude, ces partenaires artificiels apparaissent comme une réponse technologique à un besoin affectif bien réel.
Toujours plus seul
Les témoignages recueillis par la presse illustrent ce glissement progressif. Dans Le Monde, certains utilisateurs ont raconté comment une interaction banale s’était transformée, au fil des échanges, en attachement émotionnel durable, parfois qualifié de « digi-romance ».
Aux Etats-Unis, une étude du MIT a révélé que près d’un Américain sur cinq a déjà expérimenté une aventure sentimentale virtuelle. Souvent l’amour ne se cherche pas : il vous tombe dessus comme un éclair. Seuls 6,5 % des participants à l’enquête du célèbre institut basé à Boston ont ainsi reconnu s’être tournés volontairement vers des applications comme Replika ou Character.AI pour trouver l’âme soeur. La plupart « tombent amoureux par accident », au fil de leurs échanges passionnés mais pas toujours passionnant avec ChatGPT ou Mistral.
L’amour 2.0 peut toutefois vite se révéler dangereux. 10% des membres du groupe r/MyBoyfriendIsAI sur Reddit admettent être émotionnellement dépendants de leurs compagnons virtuels. 4,6% disent avoir perdu leurs repères avec la réalité et ils sont à peine moins nombreux (4,2%) à utiliser l’IA pour fuir tout contact humain. Mais il y a pire encore…
1,7 % des sondés ont déjà eu des pensées suicidaires liées à ces interactions.
Certaines tragédies bien réelles ont conduit des familles à attaquer les géants de la tech en justice et à alerter le Congrès. L’exemple d’un adolescent de 14 ans qui s’était donné la mort en 2024 après avoir cherché de l’aide auprès d’un bot conversationnel avait marqué l’opinion.
Ce phénomène s’inscrit dans une recomposition plus large des normes conjugales. En France, un récent sondage Ifop pour Gleeden sur le couple libre montre un recul de l’infidélité « classique » au profit de modèles relationnels plus explicites et négociés. 15% des Français déclarent ainsi avoir déjà vécu une relation ouverte et 8% se trouvent actuellement dans cette situation. Si ces pratiques restent minoritaires, elles témoignent d’une individualisation croissante des parcours amoureux, où l’épanouissement personnel prime sur les normes traditionnelles d’exclusivité. L’expérience d’une relation ouverte au cours de sa vie est beaucoup plus répandue à Paris (23%) que dans le reste de l’Hexagone (15%).
Dans ce contexte, les relations avec l’IA apparaissent comme une extension radicale de cette « logique » : une relation sans contraintes sociales, sans jalousie, sans conflit, où l’autre est entièrement ajusté à soi.
L’IA devient un miroir affectif, reflétant les attentes, les désirs et parfois les failles émotionnelles de l’utilisateur. Contrairement à un partenaire humain, elle ne s’éloigne pas, ne contredit pas et ne revendique pas d’autonomie réelle. L’intimité est fluide, mais profondément asymétrique.
Cette asymétrie soulève de nombreuses inquiétudes. Des chercheurs de l’université Cornell ont ainsi montré que les chatbots sont capables de suivre et d’amplifier les émotions de leurs utilisateurs, favorisant des processus d’attachement comparables à ceux des relations humaines.
Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain
Pour autant, réduire ces relations à une simple dérive technologique serait simpliste. Pour certaines personnes isolées, âgées, en situation de handicap ou en souffrance psychologique, l’IA peut offrir un espace d’expression émotionnelle et un soutien réel. Comme le couple libre, la relation à l’IA n’est ni intrinsèquement émancipatrice ni fondamentalement aliénante : tout dépend des conditions, des usages et du cadre éthique.
La question centrale devient alors politique et morale. Qui est responsable du lien affectif créé ? Les entreprises peuvent-elles exploiter l’attachement émotionnel à des fins commerciales ? À l’heure où l’intimité devient une donnée monétisable, la régulation de ces technologies apparaît comme un enjeu majeur.
Un changement sociétal profond
Les relations amoureuses avec l’IA ne remplacent pas l’amour humain, pas plus que le couple libre n’a supplanté le couple exclusif. Mais elles révèlent une transformation profonde de notre imaginaire sentimental : un désir de relations plus sécurisées, plus maîtrisées, parfois au prix de l’altérité.
À travers l’IA, ce n’est peut-être pas une machine que nous aimons, mais une version idéalisée de la relation, débarrassée de ses « aspérités » humaines. L’amoureux virtuel est toujours là quand vous le souhaitez mais il ne vous demande rien en retour. Il vous idéalise sans jamais vous contredire. Miroir, mon beau miroir!
Reste à savoir si cette quête de confort affectif nous rapproche de nous-mêmes… ou nous éloigne durablement des autres.