Edgar Morin n’est plus : le milieu publicitaire rend hommage au géant qui l’a tant inspiré
Le sociologue Stéphane Hugon, les publicitaires Rémy Babinet, Nicolas Bordas, Thomas Jamet, Guillaume Pannaud rendent hommage au sociologue, philosophe, écrivain et résistant français Edgar Morin décédé vendredi, à l’âge de 104 ans.
« J’ai vécu, j’ai aimé, j’ai souffert, j’ai joui » : en 2009, Edgar Morin répondait ainsi à Catherine Ceylac dans l’émission Dos à Dos sur Canal+ (sur Facebook, voir la vidéo ci-dessous, à mettre en plein écran, car format vertical), lorsqu’elle lui demandait quelle épitaphe il souhaiterait voir gravée sur sa tombe. Cette phrase, simple et profonde, résume à elle seule la vie de ce grand témoin du XXe et du XXIe siècle, disparu à l’âge de 104 ans.
Résistant, philosophe de la pensée complexe et infatigable agitateur d’idées, il n’a cessé, toute sa vie, d’observer le monde avec une curiosité insatiable. Sociologue du temps présent, il fut l’un des premiers à prendre au sérieux des phénomènes comme la rumeur, la télévision ou la chanson, s’intéressant de près à ces nouvelles « divinités de l’Olympe » que sont les stars hollywoodiennes. C’est lui, aussi, qui inventa le mot « yéyé » pour désigner la jeunesse de son époque, etc.
« Il était le XXe siècle avec toutes ses confusions », comme l’a si bien résumé Éric Fottorino, journaliste et écrivain interrogé sur France Inter.
Quelques pensées à méditer :
Impossible de choisir parmi ses nombreux écrits. En voici quelques-unes, intemporelles et inspirantes, qui résonnent et résonneront en nous :
« La vie n’est supportable que si l’on y introduit non pas de l’utopie, mais de la poésie : c’est-à-dire de l’intensité, de la fête, de la joie, de la communion, du bonheur et de l’amour. »
« Enseigner la compréhension entre les humains est la condition et le garant de la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité. »
« La connaissance est une navigation dans un océan d’incertitudes à travers des archipels de certitudes »
« Attendez-vous à l’inattendu. »
« À force d’oublier l’essentiel pour l’urgent, on oublie l’urgence de l’essentiel. »
« Il faut penser que vivre peut comporter un certain risque. »
« Si nous savons comprendre avant de condamner, nous serons sur la voie de l’humanisation des relations humaines »
Pour lui rendre hommage, nous avons demandé à celles et ceux qui ont eu la chance de le rencontrer ou tout simplement lu et aimé, d’écrire quelques lignes en son souvenir.
« Relier les différentes connaissances en systèmes sont, sinon une clé de projection de soi dans un monde possible, au moins une manière de vivre quand même »
« Un souvenir vif m’est revenu à l’écoute des premiers hommages qui ont suivi la disparition d’Edgar Morin. Il y a déjà quelques années, Michel Maffesoli avait permis au groupe de recherche brésilien Atopos de le rencontrer dans le cadre d’un séminaire donné à la Sorbonne. Je revois encore l’homme chaleureux, se jouant de tout protocole, et adressant ainsi son message de reliance, sujet mystérieux, avec cet œil pétillant et charmeur.
Edgar Morin, pourtant déjà âgé, avait son âme d’enfant. S’exprimant en plusieurs langues, y compris dans le même exposé, il avait su ouvrir une véritable communion avec les participants. Il avait cette manière de pratiquer ce qu’il dit.
Ainsi, les systèmes de récursivité, d’auto-organisation, ou de l’hologramatique, clés de son œuvre, se transformaient en une manière simple et généreuse de créer une écoute, de faciliter les échanges et de permettre l’émergence.
Edgar Morin est vivant (…) tant que ces textes et son souvenir nous rendront capables de rire et de penser en même temps
Maffesoli et Morin ont vécu une forte amitié, et ils avaient chacun à leur manière compris et décrit finement cet épuisement de notre modernité.
Et c’est probablement le lot des hommes qui échappent aux disciplines que de voir au plus près combien la logique intellectuelle de séparation (expérience contre savoir, homme contre environnement, corps contre esprit) allait crescendo jusqu’à la caricature, mêlée d’une incantation tout aussi croissante.
Morin a vécu très directement les contradictions et les violences de la modernité. La guerre d’Espagne, la Résistance, les aveuglements idéologiques d’après-guerre. Mais aussi les crises du lien social et des relations à l’espace, le climat. Evénements qui ont vérifié, parfois dans la catastrophe, la véracité des intuitions qui, chez Morin datent donc de plus d’un siècle. Son ami Maffesoli également, sera parfois mal compris de ses collègues de l’académie. Il en est ainsi des hommes de lisière.
En disparaissant aujourd’hui, Edgar Morin nous convoque. Et il offre à notre responsabilité cette idée forte que relier les différentes connaissances en systèmes sont, sinon une clé de projection de soi dans un monde possible, au moins une manière de vivre quand même, dans ces moments de paradoxes et de contradictions. La réalité tangible lui a donné souvent raison.
Nous devons désormais nous en inspirer, afin de mieux comprendre les interdépendances entre le collectif, le tangible, l’espace. Son œuvre est une clé de lucidité, en particulier dans ce moment où la construction collective du réel risque de nous échapper.
Edgar Morin est vivant, et il le sera davantage encore tant que ces textes et son souvenir nous rendront capables de rire et de penser en même temps« .
Il faudrait que les centenaires puissent vivre plus longtemps
« J’ai eu envie de pleurer alors qu’il était quand même très vieux et que je ne le connaissais pas personnellement.
Il représentait ce qui nous manque.
Une jeunesse puissante.
La foi dans la science. La profondeur de la mémoire.
L’embrassement de la complexité.
Un résistant à tous les sens du terme. A l’académisme, au pessimisme, au populisme, à l’élitisme, aux extrémismes.
Je sentais une forme de modestie chez lui
Une voix non-violente dans le bruit violent. Il nous faisait à nouveau croire à la civilisation, à une autre société, à la puissance du tissage et de la création sociale.
Je sentais une forme de modestie chez lui, je ne sais pas si c’est vrai, la modestie des chercheurs et des sages.
On regrette amèrement que des voix comme la sienne ne puissent pas davantage obliger le débat politique qui vient.
Il faudrait que les centenaires puissent vivre plus longtemps. »
Edgar Morin, le penseur qui nous a appris que les idées étaient vivantes
« J’ai eu la chance de rencontrer plusieurs fois Edgar Morin. Comme beaucoup, j’admirais le sociologue, le philosophe, le penseur de la complexité. Mais celui qui m’a le plus marqué est sans doute l’Edgar Morin théoricien des idées.
À une époque où les idées étaient souvent considérées comme de simples productions de l’esprit, il a eu l’intuition féconde de les regarder comme des êtres vivants.
Dans le quatrième tome de son œuvre majeure La Méthode, intitulé Les Idées. Leur habitat, leur vie, leurs mœurs, leur organisation, il montre comment les idées naissent, se développent, se reproduisent, se transforment, s’affrontent et parfois meurent. Elles habitent des cultures, des institutions, des médias, des communautés humaines. Elles nous traversent autant que nous les produisons.
Cette vision a profondément nourri ma propre réflexion sur le pouvoir des idées dans les organisations, les marques, la politique et la société. Edgar Morin nous a appris qu’une idée ne vaut jamais seulement par son contenu, mais aussi par l’écosystème dans lequel elle évolue, les récits qui la portent et les liens qu’elle tisse avec d’autres idées.
Il nous a invités toute sa vie à relier plutôt qu’à opposer, à comprendre plutôt qu’à condamner.
Mais son apport dépasse largement cette compréhension du monde intellectuel. Face aux simplifications, aux dogmatismes et aux logiques de fragmentation, il nous a invités toute sa vie à penser la complexité sans renoncer à l’action : à relier plutôt qu’à opposer, à comprendre plutôt qu’à condamner.
Cette exigence trouve son expression la plus aboutie dans sa vision de la « Terre-Patrie». Pour Edgar Morin, l’humanité partage une même communauté de destin. Nous sommes différents, mais interdépendants. Nous appartenons à des cultures diverses, mais à une même aventure humaine.
Dans un monde tenté par les replis identitaires, les affrontements permanents et les simplifications idéologiques, son message résonne avec une force particulière. Edgar Morin aimait rappeler que « mon ennemi, c’est la haine ». La haine qui simplifie, qui oppose, qui enferme. La haine qui empêche de comprendre la complexité des êtres, des sociétés et du monde. Toute son œuvre aura été, au contraire, une invitation à relier plutôt qu’à séparer, à comprendre plutôt qu’à condamner, à fraterniser plutôt qu’à exclure.
Edgar Morin nous laisse bien davantage qu’une œuvre : une pensée capable de nous aider à traverser les incertitudes.
Et peut-être la plus précieuse des idées de notre temps : ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise.
Edgar Morin et la reliance : leçons pour un monde qui se défait
Edgar Morin n’était pas un sociologue. Ou plutôt : il était infiniment plus que cela. Il était un passeur, un tisserand, un de ces êtres rares qui traversent un siècle entier sans jamais se laisser capturer par aucune discipline, aucune étiquette. Il fut un franc-tireur du sens, habité par une obsession : relier ce que nos habitudes et nos paresses intellectuelles avaient séparé.
Le mot « reliance » a été forgé en premier en 1963 par Roger Clausse (1902-1990), sociologue belge des médias qui l’identifie pour qualifier cette fonction vitale des médias de l’époque et précisément de la presse : briser l’isolement, reconstituer du lien là où la société moderne l’avait déchiré.
Marcel Bolle de Bal (1930-2025), son compatriote, en fera une notion psychosociologique majeure. Mais c’est bien Morin qui l’électrise, qui la transfigure, qui en fait le cœur battant de sa pensée complexe, ce projet intellectuel monumental, déployé sur six tomes dans La Méthode.
La pensée complexe n’est rien d’autre qu’une guerre déclarée au paradigme de disjonction occidental. Descartes nous a en effet appris à couper, séparer, compartimenter pour comprendre. Morin nous rappelle que ce premier geste indispensable de ‘separatio’ n’a de sens que s’il est suivi d’un second : relier, tisser, complexifier.
La pensée complexe n’est pas la pensée compliquée
Complexus, en latin : ce qui est tissé ensemble. La pensée complexe n’est pas une pensée compliquée ni contradictoire, c’est une pensée qui relie, qui tient ensemble les contradictions sans les dissoudre, qui voit dans chaque frontière disciplinaire et culturelle, non pas une vérité mais une amputation.
Morin franchit même le pas vers l’éthique avec une formule qui ressemble autant à une sentence alchimique qu’à un impératif philosophique : « l’éthique est reliance et la reliance est éthique. » Solve et coagula. Séparer pour analyser, relier pour vivre et refaire société. Il critique ainsi la pensée moderne qu’il appelle « pensée simplifiante »,
Un autre penseur de cette post-modernité, Michel Maffesoli, qui l’a bien connu, a vu dans cette même reliance quelque chose de plus sombre et de plus beau à la fois : non pas un impératif moral à construire, mais une pulsion vitale à observer dans toute son ambivalence baroque et parfois excessive.
Les « tribus » qui se reforment, les rites qui ressurgissent, les communautés émotionnelles qui reconstituent du sacré là où la modernité n’avait laissé que du vide et aussi les sectes, les foules, les intégrismes, la violence primitive qui resurgit. La reliance porte toujours en effet en elle son ombre, sa « déliance possible ». Deux visions complémentaires et dialogiques.
Morin était adoré par les publicitaires car il avait produit le manuel de survie de notre métier.
Morin nous parle à nou,s professionnels de la communication, de la marque, du média. Car ce que j’appelle depuis plusieurs années le Math & Magic, cet équilibre nécessaire entre la dimension algorithmique de la performance et le supplément d’âme qui donne sens et mémorabilité à une communication, n’est rien d’autre, au fond, qu’une application de la pensée complexe et de la reliance au champ publicitaire.
Math, c’est la déliance analytique : segmenter, optimiser, mesurer, scruter. Magic, c’est la reliance synthétique : émouvoir, narrer, créer de l’attachement, habiter l’imaginaire. L’un sans l’autre produit exactement ce que Morin diagnostiquait : une intelligence aveugle, borgne, mutilée. Et dans un monde saturé de contenus générés à l’infini par l’IA, dans une époque de content fatigue où tout se ressemble et rien ne touche, c’est l’alliance entre les deux ; un Math revivifié et une Magic plus créative et reliante que jamais qui est capable de transmuter le signal en sens, la présence en préférence.
Morin était adoré par les publicitaires car il avait produit le manuel de survie de notre métier. Il ne nous quitte donc pas tout à fait.
Oui, le réel est complexe. Et il est très bien comme ça
« C’est curieux d’écrire un petit texte sur Edgar Morin dans l’avion qui me transporte pour raison professionnelle à Las Vegas.
Penser à « l’homme du complexe « en volant vers « la ville du néant » (dont Dorothy Parker disait « it’s not the end of the world but you can see it from there ». ndlr : ce n’est pas la fin du monde, mais tu peux la voir d’ici), voilà un paradoxe, une contradiction qui aurait probablement fait sourire le grand homme.
J’aime la pensée d’Edgar Morin.
Parce qu’elle n’a au fond qu’un but : celui de créer les conditions de l’honnêteté intellectuelle. Pouvoir produire du simple sans renoncer à aucun des éléments du complexe, celui de notre réalité, voilà le sens de sa « Méthode ».
Et l’époque en a besoin.
Car chercher à comprendre le monde en ne gardant dans l’équation que les éléments permettant d’aboutir à une pensée simple mais en omettant ceux, divergents, qui la contredisent, c’est commencer imperceptiblement à produire du faux ou tout du moins du partiel, du partial, bref le fonds de commerce du comestible populiste, voire du totalitaire.
« Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe », écrivait Tocqueville.
Morin avait choisi son camp.
À l’heure du big data et de l’algorithme, sa pensée est utile et rafraichissante. Elle nous alerte sur les dangers de vouloir nous réduire (nous humains) à des fragments de notre complexité.
Nous, et notre monde, pouvons choisir d’accepter, d’accueillir le complexe, le paradoxal, le contradictoire, l’incertain, certes plus exigeants ou au contraire préférer céder au simplifié, au grossier, au parcellaire, tellement plus digestes, tellement plus commodes, mais tellement hors la vie.
Oui, le réel est complexe. Et il est très bien comme ça.
C’est ce que je garderai d’Edgar Morin. »
Et vous, que retenez-vous de l’œuvre d’Edgar Morin ?