Il n’y a pas si longtemps, c’était carrément une insulte.
Être un nobody, quelqu’un de quelconque, de banal, c’était encore plus la lose qu’être un has-been. Vaut-il mieux être qu’avoir été ? En ce début 2026, on choisit de passer entre les gouttes, de rester soigneusement sous les radars. Telle est l’une des conclusions, pour le moins contre-intuitive, du cahier de tendances World Without à Bias, présenté par Havas International le 17 février.
Finie, la course désespérée aux likes, la quête d’attention histrionique. Le nouveau cool sur les réseaux sociaux serait d’avoir très peu de followers. Snobisme ? Dans un article du New Yorker, titré sans ambiguïté «It’s cool to have no followers now», l’on cite l’exemple de la nouvelle rédactrice en chef d’Air Mail, saluée dans la newsletter FeedMe pour son compte… à moins de 500 abonnés. So chic.
Moins de visibilité, plus de crédibilité ?
Non seulement on fuit les followers comme la peste, mais on poste en se bouchant le nez. Serions-nous entrés dans l’ère du Posting Zero ? Alors qu’un rapport du Financial Time pointait fin 2025 que le temps moyen passé par jour sur les plateformes sociales avait reculé de près de 10 % entre 2022 et 2024, particulièrement chez les ados et les vingtenaires, ne plus rien poster redevient la forme la plus distinction. En a-t-on soupé de documenter chaque micro-événement de sa vie, de son avocado toast à ses pieds manucurés sur fond de mer des Cyclades ?
La nouvelle étiquette revient à une forme de mystère vaporeux, d’insaisissabilité. Soit l’on ferme carrément le robinet, sans rien poster du tout, soit on verrouille son compte façon carré VIP auquel seuls ont accès les amis proches, soit on utilise au compte-goutte la fonction story pour que tout reste éphémère.
L’ère des nobodies marquerait-elle la grande revanche des timides ? Il s’agirait plutôt d’un nouveau statut social, fondé sur le refus de performer, partout, tout le temps.
L’identité ne passe plus par le bruit, mais par la capacité à s’en extraire.
« Quand on a une vie, on n’a pas de temps pour poster, lâche Edouard Heinschild, Strategy Director de Havas International. Certains continuent à scroller en silence, sans liker, sans marquer sa présence, un peu cachés. » Ça, ça s’appelle du voyeurisme, plutôt…
Être un nobody, c’est aussi adopter – ou affecter – une forme de simplicité, de non-apprêt, d’amateurisme en survêt, avec les cheveux un peu gras. Ainsi, la marque cosmétique américaine Opal s’exprime par la voix de sa community manageuse Olivia, une fille qui a plus à voir avec une copine de fac que Kylie Kardashian.
Le paradis des nobodies ? Reddit et ses 1,1 milliards d’internautes, première source d’avis authentiques du web, avec une progression de +53 % l’an passé. Un PMU virtuel, où chacun donne son avis sans ambages et sans photo avantageuse à l’appui. On raconte que les ChatGPT et autres Gemini se servent de Reddit pour apprendre à leurs robots à s’exprimer comme de vrais humains…
Moins on cherche à exister en ligne, plus on existe vraiment ?
Le mouvement semble dire beaucoup de notre fatigue numérique devant ce que l’on appelle le «social strain» – corvée de devoir toujours contrôler son image sur des réseaux sociaux vieillissants, saturés, manipulables, automatisés par l’IA… Et rappelle cette vieille logique chère Groucho Marx : «Je ne voudrais jamais appartenir à un club qui m’accepterait comme membre.»