8 juin 2026

Temps de lecture : 6 min

« On n’est certainement pas à la fin du feuilleton » : pourquoi la réforme de l’audiovisuel public est renvoyée à l’après-présidentielle (Philippe Bailly, NPA Conseil)

Au-delà du calendrier, Philippe Bailly (NPA Conseil) passe la séquence au crible : une charte d'impartialité plus solennelle que transformatrice, une commission Aloncle restée « au petit bout de la lorgnette », et les seules pistes d'économies qui comptent vraiment... le tout sur fond de vague populiste contre les médias publics européens.

INluencia : La ministre de la Culture annonce des décrets pour cet été. Après le projet Dati, le rapport Alloncle et les propositions formulées en interne de Delphine Ernotte, où en est-on vraiment : à la fin de la séquence, ou à son véritable début ?

Philippe Bailly : Nous ne sommes certainement pas à la fin du feuilleton. Mais on risque d’entrer dans une parenthèse : il y a des élections dans moins d’un an, et la ministre de la Culture a dit dès sa prise de fonction qu’elle n’envisageait pas de débat législatif dans les mois qui précèdent l’élection. S’agissant d’une transformation législative, on est donc renvoyé à l’automne 2027.

Ça ne veut pas dire que rien ne se passera dans l’intervalle, parce que la loi n’est pas tout. Il y a d’abord ce que peuvent faire les entreprises elles-mêmes, leur gestion. Il y a ce qui passe par décret, notamment les décisions sur la contribution à la production, donc des aspects financiers. Il y a la question du budget de France Télévisions et du reste du public en 2027. Et il y a la renégociation des accords d’entreprise de France Télévisions, lancée après la dénonciation des accords de 2013… un chantier au long cours.

Donc des choses avancent. Ce qui ne changera pas, c’est la structure (holding, fusion, etc.) : ça, c’est du ressort de la loi, et il ne se passera rien avant l’été, voire l’automne 2027 au plus tôt.

👉 Lire aussi Audiovisuel public : un baromètre annuel d’impartialité, des chartes et un dispositif de plaintes… ce que prévoit le ministère de la culture

INfluencia : Baromètre d’impartialité, charte éditoriale, traitement des plaintes citoyennes. Ces dispositifs changent-ils quelque chose au fonctionnement réel des rédactions, ou relèvent-ils surtout du signal politique ?

Philippe Bailly : Ce qui était intéressant dans le travail de l’Arcom, c’est aussi le sondage. Mon impression : cette préoccupation pour l’impartialité est surtout la nôtre, celle des professionnels. Le public y est beaucoup moins attentif. Dans les résultats, plus de la moitié des gens n’avaient pas d’opinion que l’audiovisuel soit public ou privé. Et ça a trompé certains pronostics : les Français n’ont pas jugé massivement France Télévisions ou France Inter trop à gauche, contrairement à ce que certains attendaient. Ça relativise l’urgence à s’emparer du sujet.

Sur la charte, c’est un peu comme la décision du Conseil d’État de février 2024 : une mesure plus fine de ceux qui sont sur les plateaux, le temps de parole des politiques, mais aussi l’équilibre des plateaux et des sujets. La direction est claire, l’objectif aussi : l’équilibre. Le compliqué, c’est de tout mesurer au trébuchet. Parce que la neutralité absolue n’existe pas : un média n’est pas une machine par laquelle passerait toute l’information du monde.

Et tant mieux : c’est aussi ce qu’on attend de lui, des angles, des points de vue. Au fond, ce sont des choses de bon sens, ce que tout journaliste apprend en école, mais on en fait quelque chose de très solennel. D’ailleurs, c’est amusant : quand on prend du recul, ce qui a précipité tout ça n’est pas un événement d’antenne, mais une conversation entre deux journalistes captée dans un café.

De temps en temps survient un incident, et là, ce qui est utile dans ce qu’ont dit la ministre et l’Arcom, c’est l’idée d’un signalement rapide qui aboutisse vite à une correction à l’antenne. Typiquement, l’hiver dernier, le journal de 13h sur France 2 a confondu Samuel Paty et Dominique Bernard, mélangé les modes opératoires des tueurs… puis répété l’erreur le soir même. Ça ne devrait pas pouvoir exister.

IN : La commission Alloncle a été qualifiée d’inquisitoriale, y compris au-delà de l’opposition. Que révèle cette séquence sur le rapport entre pouvoir politique et médias publics aujourd’hui ?

P.B. : Beaucoup de mauvaise foi de la part de Charles Aloncle en particulier, mais ce n’était pas forcément mieux deux ans avant, avec la commission sur la TNT, dont le rapporteur était affilié à LFI. Ça montre un manque de connaissance des sujets et un manque de neutralité : ce n’est pas un œil expert qui a été porté, c’est un œil à charge.

Et c’est dommage, parce que, tu mobilises une trentaine de parlementaires et les services de l’Assemblée pendant six mois, tu fais intervenir plusieurs dizaines de personnes qualifiées et à la fin, les vrais sujets de fond, la place qu’aura ou non la TNT, la télé contre le streaming… n’ont même pas été traités. Le tout avec un œil strictement franco-français. C’est une occasion manquée. L’audiovisuel, public comme privé, est un sujet compliqué. Là, on s’est arrêté au petit bout de la lorgnette.

IN : À quel point ces questionnements dépassent le cadre français ?

P.B. : Il y a deux mouvements qui se télescopent : d’un côté, des situations budgétaires plutôt plus difficiles quels que soient les pays (la guerre dans le Golfe qui plombe la croissance économique n’arrange rien). Donc, assez légitimement, tous les gouvernements cherchent à faire des économies, pourquoi pas sur l’audiovisuel public. De l’autre, un courant populiste puissant, pas seulement aux États-Unis : en Europe centrale, en Amérique du Sud qui en ne le porte pas dans son coeur.

Un élément intéressant, quand même : en Suisse, quand on a donné la parole à la population par référendum, au mois d’avril, pour la deuxième fois en moins de dix ans (après un premier vote en 2018-2019), les Suisses ont voté, à 62 % de mémoire, en faveur de l’audiovisuel public. Plus exactement, contre la proposition de diviser par deux ou trois le montant de la redevance, et donc de réduire l’audiovisuel public à la portion congrue. Je n’ai pas connaissance d’autres référendums ailleurs, mais celui-là, près de chez nous, c’est un cas où le public a défendu le public.

IN : Concernant les économies à réaliser, suppression de France 4 et de France TV Slash, fusions de chaînes… qu’est-ce qui est économiquement justifié, et qu’est-ce qui relève surtout de l’affichage ?

P.B. : Il faut d’éviter de tomber dans des décisions qui n’ont pas beaucoup d’impact. Typiquement, si tu supprimes France 4, tu gagnes une cinquantaine de millions dans ton budget : ce n’est pas négligeable, mais si l’objectif est de parler en centaines de millions d’euros, c’est limité.

Pour ne pas rester dans une approche purement comptable : il y a un vrai sujet autour de l’information, de France Info et France 24, et des rapprochements possibles entre les deux chaînes, voire d’une fusion. Ça mérite vraiment d’être regardé. Le rapprochement des plateformes numériques de Radio France et de France Télévisions, aussi.

Monter et entretenir une plateforme digitale, c’est beaucoup d’argent, c’est un vrai sujet industriel, et il faut de l’énergie en permanence pour maintenir sa visibilité et la faire émerger dans cet océan digital. Concentrer toutes ces marques aurait du sens. Pas loin de chez nous, en Belgique, la RTBF a monté il y a une dizaine d’années une plateforme commune, Auvio, qui gère à la fois l’audiovisuel et le son. Ça leur permet aussi de développer des productions, des services ou des fonctionnalités spécifiques. Voilà des pistes intéressantes.

IN : Quand on observe les débats post-commission, Charles Aloncle semble avoir réussi son coup en voyant plusieurs de ses thèses reprises… et même en partie par les pouvoirs publics.

P.B. : À titre personnel, il a multiplié sa notoriété mais surtout il s’est positionné s’est positionné : il s’est acheté, entre guillemets, un statut de spécialiste de l’audiovisuel à l’extrême droite. Alors que jusque-là il y avait globalement un consensus autour de la défense de l’audiovisuel public, la commission a fait bouger les lignes, plutôt dans son sens.

L’exemple, pour moi, c’est l’interview de Catherine Pégard le 4 mai, qui a intégré l’idée qu’il fallait faire des économies. Il y a un an, la ligne de front c’était « fusion ou holding » ; un an plus tard, c’est « économies » et même leur niveau. Sans qu’on demande un seul instant sur à quoi elles servent et dans quel contexte elles s’inscrivent.

Maintenant, il ne faut pas rêver : l’audiovisuel public ne sera pas un sujet fort de la présidentielle. Il n’y a que les gens de médias pour penser qu’il s’agit d’un thème important dans de campagne. Il y aura un petit chapitre dans les propositions des candidats, mais ce ne sera pas au cœur du débat. En revanche, une fois les élections passées et un nouveau gouvernement en place, espérons que le sujet sera remis sur la table, et plus seulement par le petit bout de la lorgnette.

——————————————————————————————————–

Recevez chaque jeudi l’édito de Philippe Bailly et les principaux sujets traités dans l’Insight NPA de la semaine. Toute l’actu et l’analyse en profondeur des médias et du secteur technologique :

Tendances majeures, chiffres clés, impact du cadre juridique

  • Eclairage opérationnel et décryptage stratégique
  • Vision 360° France & international

Cliquez ici ou sur l’image ci-dessous pour en savoir plus :

Allez plus loin avec Influencia

les abonnements Influencia

Les médias du groupe INfluencia

Les newsletters du groupe INfluencia