18 mai 2026

Temps de lecture : 6 min

« Accueillir sa singularité, ce n’est pas forcément se démarquer des autres mais vivre ensemble »- Alexandre Jollien (philosophe)

À l’ère des identités performatives et des normes invisibles, Alexandre Jollien, philosophe, invite à repenser la singularité loin des postures. Accueillir sa fragilité, quitter le « moi social », apprendre à exister plutôt qu’à fonctionner...

Alexandre Jollien interrogé par Emilie Kovacs

Philosophe, écrivain et penseur de la vulnérabilité, Alexandre Jollien explore depuis plus de vingt ans une voie singulière, celle d’une liberté intérieure qui ne passe ni par la performance, ni par la posture.

À rebours des modèles dominants, il propose une réflexion radicale sur la faiblesse, l’ego, l’acceptation et la manière d’habiter le monde sans se figer dans une identité.

Dans cet entretien, il interroge la notion même de singularité, non comme une revendication ou une différence à exhiber, mais comme un chemin vivant, une hospitalité envers soi-même et envers les autres, capable de réconcilier engagement individuel et existence collective.

INfluencia : À l’heure où l’on célèbre l’authenticité tout en standardisant les comportements, que signifie encore être « singulier » aujourd’hui ? Est-ce un état, un chemin, un acte de résistance ?


Alexandre Jollien : J’ai toujours préféré parler de singularité plutôt que de différences. Nous sommes différents, toujours par rapport à une norme, des critères, des conventions, l’autre. Être singulier, c’est juste être là, devenir qui nous sommes, comme dirait Nietzsche.

Ce n’est pas une stase, une identité qu’on posséderait une fois pour toutes, mais un chemin, une découverte, une inauguration constante. Tout le défi d’une vie spirituelle, c’est, pour le dire dans les mots de Maître Eckhart, descendre au fond du fond, quitter le moi social, ce carnaval perpétuel, pour exister sans pourquoi.

L’authenticité est comme l’humour. Il n’y a rien de moins drôle que quelqu’un qui s’essaie à l’être. Il s’agit de faire un grand plouf au-delà des étiquettes, être… 

IN : Dans Éloge de la faiblesse*, vous inversez radicalement notre rapport à la norme et à la performance. En quoi la reconnaissance de nos fragilités peut-elle devenir une force existentielle et même sociale ?


AJ : Nous vivons dans une société DHL où il faut courir du matin au soir, répondre à des injonctions sociales, à des exigences intérieures. D’où tant de burn out, d’exténuations, d’où tant de gens jetés sur le bas-côté. Faire l’éloge de la faiblesse, ce n’est pas célébrer narcissiquement toute sa petite personne, mais prendre humblement appui sur ce qui est.

Nietzsche est à mes yeux un guide. Il exhorte à la fois à se dépasser tout en aimant le réel, son célèbre amor fati (l’acceptation de son destin). À l’égard de ses faiblesses est requis un chemin de crête : ne pas se condamner, ne pas se juger sans tomber dans l’autocomplaisance. Lumineuse voie que de ne plus avoir peur de soi.

Ce qui aide à entrer dans cet amour inconditionnel, c’est bien sûr le regard de l’autre. S’il peut nous flinguer, il nourrit aussi, il panse les blessures. D’où la nécessité de construire une société bienveillante où chacune, chacun est accueilli. 

IN : Peut-on être pleinement singulier sans se mettre en marge ? Comment habiter les normes sans s’y dissoudre, ni s’y opposer frontalement ?


AJ : C’est un sacré défi. Accueillir qui nous sommes, devenir pleinement nous-même sans tomber dans l’autocélébration. Chaque jour, nous pouvons interroger notre boussole intérieure. Quel est mon besoin des autres ? Où en suis-je par rapport au regard d’autrui ? Ai-je besoin d’être validé, approuvé ? Qu’est-ce que je fais pour mon prochain ?

Qu’est-ce qui domine en moi : un désir de plaire ou un réel amour des autres ? Bien sûr, les deux peuvent coexister. Au fond, c’est presque une affaire de conjugaison. Passer du « je » hyper centré sur lui-même à un « nous » qui intègre tout, sans niveler ni dissoudre. Pas de posture, pas de mode d’emploi, un chemin à découvrir chaque jour, tous ensemble.

IN : Nous vivons dans un monde de plus en plus normé, mesuré, évalué, des corps aux carrières, des émotions aux trajectoires. Comment continuer à « exister » plutôt qu’à simplement « fonctionner » ?


AJ : Comment pratiquer au quotidien une douce rébellion qui ne parte pas de l’ego ? Comment ne pas se laisser broyer par des mécanismes qui nous avilissent, nous réifient et peuvent nous transformer en rouage d’une machine énorme ?

Exister, étymologiquement, c’est « sortir de »… Chaque jour, nous sommes conviés à nous extraire des définitions qu’on nous plaque, des rôles qu’on joue, des étiquettes qui nous collent à la peau. Le défi, c’est de concilier cet appel intérieur, cet élan de l’être avec les normes de la société, les impératifs des fins de mois, des règles du jeu que nous n’avons pas choisies.

Ramana Maharshi s’est éveillé en se posant la question « qui suis-je ? ». Face à cette interrogation, notre réflexe est souvent d’aligner des qualificatifs : « je suis diplômé », « je suis marié », etc. Le sage hindou propose au contraire d’enlever ces couches d’identification afin de ne pas se réduire à des rôles ou des statuts, et d’éviter de se figer dans une définition trop étroite de soi : « Je ne suis pas ce corps, je ne suis pas mes idées, je ne suis pas… »

Exister, c’est laisser vivre, se laisser inspirer par la vie, ne pas tomber, comme dirait Heidegger, dans l’inauthenticité, ne pas se réduire à une fonction, ne pas enfiler une panoplie. Premier pas, peut-être, prendre le temps de se demander : qui suis-je ? Et, comme Ramana Maharshi, ne pas se hâter de répondre.

IN : Assumer sa singularité implique souvent de s’exposer. Comment rester fidèle à soi-même sans se crisper, ni transformer sa différence en identité défensive ?


AJ : Dans ses Conseils spirituels, Maître Eckhart donne un magnifique exercice : « Observe-toi toi-même et dès que tu te trouves, lâche-toi, il n’y a rien de mieux. » L’exercice d’équilibrisme auquel nous appelle la vie, c’est précisément cette fidélité à qui nous sommes, cette ouverture à la non-fixation. Le bouddha l’avait bien vu.

Dès qu’il y a fixation, la souffrance apparaît. Dès que je me fige dans une identité, des étiquettes, je morfle, car la vie et sa fluidité, le changement viennent contredire ce château de cartes. Et si nous laissions tout ouvert ? Je ne suis pas mes déterminations, je ne suis pas les étiquettes qu’on m’affuble, je suis.

Ne pas se laisser déterminer ni par l’autre ni par les injonctions sociales ni par les caprices d’un ego. Voilà un chemin de libération. 

IN : À quel moment la singularité cesse-t-elle d’être une revendication pour devenir un lieu de réconciliation, avec soi-même, avec les autres, avec le monde ?


AJ : Dans Le Gai Savoir, Nietzsche nous invite à distinguer la bonne santé, être impeccable, sans handicap, sans bobos – autant dire que ça met pas mal de gens sur la touche – et la grande santé, à savoir une dynamique qui intègre tout dans un élan, dans un chemin.

Assumer sa singularité, c’est oser un généreux plouf dans la grande santé. Ne plus penser forcément en termes d’adversaire, se réconcilier avec le réel, oser un franc oui à l’existence.

Il y a comme deux chantiers : accueillir totalement, inconditionnellement qui nous sommes tout en avançant vers le progrès, en nous inscrivant dans une dynamique. Il est bon et fécond de revendiquer l’égalité des droits, de promouvoir des actions affirmatives, une justice sociale.

Interrogeons-nous d’abord : qui revendique ? Un ego carencé ? Qui a dit qu’on ne pouvait pas se faire militant dans la douceur, la tendresse, l’amour inconditionnel, la force de l’âme et du cœur ? Bâtir une société plus éveillée réclame des personnalités engagées, libres, aimantes, larges, vastes.

Et loin de nier notre faiblesse, il s’agit, au contraire, d’accueillir sans crainte notre vulnérabilité. C’est, en somme, oser un saut dans la liberté et l’amour.

IN : Si la singularité n’était pas un combat à mener mais une hospitalité à cultiver, ne faudrait-il pas alors désapprendre collectivement ?


AJ : Exactement. Désapprendre la logique du donnant-donnant, désapprendre les comparaisons, les hiérarchies, les jugements, nous délester des étiquettes, quitter notre propension à juger. La vie n’est pas un ring de boxe. Accueillir sa singularité, ce n’est pas forcément se démarquer des autres mais vivre ensemble.

Dans une symphonie, toutes les notes sont précieuses. Dans la société, toutes les existences sont dignes, belles, vastes. Vivre en situation de handicap, appartenir à une minorité, c’est parfois faire l’expérience de la discrimination, du jugement, d’une condescendance aussi. Mais nous ne naissons pas condescendant, jugeant, discriminant…

À nouveau, mille fois par jour, je suis appelé à descendre au fond du fond, à quitter le moi social pour inaugurer un rapport à l’autre sans pourquoi, loin de la logique du donnant-donnant, dans la pure gratuité.

Et si nous apprenions toutes et tous ensemble à poser des actes quotidiens pour que notre société devienne hospitalière, vraiment hospitalière ?

*Éloge de la faiblesse, Alexandre Jollien, Paris, Marabout, 1999.

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