INfluencia : Votre coup de cœur ?
Bertille Toledano : La musique est bien plus qu’un simple accompagnement dans ma vie : elle m’habite. Pour moi, tout a un son, et ça me trouble profondément quand les choses n’en ont pas. Je l’écoute sans cesse, j’en joue, je travaille et je cuisine en musique. Elle m’aide à laisser dehors, à la porte de chez moi, tout ce qui encombre mon esprit à la fin de la journée. Ce n’est pas toujours efficace, loin de là… mais j’essaie (rires).
J’ai eu un véritable coup de cœur pour le dernier album de Rosalía, « Lux ». Comme je ne parle pas espagnol, je ne saisis pas tout, mais c’est justement ce qui le rend fascinant : elle y mêle plusieurs langues, plusieurs univers, plusieurs inspirations. Chaque morceau est une surprise, une collaboration avec des artistes incroyables. C’est rare, un album où tout est innovant : les paroles, le son, l’énergie. Elle surprend du début à la fin. Je suis vraiment admirative. Ce qui me touche le plus, c’est sa jeunesse. Qu’une artiste si jeune puisse créer quelque chose d’aussi pur, aussi spirituel, tout en restant ancrée dans ses racines espagnoles… c’est bouleversant. Il y a une sincérité et une recherche qui me parlent profondément.
Et puis, il y a Feu! Chatterton, avec le morceau « Allons voir ». En ce moment, je vis une aventure professionnelle qui résonne avec cette idée d’oser, d’avancer malgré l’incertitude. Écrire une chanson intitulée « Allons voir » à une époque où tout semble se refermer, c’est presque miraculeux.
Sur la colère, qu’est-ce qu’on bâtit, sinon d’autres colères ?
IN. : Et votre coup de colère ?
B.T : Je suis en colère contre la colère, contre cette habitude qu’on a prise de l’alimenter, de la cultiver comme une musique de fond. On finit par ressembler à des vieux grincheux, prompts à s’emporter pour un rien. La colère est devenue un réflexe trop facile, une échappatoire pour éviter de s’écouter, de se parler vraiment.
Parfois, cette colère, je la retourne contre moi-même. Quand je vois l’état de notre vie politique, je me dis que c’est d’abord à nous d’agir, à nous de nous impliquer. On a trop délaissé la chose publique. Je préfère ceux qui agissent, ceux qui construisent. Parce que sur la colère, qu’est-ce qu’on bâtit, sinon d’autres colères ?
Ce qui me frustre aussi, c’est l’état dans lequel on laisse la jeunesse. Je me sens une responsabilité là-dedans. On a les travers d’un pays qui vieillit, qui pense davantage à ses aînés qu’à ceux qui arrivent. On passe notre temps à ruminer, à se mettre en colère, au lieu de se demander : « Comment faire un peu mieux pour eux ? » Il faudrait qu’on se relève les manches, qu’on agisse, même à petite échelle.
Je crois que dans la vie, on a besoin à la fois de cadre et de hors-cadre, d’ordre et de désordre
IN. : L’évènement qui vous a le plus marquée dans votre vie ?
B.T. : J’ai perdu mon père, qui était militaire, très jeune, et c’est cette absence qui m’a marquée et structurée. Plus tard, au lycée, j’ai intégré la Maison d’éducation de la Légion d’honneur. Un choc. Chez moi, c’était l’esprit soixante-huitard : avec une mère ultra-libre qui montait des pièces de théâtre, on passait notre vie à Nanterre, et des nuits blanches devant le Cinéma de minuit. Quand je n’avais pas envie de dormir, on ne me couchait pas… J’ai porté des vêtements noirs dès mon plus jeune âge – j’étais habillée en petite Agnès B.
Et soudain, me voilà débarquée dans un univers militaire, entre les robes bleu marine et les cheveux longs attachés, moi avec mon pantalon noir et mon allure décalée. Le contraste était violent. Je me souviens encore de ce dortoir immense, des rangées interminables de quelque 400 lits.
Pourtant, c’est là que j’ai rencontré les personnes les plus formidables. Un professeur de français, un professeur de maths qui m’ont poussée vers les concours, les classes préparatoires. Jamais on ne s’était autant occupé de moi sur le plan scolaire. Quand je suis partie, j’ai même reçu un piano pour me récompenser d’un prix que j’avais gagné.
Perte précoce et résilience : quand on perd un parent jeune, surtout en tant que fille à cette époque, on apprend à s’adapter pour survivre. Et c’est ce que j’ai fait. Je crois que dans la vie, on a besoin à la fois de cadre et de hors-cadre, d’ordre et de désordre. Un enfant a besoin d’un ordre pour oser créer son propre désordre ; et quand on lui présente le désordre, il cherche à y mettre de l’ordre, parce que c’est rassurant.
La Maison m’a offert bien plus qu’une éducation : une attention, des repères, un savoir, une rigueur qui m’ont structurée sans étouffer ma personnalité. Elle m’a appris à travailler en profondeur, à cultiver l’esprit de corps, cette force qu’on trouve quand on est vraiment lié aux autres, quand on agit ou on travaille ensemble. J’y ai découvert une solidarité extraordinaire, certaines amies de cette époque sont toujours dans ma vie. Et non, je ne marche pas au pas pour autant. (rires).
Il y a sans doute en moi une attirance pour le côté sombre, mais surtout une passion pour la compréhension des mécanismes qui font basculer les vies
IN. : Votre rêve d’enfant ou si c’était à refaire
B.T. : Enfant, j’avais un rêve un peu étrange : devenir inspectrice de police. L’enquête, la résolution d’énigmes et la quête de vérité m’ont toujours fascinée. Planneur stratégique, ce n’est pas très loin, on est un peu un limier : on traque l’insight juste, la vérité cachée, le regard qui éclaire vraiment le consommateur.
J’avais même envisagé de passer les concours, mais il était trop tard : la limite d’âge était fixée à 27 ou 28 ans, et j’en avais déjà 30. Avec le recul, je ne suis pas certaine que j’aurais franchi le pas. Pourtant, cette fascination pour les énigmes humaines reste intacte. J’adore les romans policiers, la Série noire, ces figures de flics usés, à moitié alcooliques, qui portent le poids du monde. Il y a sans doute en moi une attirance pour le côté sombre, mais surtout une passion pour la compréhension des mécanismes qui font basculer les vies. Comment un destin se brise, comment une existence dérape… C’est cette complexité qui m’intéresse.
Je me souviens encore de l’excellente série que Society avait consacrée à l’affaire Dupont de Ligonnès – un travail d’enquête journalistique admirable, qui creusait les zones d’ombre d’une histoire aussi tragique que mystérieuse. D’ailleurs, cette passion, je l’ai transmise : l’un de mes enfants est en train de devenir avocat pénaliste.
Je suis quelqu’un du temps long
IN. : Votre plus grande réussite ? (pas professionnelle)
B.T. : Ma plus grande réussite, c’est d’avoir su construire des choses dans la durée. Je suis quelqu’un du temps long. Je suis mariée à la même personne depuis trente-cinq ans. J’ai deux enfants, aujourd’hui âgés de 22 et 25 ans, qui partent encore en vacances avec moi – et ça, c’est une immense victoire (rires). J’ai une grande amie depuis trente ans, et d’autres depuis la classe de cinquième. Je suis chez BETC depuis 14 ans. Le temps épaissit les liens. Autour de moi, j’ai une famille solide, des amitiés profondes. Peut-être est-ce parce que j’ai toujours eu conscience de la fragilité des choses, de cette idée que tout peut s’effacer en un instant. Alors, faire durer, cultiver ces attaches, c’est un bonheur que je ne prends jamais pour acquis. C’est même ce que je trouve de plus précieux.
Plutôt que de me focaliser sur ce qu’ils ne savaient pas, je demandais à ces jeunes quels étaient les cours qui les avaient passionnés
Sur un plan plus concret, J’ai fait quelque chose qui m’a vraiment plu : accompagner des jeunes sur Parcoursup. Tout a commencé parce que j’avais aidé mon propre enfant à naviguer sur la plateforme. Cette première année, c’était le brouillard total, et ça m’avait tellement exaspérée que j’ai décortiqué Parcoursup dans ses moindres recoins. Finalement, je me suis rendu compte qu’elle recèle plein de possibilités, à condition de savoir comment s’y prendre.
Ce que j’aime, c’est aider des jeunes en difficulté à trouver leur voie, heureux de pouvoir en parler avec un adulte qui n’est pas un de leurs parents. Plutôt que de me focaliser sur ce qu’ils ne savaient pas, je leur demandais quels étaient les cours qui les avaient passionnés, et on construisait des ponts ensemble – vers les industries créatives, par exemple.
L’idée, c’est de leur faire réaliser qu’ils peuvent rêver plus grand, ou différemment. Leur montrer que Parcoursup n’est pas une sanction, mais une chance : même s’ils n’obtiennent pas tout de suite ce qu’ils veulent, les équivalences et la persévérance leur ouvriront des portes plus tard. Je me souviens d’une jeune fille : « Je veux partir, m’extraire de mon milieu. » Alors j’ai cherché des solutions, trouvé des filières à Toulouse ou Marseille et dit aux parents qu’il n’y avait pas d’autre choix pour elle … et elle est partie.
Tous les commerçants de mon marché m’ont demandé de l’aide pour leurs enfants
Au début, je m’occupais des ados du lycée de Pantin, ceux dont les parents ne parlaient pas français ou ne pouvaient pas les guider. Ils venaient à la maison le dimanche. Puis le bouche-à-oreille a fonctionné : des clients, des commerçants du marché – deux primeurs et les fromagers (rires) – m’ont demandé de l’aide. Mes fils ont même amené leurs amis. Je ne sais plus combien de dossiers j’ai montés…
J’ai fait cela pendant cinq ou six ans. Puis j’ai arrêté, parce que les algorithmes ont changé, que de nouvelles règles sont apparues, et que je n’ai pas pris le temps de me réactualiser. Mais cette expérience m’a laissé quelque chose de précieux : le plaisir d’accompagner des jeunes pour leur révéler ce qu’ils ont de formidable.
C’est mon côté méditerranéen qui vient de ma mère, faire à manger pour plein de gens, c’est formidable
Si vous voulez une réussite moins sérieuse, c’est celle de mes brunchs du dimanche, qui attirent mes enfants, les copains de mes enfants, la famille de mon mari, mes amis, les siens… J’adore mettre plein plein de choses sur la table – il y en a souvent trop (rires). Je fais des curry, du riz cantonnais, des carpaccios de poisson, des salades avec plein d’ingrédients dedans, des crumbles, des tartes aux poires… tout le monde trouve son bonheur. J’aime la nourriture et les gens. C’est un côté méditerranéen qui vient de ma mère : faire à manger pour plein de gens, c’est formidable !
Je ne suis pas naturellement légère. Pourtant, j’adore les gens qui le sont
IN. : Votre plus grand échec ? (idem)
B.T. : Mon échec structurel, c’est la légèreté. J’ai un sens des responsabilités un peu trop développé, trop présent. Je ne suis pas naturellement légère. Pourtant, j’adore les gens qui le sont, leur insouciance me fait un bien fou. Alors je m’entoure de ces personnalités-là, comme un équilibre. Quand je vais voir un spectacle d’humour, il faut que ce soit d’un niveau excellent, sinon je décroche. À un point tel que mon mari rit en me regardant : il voit tout de suite, à ma tête, que ça ne passe pas du tout (rires). Mais avec l’âge, ça s’arrange. Je me surprends à devenir plus légère qu’à vingt ans. Un progrès, non ?
En ce moment, je travaille Chostakovitch
J’ai un échec très concret : Je joue du piano tous les samedis. À mon âge – avancé -, j’ai encore un professeur ! En ce moment, je travaille Chostakovitch, mais je ne me cantonne pas au classique pur : j’ai longtemps joué des musiques de films pour lesquelles j’ai une vraie passion. J’aime alterner entre un morceau plus traditionnel et un autre qui me challenge, simplement pour le plaisir. Je ne suis pas une grande pianiste, loin de là. Il faudrait que j’y consacre des heures pour franchir les paliers. Le piano, c’est exigeant : ce n’est pas seulement la mélodie, c’est la désynchronisation des mains, le rythme, la mesure… Un vrai défi. Je passe ma vie à rater mes morceaux et mon professeur dit que je reste un éléphant dans un magasin de porcelaine. Il n’a pas tout à fait tort (rires). Je me demande parfois si je n’ai pas trop entendu de marches militaires dans ma jeunesse… Non, je plaisante ! Mais c’est vrai qu’il me manque un peu de légèreté sur les touches.
IN. : Une question que vous redoutez
B.T. : Je ne suis pas sûre d’avoir des questions que je redoute. J’ai plus peur des non-dits que des questions. Au pire on peut toujours refuser de répondre à une question, mais je n’aime pas ce qui est au milieu de la table, qui n’est pas énoncé et qu’on traîne pendant des siècles
Je voudrais dire aux femmes que si elles sont moins disponibles, ce n’est pas grave. Réussir sa vie privée demande autant de temps et d’énergie que sa vie professionnelle
IN. : Un secret à nous révéler
B.T. : J’ai un secret qui est peut-être encore plus vrai pour les femmes que pour les hommes : une vie professionnelle n’est pas une ligne droite, mais plusieurs vies en une. Quand on me demande de raconter mon parcours, je réponds qu’il y a eu des périodes où j’ai eu besoin de me recentrer sur ma famille, où j’ai été moins disponible, moins en mode « offensive ». Ce que je veux dire aux femmes, c’est que ce n’est pas grave. La vie n’est pas parfaite en permanence, et réussir sa vie privée demande autant de temps et d’énergie que sa vie professionnelle.
Je vais vous raconter une anecdote. Chaque matin, quand je déposais mon fils aîné à l’école, c’était un drame : il hurlait, refusait que je parte, même après lui avoir expliqué que maman devait aller travailler. Un jour, une amie très chère, Valérie Larrondo, m’a stoppée net : « Arrête de t’y prendre comme ça. Dis-lui plutôt à quel point c’est génial, que maman est heureuse de travailler, qu’elle y rencontre des gens formidables, qu’elle y vit des choses passionnantes, et que lui aussi, plus tard, aura cette chance. » J’ai suivi son conseil. Et depuis, il n’a plus jamais pleuré.
IN. : quel(s) personnage(s) de cinéma emmèneriez-vous sur une île déserte ?
B.T. : J’aurais pu opter pour les personnages du Guépard de Visconti, mais je préférerais sans hésiter ceux de Star Wars. J’ai adoré tous les films de la saga, découverts et partagés en famille. Avec eux, sur une île déserte, ce serait une vraie équipe : on ne s’ennuierait jamais, et les aventures seraient garanties !
* l’Hôtel Littéraire Le Swann, situé au cœur du quartier historiquement proustien de la plaine Monceau et de Saint- Augustin, présente une collection d’œuvres originales sur l’écrivain ainsi que des pièces de haute couture, des photographies, des tableaux, des sculptures. Notre interviewé(e) pose à côté d’une sculpture de Pascale Loisel représentant bien sûr l’auteur d’ « À la recherche du temps perdu »
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L’actualité
Présidente de BETC, Bertille Toledano a récemment été nommée Présidente d’Havas Creative Network et CEO d’Havas Creative Middle East pour piloter le lancement d’un nouveau pôle d’excellence créative dans la région.
BETC, qui regroupe dans son siège de Pantin pas moins de 1200 salariés de 33 nationalités différentes, poursuit ses ambitions de croissance internationale – le groupe BETC s’établissant dans les principaux marchés du globe : BETC Paris, BETC London, Havas/BETC [Sao Paulo], Maison BETC New York, BETC Asia, BETC Middle East.
En 2026, Bertille Toledano présidera le jury de la catégorie Creative Effectiveness des Cannes Lions.