13 mars 2026

Temps de lecture : 8 min

Eric Camel (Angie) : « J’ai franchi les 100 kg au développé couché »

Edgar Morin est son compagnon invisible et son mentor, ce qui ne l’empêche pas de binger les séries télé de France 3 du samedi soir… Eric Camel, le CEO de Angie répond au « Questionnaire d’INfluencia », autour d’une madeleine et d’un thé, au sein de l’Hôtel Littéraire Le Swann* – Proust oblige

INfluencia : Votre coup de cœur ?

Eric Camel : J’ai deux coups de cœur, autour du même thème, les femmes : Yoha, dont je viens de voir le concert, et Louise Combier, que mes filles m’ont fait découvrir. Ces deux jeunes artistes mettent en mots, avec une justesse bouleversante, les doutes, le rapport au corps, le regard des hommes… En les écoutant, j’ai l’impression de saisir un peu mieux – du moins de manière sensible – ce que vivent mes filles, et toute une génération de jeunes femmes.

Ça me touche profondément. Parce qu’un homme, comme disait Monsieur de La Palice, n’est pas une femme. Et on reste toujours stupéfait quand on découvre, à travers ce que disent les femmes, à quel point le monde peut leur être hostile. Mais ces deux chanteuses le disent avec une telle délicatesse, une telle poésie, que la musique devient un pont. On peut intellectuellement croire à l’égalité, mais c’est quand on l’éprouve, quand on l’écoute, que l’engagement devient viscéral.


La condescendance, ça m’épuise.

IN. : Et votre coup de colère ?

E.C. : Il est contre la condescendance. Ce mépris déguisé en politesse, ce sourire en coin qui humilie sans bruit. Parce que la condescendance, c’est un poison : elle installe un sentiment d’humiliation, de dénigrement, de non-reconnaissance. Quand on vous traite en permanence comme un incompétent, un insignifiant, un « plouc », la tentation devient irrésistible : chercher refuge là où, enfin, apparemment on vous respecte. Même si c’est dans les bras de l’extrémisme, qui transforme la blessure en fierté agressive.

Ce basculement, bien sûr, a des causes économiques, sociales… mais la condescendance en est le catalyseur. Elle creuse le fossé, alimente la colère, et explique une bonne part de la défiance envers les élites.

Je n’ai jamais supporté Le Dîner de cons, ce rire qui écrase. La condescendance, ça m’épuise. Et c’est une bataille de tous les jours, même en tant que communicant : ne jamais sous-estimer les gens. Parce qu’on les sous-estime, justement, bien plus qu’on ne le croit. Et c’est ça, le vrai gaspillage.

Au lieu de me parler de dévotion (pourtant son rôle), ce prêtre m’a révélé une vérité essentielle : l’engagement serait une voie vers la paix intérieure

IN. : La personne qui vous a le plus marqué dans votre vie ?

E.C. : Ma vision de la vie a été forgée par une dizaine de rencontres. Pour ceux qui n’ont pas cette chance, l’existence doit être bien plus rude – si tant est que cela soit possible. Parmi ces rencontres, une a tout changé pour moi : celle du père Guy de Lachaux, mon aumônier au lycée Carnot à Paris.

J’étais un gamin déraciné, passé du soleil de Tunisie – la mer, le sable, la pêche, mon petit établi – à l’immensité froide et anonyme de Carnot, l’un des plus grands lycées de Paris. Le choc fut violent, presque révoltant. Mais lui, cet homme extraordinaire, m’a tendu la main. Au lieu de me parler de dévotion (pourtant son rôle), ce prêtre m’a révélé une vérité essentielle : l’engagement serait une voie vers la paix intérieure.

Grâce à cet homme qui est aujourd’hui prêtre dans le diocèse d’Evry, j’ai transformé cette colère sourde, née du passage brutal du chaud au froid, de la lumière à la grisaille, en une énergie pour agir et une volonté de m’engage.

Une curiosité dévorante, presque épuisante pour tous ceux qui m’entourent

IN. : Votre plus grande réussite ? (pas professionnelle)

E.C. : Je vais être franc : la notion de « réussite » me gêne un peu. Pour moi, ce n’est pas une étape, mais une fin. Dire « j’ai réussi » revient à fermer une porte, alors que j’aime garder les fenêtres grandes ouvertes sur le monde et sur la vie. Et je pense que je ne pourrai dire « j’ai réussi » qu’à la veille de ma mort… Et encore si ceux qui comptent pour moi – ma famille, mes amis, mais aussi tous ceux avec qui j’ai travaillé – peuvent se dire : « Il a fait le job. Vraiment. »

Si je devais quand même citer une réussite, ce serait d’avoir conservé intacte ma curiosité. Une curiosité dévorante, presque épuisante pour tous ceux qui m’entourent. Je crois que je suis né comme ça, avec cette soif de comprendre, et deux figures m’ont marqué : Jack London, l’aventurier insatiable, et surtout Edgar Morin. Adolescent, j’étais fasciné par sa capacité à décrypter ce que les autres jugent futile : les yéyés, la culture de masse, les stars… Il en a fait une clé pour comprendre la société. Et le plus fou ? À plus de 100 ans, il reste d’une vitalité intellectuelle folle. Je ne l’ai jamais rencontré mais c’est un compagnon invisible, un mentor sans le savoir.

La curiosité, c’est une bénédiction… et un fardeau. Je me souviens d’un sujet de philo, « L’ignorance est-elle la sagesse ? », qui me hante encore. Bien sûr, je n’y crois pas une seconde : l’ignorance, c’est l’inverse de la sagesse. Edgar Morin, quand on lui demande son secret de jeunesse, répond : « Je reste sensible au monde, au bruit des abeilles, au soleil. » C’est ça, la vraie réussite : ne jamais cesser de s’émerveiller, même si c’est épuisant.

Et puis, il y a les petites victoires, plus légères… (sourire) J’ai un peu honte de l’avouer, mais à mon âge, j’ai franchi les 100 kg au développé couché – 105, même ! J’ai fait semblant de m’en moquer, mais j’étais secrètement fier. Maintenant, l’objectif, c’est 125… (rires) Preuve que la curiosité, ça s’applique aussi aux défis physiques !

Je me suis juré de ne plus me laisser impressionner par personne

IN. : Votre plus grand échec ? (idem)

E.C. : Jeune chercheur à Dauphine, alors que je travaillais sur ma thèse, missionné par le commissaire général du Plan, je devais interviewer le patron du service de l’administration fiscale – un homme qui a depuis gravi les échelons jusqu’à la présidence d’une grande banque française. Pendant plus d’une heure, il a méthodiquement démoli mes questions, avec une arrogance glaçante : « Mais pourquoi vous me posez ça ? Vous êtes sûr que c’est intéressant ce que vous me racontez ? ».  Puis, se tournant vers un administrateur civil médusé, il a lâché, narquois : « Ce pauvre garçon… »

Et moi, au lieu de lui tenir tête, j’ai courbé l’échine. Je suis sorti de là meurtri, humilié. Trente ou trente-cinq ans plus tard, j’en parle encore. Mais cette blessure est devenue une leçon : ne jamais laisser un titre ou un costume étouffer ses convictions, travailler ses sujets et revendiquer ses convictions. Depuis, je me suis juré de ne plus me laisser impressionner par personne. Ironie du sort : c’est à lui que je dois cette force.

Écoutez, Éric, vous ne serez jamais un champion

J’ai un autre échec plus drôle, mais qui m’a appris une leçon précieuse. À l’époque, je venais de devenir champion universitaire de 50 mètres brasse avec l’A.S.S.U. – un titre qui m’avait gonflé d’orgueil. « Bon, là, tu es presque arrivé », me disais-je. Confiant, je me présente au Racing Club de France pour intégrer leur équipe. Le recruteur me demande : « Alors, nagez, mon petit. » Je donne tout, et à la fin, il me dit, sans détour : « Écoutez, Éric, vous ne serez jamais un champion. »

J’avais 13 ou 14 ans, et ça m’a mis hors de moi. Mais aujourd’hui, je lui en suis infiniment reconnaissant. Parce qu’un bon prof, un bon mentor, c’est aussi celui qui a le courage de te dire : « Là, ce n’est pas ton truc. » Pas par méchanceté, mais par honnêteté. Ça m’a évité de perdre des années à courir après un rêve qui n’était pas le mien, et ça m’a appris une chose : l’échec, parfois, c’est juste la vie qui te redirige vers ta vraie voie. Et puis, j’avais une mère tellement admirable qu’elle s’est arrangée pour faire passer cela comme un succès. Je me suis mis au rugby, j’y ai joué pendant 10 à 15 ans, j’étais troisième ligne au, Sporting club universitaire de France (SCUF) et je me suis éclaté.

Au rugby il y a là quelque chose de presque politique, au sens le plus noble : l’idée qu’on avance ensemble, ou pas du tout

IN. : Votre rêve d’enfant ou si c’était à refaire

E.C. : Sans aucune hésitation, le rugby de haut niveau, bien sûr. Je rêvais de l’équipe de France. Ce qui m’a toujours fasciné, bien au-delà du jeu lui-même, c’est cette communion unique entre une équipe, son public, et parfois une nation entière. Ces instants rares où le stade entier vibre, où l’émotion devient collective, presque sacrée. Parce qu’aujourd’hui, on n’a plus beaucoup d’occasions de vivre ça.

Quand un quinziste entre sur le terrain, il ne porte pas seulement un maillot : il incarne des couleurs, des histoires, des accents, des milieux sociaux, une certaine idée du pays. Il y a là quelque chose de presque politique, au sens le plus noble : l’idée qu’on avance ensemble, ou pas du tout. On joue pour soi, mais aussi pour les autres, dans les gradins.

Ce rêve de rugby de haut niveau, c’est ma façon de dire que j’ai toujours été attiré par les lieux où l’on représente plus que soi-même, tout en restant ancré dans le collectif. Le rugby, c’est ça : un sport profondément œcuménique. Peu importe la taille, , l’origine ou la vitesse, chacun a sa place.

Une série un peu naze vient de sortir, ça, c’est une série pour papa !

IN :  Que faites-vous quand vous ne travaillez pas ?

E.C. : Je suis ce qu’on appelle un « actif de la tête », mon cerveau tourne en permanence. Quand je ne travaille pas, je dévore des essais et des revues (sans doute trop, d’ailleurs). Pour décompresser, je me plonge dans un bon polar ou je regarde des séries du samedi soir sur France Télévisions – vous savez, ces enquêtes de flics en province, un peu clichés mais tellement réconfortantes. « Une série un peu naze vient de sortir, ça, c’est une série pour papa ! », me taquine mon fils. (Rires.) Et il a raison : je regarde tout, sans complexe, et ça me fait un bien fou.

Je fais aussi du sport, bien sûr, mais ce qui me ressource vraiment, c’est le temps passé avec mes potes et ma famille. Mes enfants ont double peine : déçus par mes séries trop légères et agacés par mes lectures trop sérieuses. D’ailleurs, ils essaient de me coacher tentant désespérément de me convertir aux romans – ils m’en offrent à chaque occasion. Je fais l’effort, mais bon… je reste un incurable amateur d’essais… Mais c’est comme ça : mon équilibre, c’est ce mélange de réflexion et de détente sans prétention, et ça me va très bien.

IN. : La réforme ou la loi que vous estimez le plus

E.C. : C’est l’abolition de la peine de mort. D’abord parce qu’elle affirme clairement qu’on ne va pas répondre à la violence par une violence irréversible. En ensuite parce qu’elle fait passer un principe au-dessus de l’émotion. Et je trouve très intéressant de savoir résoudre les émotions plutôt que de les subir. Renoncer à tuer même quand le pire a été commis, c’est choisir un certain type de civilisation, je préfère accepter l’imperfection de la justice plutôt que l’illusion d’une réparation définitive.

IN. : Quel peintre emmèneriez-vous sur une île déserte ?

E.C. : Léonard de Vinci, Les sujets de discussion avec lui seraient merveilleux et sans doute accepterait-il aussi le silence qui est important pour moi. On regarderait la mer, tous les deux, côte à côte, sans parler obligatoirement. Et de toute façon, je ne suis pas certain que nous resterions longtemps sur l’île. Il inventerait sans cesse des tas d’objets pour nous rendre la vie plus facile et peut-être un hélicoptère à base de feuilles pour quitter l’île.

* l’Hôtel Littéraire Le Swann, situé au cœur du quartier historiquement proustien de la plaine Monceau et de Saint- Augustin, présente une collection d’œuvres originales sur l’écrivain ainsi que des pièces de haute couture, des photographies, des tableaux, des sculptures. Notre interviewé(e) pose à côté d’une sculpture de Pascale Loisel représentant bien sûr l’auteur d’ « À la recherche du temps perdu »

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Angie est une agence indépendante spécialiste du conseil en communication et marketing. Elle « révèle la singularité désirable » des entreprises et des marques à travers cinq métiers : Les stratégies, l’identité, l’influence, l’engagement et le business.
En janvier, elle a annoncé l’acquisition de Wellcom, donnant naissance à l’une des premières agences-conseil indépendantes du marché français de la communication( près de 200 collaborateurs, plus de 35 millions d’euros de chiffre d’affaires et 25 millions d’euros de marge brute). Ce nouvel ensemble équilibre de manière homogène les expertises owned, earned, shared et paid. Chacune de ces expertises représente entre 5 et 10 millions d’euros de marge brute, et opèrera de façon autonome ou en synergie.
Cette acquisition permettra aux deux agences d’investir conjointement dans de nouveaux relais d’influence : Médias Next Gen, Expert Advocacy, Creator Economy, IA réputation et contenus à forte autorité. Angie s’appuiera notamment sur l’expertise de Wellcom en marketing d’influence, qui pilote chaque année plus de 500 activations de marque, tandis que Wellcom bénéficiera du pôle Consulting d’Angie (stratégie, études, idéation) et de son pôle Paid Media. Les coeurs de métiers historiques – RP corporate, brand et sociétales, communication de crise, social media, formation, campagnes et activations, contenus et expériences digitales, data & intelligence – continueront d’être développés.
Ce rapprochement permettra également d’investir massivement dans les technologies, notamment dans l’IA. Les équipes comme les clients seront ainsi dotés d’agents augmentés capables de produire plus rapidement des contenus personnalisés tout en préservant leur singularité.

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