INfluencia : Le Canard enchaîné s’est déployé il y a seulement deux ans sur le numérique, avec un site lancé à la rentrée 2024. Quel bilan faîtes-vous de cette première étape ?
Hervé Liffran : Nous nous sommes lancés un peu tard, ce qui a peut-être permis d’éviter certaines erreurs ou les sommes folles que certains ont dépensé à tort et à travers. Face à la baisse tendancielle des ventes papiers, nous avons un vrai problème de renouvellement du lectorat. D’où la décision, en 2022, de lancer le site qui a été opérationnel en septembre 2024.
La plus grande partie de notre diffusion et de nos revenus vient du print. Il s’agit de développer le web sans accélérer la baisse du print, ce qui n’est pas facile.
La greffe du web est difficile à faire côté lecteurs. Certains anciens lecteurs sont passés au numérique et reviennent d’ailleurs au papier. Nous n’avons pas d’étude précise sur le profil des lecteurs numériques mais ceux qui viennent – et qui restent – sont manifestement plus jeunes et rompus au numérique.
En interne, comme chez tous les confrères en leur temps, le web a d’abord été vu comme un corps étranger. Il faut que les équipes se l’approprient, prennent plaisir à y participer et à écrire, qu’elles pensent print et web… C’est long, ce n’est pas un chemin de tout repos et il peut y avoir des erreurs.
Au départ, nous avons pris le parti de ne pas créer une grosse équipe avec tout un écosystème numérique, ce qui s’est avéré plutôt positif. Le choc des cultures a été fort mais moins important qu’il aurait pu l’être.
Au niveau éditorial, le numérique nous a permis d’arrêter de se faire piller par les confrères… Quand le journal ne paraissait que le mercredi, il y avait toujours un risque que les infos exclusives paraissent ailleurs. Aujourd’hui, on fait un push et on les met sur les réseaux sociaux. Les archives sont aussi proposées aux abonnés.
IN : Où en êtes-vous des abonnements numériques et quelle est la dynamique des recrutements ?
H.L. : Nous avons près de 16 000 abonnements purement numériques, soit 50 % de plus que lors du lancement du site en septembre 2024 (au moment de la crise sanitaire, l’ancienne direction avait mis en place une version pdf, ndlr). Ils sont à comparer aux quelque 70 000 abonnements papier, dont un peu plus de 28 000 donnent un accès couplé au print et eu numérique.
L’ensemble des abonnements papier et numérique a augmenté de 35 % depuis le lancement du site. Les ventes papier ont continué à baisser. Les abonnements beaucoup moins et, au final, très peu.
Grâce aux abonnements numériques, nous avons quasiment réussi à enrayer la baisse des abonnements. Maintenant, il faut arriver à enrayer la baisse de la vente au numéro.
Cela ne peut passer que par un développement beaucoup plus important des abonnements numériques, même si nous allons faire des efforts sur essayer de freiner autant que faire se peut la baisse du papier.
On vend en moyenne 130 000 exemplaires dans les kiosques, avec une baisse qui se situe dans la moyenne du marché des quotidiens.
Pour compenser la baisse tendancielle des ventes sur le papier, il faudrait gagner encore 10 à 15 000 abonnements numériques. On ne va pas y arriver tout de suite…
IN : D’où l’accélération de la stratégie numérique que vous avez présentée en interne mercredi 1er juillet 2026 ? Quelles seront les nouvelles étapes ?
H.L. : Nous avons présenté la stratégie print et web pour reconquérir des abonnés et détaillé la stratégie sur les réseaux sociaux. Tout cela va se déployer dès à présent pour que nous puissions en voir les premiers effets à partir de l’automne.
Aujourd’hui, une personne est dédiée à 100 % aux réseaux sociaux. Nous allons développer de plus en plus de contenus exclusifs ou originaux sur le numérique, et nous lancer dans la vidéo grâce au recrutement d’un vidéaste.
Cette stratégie de contenus doit permettre d’habituer les lecteurs à venir une ou plusieurs fois par jour sur nos supports numériques. Nous voulons aussi lancer des newsletters.
Dès la rentrée, une newsletter générale sera proposée à tous les contacts dont nous avons l’adresse mail. Elle sera ensuite déclinée sur plusieurs thématiques.
Nous réfléchissons aussi à l’opportunité de lancer une vraie application, qui permettrait d’aller plus loin que l’application de lecture actuelle.
Le journal va aussi se doter d’un embryon de service marketing, ce qui n’existait pas et constitue une petite révolution.
IN : Comment pourrait s’exprimer cette stratégie marketing ? Allez-vous sacrifier aux abonnements à 1 euro ?
H.L. : Il n’en est pas question ! Quand vous proposez ce type d’offre, vous insinuez que le contenu proposé ne vaut pas cher et, ensuite, vous n’arrivez pas à remonter le prix. Ce service fera en revanche le travail de conquête qu’opèrent tous les services marketing des journaux.
IN : Le Canard enchaîné tient viscéralement à son indépendance économique. Le journal a-t-il les moyens de financer cette transition vers le numérique ?
H.L. : Nous allons publier pendant l’été les comptes 2025. L’an dernier, le journal a dégagé un bénéfice mais qui est exclusivement dû à nos résultats financiers.
Le Canard a un « trésor de guerre » qui nous est aujourd’hui extrêmement précieux pour gérer la transition numérique dans des conditions que beaucoup de gens envieraient.
IN : Un certain nombre de revues – parfois avec des orientations politiques marquées – ont été créées autour de la satire. Est-ce que l’arrivée de concurrents vous fragilise ou au contraire vous stimule ?
H.L. : On n’a pas senti de menace à travers tout ce que font nos confrères… Le problème vient plutôt du fait qu’aujourd’hui plein de gens ne comprennent pas la satire ou la plaisanterie. Cela devient de plus en plus difficile de faire de la satire mais on s’y essaie encore et je pense que nous avons encore quelques bonnes années devant nous.
IN : Nous allons entrer rapidement dans une année d’élection présidentielle. En quoi l’éventail de solutions dont vous allez vous doter va-t-il aider le journal à être présent et différenciant ?
H.L. : Pendant la campagne, nous avons prévu de faire des vidéos et nous allons aussi nous doter d’un outil de live sans jamais tomber dans l’information continue.
Il n’est pas question de perdre son âme dans l’info continue mais, chaque fois que nous avons une plus-value à apporter en tant que Canard, nous l’apportons. Pendant la campagne, cela passera peut-être par des révélations sur des candidats et aussi par la satire.
Beaucoup de gens se marrent en lisant le Canard. S’ils ne se marrent pas, c’est qu’on a raté notre coup.