28 mai 2026

Temps de lecture : 5 min

Daphné Roulier (Terre Sauvage) : « Aujourd’hui, émerveiller reste indispensable mais cela ne suffit plus. Il faut éclairer, interpeler, croiser les regards et nourrir les débats »

Avec une couverture sur le loup, un grand entretien avec Emmanuel Faber (ex-Danone), des invitations à regarder le vivant…, Terre Sauvage ouvre une nouvelle page de son histoire sous la houlette de Daphné Roulier, directrice de la ligne éditoriale de Terre & Fils Média. Pour l'ancienne figure de Canal+, renouer avec le vivant relève à la fois d’une nécessité collective et d’un engagement personnel.

(c) Lionel Guéricolas-Agence 1827 pour LCP

INfluencia : La nouvelle formule de Terre Sauvage, sortie ce 27 mai, est la première évolution au sein du portefeuille de titres de Terre & Fils Média, fondé en 2025 par Jean-Sébastien Decaux. Sur quelles bases avez-vous travaillé pour relancer ce titre racheté en 2024 à Bayard ?

Daphné Roulier : L’ambition n’était pas de rompre avec l’histoire de ce magazine qui est depuis 40 ans un titre de référence sur le vivant, mais de prolonger son héritage en l’inscrivant dans l’époque et les usages.

Depuis ses débuts, Terre Sauvage a fait de l’émerveillement sa signature à travers des textes et des photos puissantes, en partant du principe que l’émotion est une extraordinaire porte d’entrée vers la compréhension et, in fine, vers l’action.

Aujourd’hui, émerveiller reste indispensable mais cela ne suffit plus. Il faut éclairer, interpeler, croiser les regards et nourrir les débats.

Les sujets environnementaux et écologiques structurent notre rapport au monde et concernent intimement chacun d’entre nous mais sont très insuffisamment traités dans les médias et font l’objet de beaucoup de désinformation.

La nécessité de proposer des espaces de compréhension fondés sur la connaissance, la nuance et la pédagogie est plus forte que jamais. Terre Sauvage veut aider à mieux comprendre notre rapport au sauvage et à retrouver notre lien avec le vivant, qui mérite plus que jamais un média à la hauteur des enjeux de l’époque.

IN : Le magazine avait connu une période extrêmement difficile lorsque Bayard avait décider de céder son pôle « Nature et territoires » pour se concentrer sur ses « grands secteurs éditoriaux »…

D.R. : L’équipe actuelle a continué de sortir le magazine malgré une rédaction très restreinte – 6 ou 7 journalistes – mais ce n’était pas tenable. Je sais gré à Jean-Sébastien Decaux d’avoir repris le titre, de lui donner les moyens de se développer et de se renouveler.  

IN : Comment inscrivez-vous Terre Sauvage dans son époque ?

D.R. : La nouvelle formule inaugure de nouveaux formats et ouvre ses pages à de nouveaux contributeurs : Elisabeth Quin qui partage ses lectures, l’humoriste et chroniqueur Yann Marguet (Quotidien, France Inter…), bientôt la jeune dessinatrice Jade Khoo qui fera le dessin de fin du journal à partir du 2e numéro de la nouvelle formule.

Pour son premier numéro, je tenais à ce que ce soit Catherine Meurice pour qui j’ai une admiration sans borne. Le naturaliste Antoine Lavorel qui a travaillé avec le photographe et cinéaste Vincent Munier (La Panthère des neiges, Le Chant des forêts…), fait découvrir les animaux du jardin.

Terre Sauvage doit devenir un média que l’on lit mais aussi que l’on suit, que l’on partage et avec lequel on interagit.

Le magazine se prolonge sur le digital avec un nouveau site alimenté par les archives et des contenus dédiés qui rebondissent sur l’actualité. Sur les réseaux sociaux, la marque est déjà présente sur Facebook et d’Instagram. Nous ouvrons TikTok pour toucher de nouvelles cibles affinitaires sur les sujets du vivant.

Courant juin, une newsletter bimestrielle, entièrement gratuite à ses débuts, sera créée. Dans un deuxième temps, nous voulons aussi lancer une chaîne YouTube et des podcasts.   

IN : Le numéro de la nouvelle formule consacre sa couverture et un dossier à « notre part de loup ». Qu’est-ce que cela dit de notre rapport au sauvage et à la nature ?

D.R. : Nous sommes la première génération à être totalement déconnectée de la nature. Notre référentiel n’est plus le même que celui de nos parents et de nos grands-parents. Aujourd’hui, un enfant nord-américain est capable de citer mille marques et de reconnaître leurs logos, mais peine à nommer dix espèces végétales ou animales de sa région.

On ne défend que ce que l’on connaît et ce qui a bercé notre enfance et notre adolescence. Pourquoi un enfant irait-il les défendre les oiseaux s’il n’en a jamais entendu ? On a vidé les océans et la population d’insectes a été décimée mais il n’y a que les anciennes générations pour s’en alarmer. Les jeunes ne voient pas où est le problème puisqu’ils ont toujours connu cela.

Les paysages ont été transformés et les milieux vivants sont devenus un arrière-plan de selfie. La nature ne peut pas et ne doit pas être réduite à un décor.

En philosophie, la distinction entre nature et culture a été un drame. En réalité, l’homme est un vivant parmi les vivants et juste un maillon de la chaîne. Si on continue à détruire ce qui fait que cette planète est habitable, il ne restera plus rien.

Pour le philosophe Baptiste Morizot, la crise environnementale est liée à une crise de la sensibilité. Nous n’avons plus aucune sensibilité à l’égard du vivant, d’où la nécessité de repenser notre rapport au vivant, de refaire société avec la Terre et de nous reconnecter à la nature car nous sommes tous dépendants de ce tissu de relations qui rend ce monde habitable.

La crise écologique est intimement liée à notre manière de considérer les autres formes de vie que la nôtre. Il est urgent et nécessaire de repenser notre relation au monde.

Mon ambition – et c’est presque de l’hubris – c’est d’aider à mieux comprendre notre rapport au sauvage, à retrouver notre lien au vivant et notre sens de l’émerveillement puis, partant de là, de redonner l’envie à tout un chacun de préserver nos communs.

IN : Quel rôle joue la Fondation Terre & Fils dans cet écosystème ?

D.R. : La fondation a créé un Prix Terre Sauvage, qui est une manière de créer une communauté, de faire connaître et de défendre le travail de ceux qui travaillent sur le vivant, notamment les jeunes.

IN : Vous êtes aussi directrice éditoriale de Galatée Films, la maison de production fondée par Jacques Perrin, à l’origine de grands documentaires comme Microcosmos : Le Peuple de l’herbe ou Le Peuple migrateur. Quelles synergies peut-on attendre entre les différents actifs de Terre & Fils Média ?

IN : Il y en aura et il y en a déjà eu. Galatée Films a par exemple produit Seul sur l’atoll, journal d’un naufragé volontaire, écrit par le documentariste Jérôme Raynaud et le biologiste Matthieu Juncker, parti vivre 200 jours seul sur un atoll inhabité de Polynésie française. Ce documentaire, produit pour France 5 et Ushuaïa TV, avait fait dès octobre 2025 la couverture de Terre Sauvage, l’objet d’un reportage et d’une interview de Matthieu Juncker.

IN : Que doit-on attendre pour la suite ?

D.R. : Nous avons plein de projets en cours. J’aime cette idée de créer un écosystème sur le vivant. C’est aujourd’hui un enjeu existentiel à côté duquel je ne veux pas passer. Quand je vois les images de gens qui s’installent dans la rue trois jours avant la sortie d’une Swatch en collaboration avec Audemars Piguet, je me dis que le monde est devenu totalement fou.

Au lieu de se mobiliser pour les urgences absolues, certains passent des nuits dehors et font le pied de grue pour acheter une montre. On est dingues !

Je suis très heureuse d’être un des rouages du projet de Terre & Fils Média projet autour du vivant. Pour moi, ce n’est pas juste un job, c’est un engagement.

En savoir plus

Terre & Fils Média, fondé en 2025, est l’entité dédiée à la production et à la diffusion de contenus engagés sur la nature sauvage et le vivant de Terre & Fils Investissement, structure d’investissement à impact créée en 2019 par Jean-Sébastien Decaux.
Il regroupe Galatée Films, Terre Sauvage, Alpes Magazine, et détient une participation dans Regain, magazine dédié aux nouvelles ruralités.
Après la relance de Terre Sauvage, qui affiche selon son éditeur une diffusion de 13 000 ex., une nouvelle formule d’Alpes Magazine est envisagée pour la fin de l’année. Ce titre avait été créé en 1990 par Milan Presse (groupe Bayard).
Les deux titres avaient été acquis par Terre & Fils Média lors de la vente par Bayard de son pôle Natures et Territoires en 2024.

Daphné Roulier lance par ailleurs, le 29 mai 2026 sur LCP-Assemblée Nationale et en partenariat avec Terre Sauvage, une nouvelle collection d’entretiens de son émission Quai n°8, avec des femmes et des hommes qui ont choisi de consacrer leur vie à la défense de l’environnement et à l’urgence écologique : Isabelle Autissier, François Sarano, Sébastien Bohler et Dominique Bourg.

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