Michou sur M6 pour la Coupe du Monde : les créateurs ne remplacent pas les journalistes, mais ce ne sont pas de simples appâts générationnels
L’annonce a suscité son lot de critiques, entre scepticisme sur la légitimité et procès en “dérive” des médias. Pourtant, l’arrivée de Michou dans le dispositif de M6 pour la Coupe du monde dit moins un remplacement des journalistes qu’un déplacement des rôles...
M6 n’a pas recruté Michou pour commenter un match ni concurrencer les voix établies du direct.
C’est précisément là que le choix devient intéressant. À 24 ans, le youtubeur aux 11 millions d’abonnés est attendu ailleurs : dans un rôle hybride, chargé de produire des contenus « derrière les buts », à destination de ses propres réseaux, de ceux de la chaîne et du magazine d’après-match.
Un positionnement hautement stratégique : celui des coulisses et de la circulation sociale de l’événement.
Le sujet dépasse la polémique. La question n’est plus seulement de savoir si un créateur est légitime pour parler football. Michou reconnaît lui-même ne pas « être un expert ».
La vraie question est celle du partage des rôles dans une économie de l’attention où la télévision ne possède plus seule l’accès au public.M6 a acheté les droits du Mondial « à prix d’or ». Elle doit donc maximiser l’exposition de son investissement, y compris auprès de jeunes publics.
Le malaise exprimé par Cécile Grès, journaliste de France Télévisions, dit pourtant quelque chose de l’état d’esprit du groupe (France) presse.
« Pour moi, derrière les buts, il prend la place d’un journaliste », a-t-elle estimé dans Puremédias l’hebdo, en rappelant que des étudiants se forment à ce métier avec passion.
Pourtant, comme le rappelle Anaïs Loubère, fondatrice de l’agence Digital Pipelettes :
« Le débat n’est pas de savoir si les influenceurs remplacent les journalistes. L’enjeu, c’est que les usages changent : 30 % des moins de 35 ans vont sur YouTube dès qu’ils allument la télé. Il faut créer des ponts M6 cherche cet « angle mort. Ne pas faire de l’expertise technique, mais vivre le truc depuis les gradins et la rue », explique Anaïs Loubère.
Concernant les critiques dont M6 a été la cible, « il y a plusieurs niveaux de lecture », poursuit-elle. « Certains ont rapidement enterré Michou en se basant sur des audiences jugées décevantes lors de son passage dans 20.10 sur M6. C’est une conclusion un peu hâtive.
Surtout, ceux qui critiquent ne sont pas la cible. Entre des publics plus âgés qui se demandent encore « qui est Michou ? » et des puristes du football attachés à une certaine sacralité, le bruit qu’ils produisent ne reflète pas l’audience réellement visée ».
Parler de grand remplacement (vous nous excuserez l’usage de ce terme) semble donc un brin réducteur.
Le journaliste conserve la vérification, le commentaire, la hiérarchie de l’information, la contextualisation. Le créateur apporte autre chose : un langage, une relation déjà construite avec une communauté, une capacité à faire exister l’événement dans des formats plus courts, plus incarnés, plus partageables.
Le problème commence quand cette complémentarité n’est pas explicitée. Si la chaîne ne dit pas clairement ce que fait l’un et ce que fait l’autre, elle nourrit l’idée d’une concurrence directe.
M6 n’est pas seule à tester cette zone grise. Canal+ a déjà confié le tapis rouge des César à Léna Situations. TF1 a fait appel à Paola Locatelli pour les NRJ Music Awards. Même sans chiffre précis dans la compilation fournie sur l’allocation du budget publicitaire, l’enjeu est clair, à chaque fois, la logique est la même : utiliser des personnalités capables de créer un pont avec des publics moins captifs de l’antenne linéaire.
On pouvait s’attendre à ce que Michou fasse vivre l’événement sur ses réseaux bien avant
Le cas Michou dépasse le simple débat corporatiste. Il signale surtout la manière dont les diffuseurs reconditionnent leurs droits pour en maximiser la désirabilité. En bref… l’audience jeune ne se récupère plus seulement avec un spot placé dans un écran premium. Reste un risque : réduire les créateurs à des appâts générationnels. Tout dépendra alors de la valeur réelle apportée.
« C’est vrai qu’on pouvait s’attendre à ce que Michou fasse vivre l’événement sur ses réseaux bien avant. On aurait pu imaginer des contenus « backstage » : lui dans les locaux d’M6, la découverte de ses premiers micros, son appart à New York », concède Anaïs Loubère.
Avant de conclure : « Cela a aurait permis de jouer sur le côté hyper communautaire. Il aurait même pu créer des concepts YouTube à gros budget en amont, faire des matchs « Rappeurs vs Youtubeurs » pour créer de la rétention un mois avant le tournoi. M6 semble avoir temporisé son investissement… peut-être parce que c’est nouveau poureux ».
Si Michou apporte un regard de terrain, une narration différente, une capacité à faire comprendre l’atmosphère d’un Mondial aux publics qui n’en suivent pas les codes, la complémentarité aura du sens.
S’il ne sert qu’à importer ses abonnés dans la mécanique promotionnelle de M6, la polémique retombera peut-être, mais elle aura posé la bonne question : dans les grands événements, qui produit encore de l’information, et qui produit seulement de l’attention ?