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Les fractures numériques : paradoxes d’une France connectée


Publié le 09/05/2016

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La France n’a jamais été aussi connectée. Le taux de pénétration d’Internet y apparaît désormais comme l’un des plus élevés d’Europe. Si l’on cumule l’accès à Internet via le téléphone, l’ordinateur ou la tablette, à domicile ou dans les endroits publics, 82% de la population française serait connectée, d’après le site Agoravox. Et pourtant...

 

La multiplication des points d’accès favorise une grande accessibilité au réseau : 50% des gens utilisent deux modes de connexion. Une évolution considérable si l’on se remémore les chiffres de 2005 où seuls 50% de la population française étaient connectés. Toutefois, ce constat n’efface pas la persistance d’une fracture numérique : 3,4 millions de foyers restent dépourvus de connexion. Quelles sont les causes profondes de ces disparités d’accès au numérique ?

 

 

Des disparités générationnelles ou territoriales

 

Malgré l’apparente généralisation d’Internet, des foyers restent dépourvus d’accès aux nouvelles technologies. La fracture numérique est un vaste concept qui comprend des réalités très diverses parmi lesquelles une dimension géographique : de nombreux résidents de certains territoires ruraux n’ont pas accès à l’ADSL. Une réalité qui incite les politiques à se mobiliser. Le premier ministre s’est ainsi engagé à supprimer les fameuses zones blanches -soit celles sans accès à l’Internet haut débit- d’ici 2016. La secrétaire d’Etat au numérique, Axelle Lemaire, a annoncé la généralisation du haut débit d’ici 2022. Mais cette ambition paraît quasiment irréaliste pour les sénateurs, Hervé Maurey (UDI) et Patrick Chaize (LR), rédacteurs du rapport « Couverture numérique des territoires : veiller au respect des engagements pour éviter de nouvelles désillusions ».

 

Souvent employée pour désigner les disparités d’accès au réseau sur le territoire, la fracture numérique comprend également des fossés générationnels, sociaux et culturels. L’étude des usages révèle de profondes inégalités sociales, comme le démontre Dominique Cardon qui qualifie Internet de « multiplicateur d’inégalités ». La fracture numérique soulève de fortes disparités entre les milieux sociaux : 90% des personnes déconnectées n'ont pas le bac, selon le CREDOC. Ces personnes disposent en général de revenus faibles, estimés égaux ou inférieurs à 1500 euros par mois. Parmi les déconnectés, 78% d’entre eux sont des seniors, méfiants quant à l’usage de leurs données personnelles et soucieux de limiter leur consommation.

 

A l’inverse, les cadres sont plus nombreux que les autres à être à l’aise avec les nouvelles technologies. A titre d’exemple, ils effectuent plus volontiers leurs achats sur Internet. 79% des 25-39 ans et 82% pour les diplômés du supérieur pratiquent le commerce en ligne. Les inégalités se retrouvent enfin dans les usages, entre les internautes qui évoluent et s’adaptent de manière agile et ceux qui se contentent d’une utilisation limitée et quasiment mécanique à Internet. On observe ainsi un déplacement du sens de fracture numérique, qui ne désigne plus seulement une question d’accès ou d’infrastructure mais aussi des enjeux d’appropriation et de compréhension des nouvelles technologies.

 

 

De la compétence numérique

 

Le principal enjeu concerne désormais la compétence numérique, soit la capacité à comprendre le fonctionnement des outils, à prendre conscience de leur opacité et à détenir un pouvoir effectif sur ces objets. A l’inverse des idées reçues, les « digital natives » ne seraient pas les experts du numérique tant décrits, en dépit de leur consommation intensive d’Internet, selon un rapport de l’ECDL Foundation. Ce document révèle, contre toute attente, le manque de connaissances des jeunes sur le fonctionnement du numérique. En cause : la sophistication des objets utilisés sans forcément en comprendre le sens. A titre d’exemple, et toujours d’après cette étude, 20% des jeunes en Allemagne ne seraient pas capables de changer la typographie d’un texte dans un logiciel de traitement.

 

Autre constat, les jeunes générations ne s’interrogent pas forcément ni sur les traces qu’elles laissent ni sur le sens de leurs usages. Une plus grande éducation aux usages du numérique et à ses enjeux, notamment via le système scolaire, serait une des clés pour résoudre ce décalage. Sensibiliser les jeunes internautes au fonctionnement des algorithmes pourrait ainsi affiner leur esprit critique et renforcer leur vigilance face au potentiel de manipulation que constituent ces outils.

 

 

La digital detox, besoin impérieux des générations connectées ?

 

Avec la multiplication du nombre d’appareils et des possibilités de connexion, se déconnecter n’a jamais semblé aussi difficile. L’ordinateur occupe une place si particulière dans le foyer, nous laissant à la fois seuls et entourés, détachés mais en même temps présents au monde, comme l’exprime Jacques Perriault, professeur en Sciences de l'information et de la communication à l'Université de Paris X. Présence palpable, le smartphone se rappelle sans cesse à nous, par ses notifications, véritable concentré de messages et de vibrations. Cette omniprésence des nouvelles technologies n’est pas sans susciter une gêne, voire un malaise chez les internautes. Qui n’a jamais ressenti cette impression de trop-plein, de lassitude après un temps de connexion prolongée, les yeux rivés sur un écran ?

 

Au-delà d’une question de compétence ou d’infrastructure, la fracture numérique peut désigner un autre mode de comportement : la déconnexion volontaire. Face à la place croissante d’Internet dans leurs vies, certains internautes choisissent de se déconnecter pendant un temps plus ou moins prolongé. Une décision qui apparaît plutôt anticonformiste dans une époque ultra-connectée qui tend à instituer Internet en norme voire à l’élever au rang de besoin fondamental. 62,9% des internautes français pensent ainsi que leur usage d’Internet est excessif, et 65,2% ont déclaré avoir éprouvé l’envie de se déconnecter, d’après une étude d’Havas Média en 2012. Internet est associé à de nouvelles contraintes liées à l’immersion de la vie professionnelle dans le cadre privé, à une frustration dérivée des réseaux sociaux, au stress superflu dont ils souhaitent se prémunir. 66% des personnes interrogées par l’institut Havas révèle que la déconnexion contribue à enrichir leur vie. 74,8% choisissent de limiter leur consommation en raison des innombrables messages et publicités reçus chaque jour. D’autres s’inquiètent plutôt du potentiel d’addiction représenté par Internet pour les enfants.

 

Loin d’être subie, cette déconnexion est motivée par plusieurs raisons : volonté de limiter sa consommation quotidienne et avoir une utilisation plus qualitative et équilibrée d’Internet. D’autres tiennent simplement à faire preuve d’anticonformisme, estimant qu’Internet n’est pas une source d’information essentielle indispensable à leurs vies.

 

 

Un défi pour les entreprises ?

 

Ces différents modes de déconnexion peuvent représenter un véritable potentiel pour les entreprises. Comme le souligne l’étude d’Havas Media, les marques ont d’ores et déjà saisi cette opportunité pour inventer de nouveaux dispositifs en vue de répondre à ces modes de comportements. Face a l’importance de la digital detox, les marques peuvent-elles imaginer une communication améliorée, sinon différente ? Les entreprises peuvent ainsi développer une offre particulière à destination d’une population qui souhaite prendre ses distances face à la place parfois démesurée d’Internet dans leur vie.  

 

Suisse Tourisme a ainsi proposé à ses clients de vivre des vacances déconnectées en 2011. Considérant que le manque de communication « in real life » peut nuire à la qualité des relations, Pepsi récompense les jeunes qui se rencontrent en face à face avec le dispositif Top Mates App. Des associations organisent des journées sans utilisation du portable. Lego s’est également engagé dans la prévention d’une connexion intensive pour les enfants. Tandis que des espaces sans wifi ont été créés par Kit Kat à Amsterdam pour permettre aux gens de se retrouver sans voir leurs échanges en ville interrompus par Internet. La création de ces espaces est en même temps un clin d’œil direct au slogan de la marque : « Have a break ».

 

La digital detox ne concerne pas seulement l’utilisation d’Internet par les internautes. Elle invite les marques à repenser la fréquence avec laquelle elles-mêmes contactent leurs consommateurs, d’après l’étude « L'ère des digital detox » de l’agence Dagobert en 2013. La prise en compte des nouveaux usages des internautes doit les amener à communiquer moins souvent mais de manière plus adaptée aux besoins de leurs clients. De quoi penser les fondements d’une communication à la fois plus subtile et efficace.

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