20 mai 2026

Temps de lecture : 6 min

Diffusion en hausse, lectorat jeune (un quart a moins de 30 ans)… les recettes du succès de Philosophie magazine, à contre-courant

Voilà deux décennies que Philosophie Magazine nous invite à réfléchir avec des couvertures qui rappelleront à certains leur épreuve du Bac. Pas pour convoquer les emportements d'inspiration ou les traumas, mais pour s’interroger sur le monde et la société grâce aux outils de la philosophie. Explications avec son directeur de la rédaction, Alexandre Lacroix.

®Serge Picard Allary Editions

INfluencia : Philosophie Magazine s’apprête à fêter ses 20 ans et maintient au fil des ans une proposition éditoriale originale. Sur quelles bases le projet a-t-il été construit et comment a-t-il évolué ?

Alexandre Lacroix : La ligne éditoriale n’a pas changé depuis 20 ans. Nous voulions proposer un magazine qui regarde le monde avec les outils de la philosophie. Pas un magazine sur la philo, ce qui en aurait fait une revue spécialisée, mais un magazine qui ne s’interdit rien. On peut aborder tous les sujets de société, les questions existentielles, la politique, les avancées scientifiques… mais toujours avec un traitement philosophique.

Cela correspond à une évolution de la discipline que l’on avait enregistrée. Dans mon premier édito de mars 2006, je citais Michel Foucault. Pour lui, après le déclin des grandes questions métaphysiques, la philosophie s’est en quelque sorte sécularisée et regarde son époque. Il disait : « La question de la philosophie, c’est la question du présent qui est nous-mêmes. »

C’est quasiment la définition de notre ligne éditoriale depuis le début et aussi ce qui fait que le Philosophie Magazine a du succès au-delà d’un cercle de simples curieux de la philosophie, des étudiants, des professeurs ou des spécialistes.

Le titre s’inscrit en complément des sites d’information ou des newsmagazines pour les gens qui ont envie de comprendre, d’approfondir, d’avoir des idées un peu stimulantes ou originales.

IN : Dans ce panorama très large de thèmes, qu’est ce qui fait une bonne couverture ?

A.L. : C’est toujours un équilibre assez fin à trouver. Il faut trouver une voie qui est la nôtre : poser une question sur laquelle le lecteur aura envie d’avoir un éclairage mais qui ne pourrait pas être le sujet d’un magazine de psychologie ou d’un féminin, ni celui d’un magazine d’actualité.

Dès que nous sommes trop psychologisants ou trop proches des faits, les lecteurs nous sanctionnent.

Ils considèrent que nous sortons de notre pacte de lecture qui tourne autour de la compréhension rationnelle, de l’élucidation du monde et de nos vies à travers des concepts.

Un dossier comme « l’IA et moi », c’est parfait ! En octobre 2025, en vue d’une rentrée politique tendue, nous avions titré « A quel moment je m’engage ? ». Le numéro n’a pas marché car la question a été considérée comme trop factuelle ou trop directement politique. Pareil pour le thème « Qu’est-ce qu’un rapport sain à l’argent ? ». Le pouvoir d’achat est une question importante mais la notion de « sain » a été perçue comme trop psychologisante.

Les trois premières couvertures de 2026 ont réussi à poser des questions perçues comme philosophiques.

En début d’année, on avait envie de parler de tout ce qui recommence dans le quotidien. « Quand recommencer en amour, au travail, dans la vie ? » fait aussi référence à l’éternel retour de Nietzche, à la thèse de Gilles Deleuze autour de la différence et de la répétition… La question de la répétition et du recommencement est extrêmement travaillée dans la tradition philosophique et on a eu des outils extrêmement puissants pour la traiter.

Les trois premières couvertures de l’année 2026

IN : La philosophie est-elle aussi une bonne entrée en matière pour détecter les débats de société ?  

A.L. : Parfois, on arrive en retard sur un débat de société mais cela peut fonctionner quand même, comme avec notre couverture sur le complotisme en 2023. Inversement, en mars 2022, on avait fait un dossier sur le thème « Comment la droite s’est emparée des esprits » après nous être rendu compte que l’extrême droite reprenait beaucoup le vocabulaire de Gramsci et son concept d’hégémonie.

Le dossier montrait que l’on prépare les élections en façonnant les représentations mais, à cette époque, c’était un peu trop tôt et nos lecteurs n’ont pas saisi l’actualité du sujet. On l’aurait fait au moment de la deuxième investiture de Trump, cela aurait été plus intéressant…

IN : Aujourd’hui, tout le monde semble parler d’Antonio Gramsci…

A.L. : Ses concepts philosophiques font écho avec l’actualité, notamment l’interrègne, qui désigne le moment où un ordre ancien s’est effondré et où on ne sait pas encore quel sera l’ordre nouveau.

C’est pour lui le moment où naissent et grandissent les monstres et donc les dangers. On peut rapprocher ce concept d’une puissance américaine qui semble aujourd’hui prendre des positions anti-démocratiques ou faire le jeu des autoritarismes.

Ce n’est pas toujours très encourageant mais cela peut expliquer le fait que l’on parle beaucoup de Gramsci. Et aussi le succès de notre magazine cette année car, dans l’interrègne, on peut avoir envie de philosophie.

Platon avait commencé son cycle d’écriture des Dialogues après l’échec de la démocratie à Athènes et alors qu’il faisait lui-même face à l’autoritarisme de la dictature des Trente. C’est par désespoir politique qu’il s’est tourné vers la métaphysique et la philosophie.

L’interrègne, c’est aussi le moment des possibles quand la politique déçoit ou inquiète…

IN : Comment votre invitation à la réflexion se conjugue-t-elle avec une société de plus en plus polarisée et à une culture du clash où le dialogue semble souvent devenir impossible ?

A.L. : Cela se conjugue mal… On propose des réflexions à des amateurs de positions nuancées et non partisanes. Les gens sont très polarisés vont peut-être se désintéresser de notre proposition qu’ils trouveront insuffisamment engagée.

On fait le pari délicat qu’il restera tout de même un grand public qui a envie de réflexion, de nuance, de prise de distance, de mise à distance des clashs…

On peut se demander pourquoi tout le monde est devenu fou et perd la raison à prendre des positions tranchées sur beaucoup de sujets. Y compris certains intellectuels et philosophes qui prennent des positions outrancières dans lesquelles on a du mal à reconnaître ce qu’ils étaient auparavant…

De fortes puissances travaillent à mettre notre époque sous tension. Il y a une menace sur un certain nombre de valeurs auxquelles sont attachés les Français comme la liberté d’expression, un sens d’égalité de la redistribution sociale…

On peut avoir l’impression qu’il faudrait se préparer à un combat et avoir des idées elles-mêmes combatives. C’est peut-être précisément un biais et la radicalisation – qu’elle soit à gauche ou à droite – ne va faire qu’aggraver les maux du présent.

A ces gens qui ne sont plus capables de raisonner sur les crises mondiales de façon calme, distanciée, rationnelle, en posant le pour et le contre, je préconiserais de faire ce que je demanderais à mes étudiants : lire, réfléchir…

IN : Le groupe a-t-il la taille suffisante pour continuer à garder son indépendance éditoriale et économique ?

A.L. : Notre petit groupe est indépendant et nous décidons seuls des sujets que nous voulons traiter. A côté de ses ressources propres, il est presque exclusivement financé par le directeur de la publication Fabrice Gerschel.

Le groupe est rentable ou tout au moins parvient à financer toutes ses activités.

A côté de Philosophie Magazine et toutes ses extensions print, numériques et sociales, il comprend aussi une édition allemande de Philosophie Magazine, le magazine Sciences humaines, Philonomist qui est un média orienté vers les entreprises et l’analyse de la vie économique…

IN : les chiffres de vente sont en progression ces dernières années, avec une diffusion France payée de 35 440 ex.…

A.L. : Ils étaient en progression en 2025 (+1,17 % après une hausse de 6,62 % en 2024, ndlr) mais, sur le long terme, ils sont assez stables avec une diffusion payante se situe toujours entre 40 et 50 000 exemplaires.

Cela va à l’encontre de la tendance de la presse et c’est même une performance dans un marché qui s’est beaucoup rétracté en 20 ans, notamment en ce qui concerne le nombre de points de vente.

Notre lectorat comporte aussi près d’un quart de moins de 30 ans. Toute la presse n’a pas cette chance. Certains lecteurs sont abonnés par leurs parents pour leur année de philo en terminale. Un certain nombre reste abonné pendant leurs études et ils nous accompagnent quelques années.

Les gens s’abonnent sur une proposition mais, dans chaque sommaire, une grande variété de sujets. Il y en a un peu pour tous les goûts.

Le profil type du lecteur reste un ou une CSP+ de plus de 45 ans en recherche une stimulation intellectuelle.

Après des études supérieures, ils trouvent que la vie professionnelle les abêtit un peu et ils s’appuient sur le journal pour retrouver une stimulation par les idées qui leur avait plu pendant leur vie étudiante.

IN : La publicité est-elle une source de revenus ?

A.L. : Malheureusement non, ne serait-ce que parce qu’un magazine sans pub est austère. Sans aucune publicité, vous avez l’air d’un livre. Même aux périodes les plus fastes, elle n’a jamais représenté plus de 5 % des revenus, issus de secteurs captifs.

Dans son fonctionnement, la publicité cherche des médias qui parlent à une cible précise. On pourrait répliquer qu’il est aussi intéressant de parler à un grand public cultivé, éduqué, qui a souvent des postes à responsabilités et un certain pouvoir d’achat. Nous n’avons hélas pas un segment de population homogène et uniforme à offrir aux régies

IN : Si on revient sur votre univers plus « captif », quel regard portez-vous sur les jeunes philosophes qui permettront au journal de se projeter dans l’avenir ?

A.L. : On essaie d’accompagner la génération montante comme Baptiste Morizot, Pierre Marin, Cynthia Fleury… Il faut reconnaître que la précocité en philosophie est rarissime. On est un jeune philosophe à 45 ou 50 ans et on atteint souvent le sommet de sa réputation à 70 ans.

Malheureusement, beaucoup de nos compagnons de route sont morts : Clément Rosset, Michel Serres, René Girard… En Allemagne, Jürgen Habermas vient de mourir en mars. Il était aussi très proche du journal et de la rédactrice en chef de notre édition allemande. On perd régulièrement des personnalités qui ne sont pas toujours remplacées.

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