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Covid-19 - Les reconnaissances faciales chinoises et russes : entre protection sanitaire et surveillance de pointe


Publié le 24/03/2020

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Face à une pandémie mondiale qui ébranle sécurité sanitaire et croissance économique, la Chine et la Russie mobilisent la reconnaissance faciale et la géolocalisation pour tenter d’endiguer la propagation du coronavirus. Des atteintes manifestes aux libertés individuelles qui pourraient néanmoins faire la différence.

 

Imaginez que la police débarque chez vous en pleine nuit pour vérifier votre température et s’assurer que vous ne soyez pas infectés. Ces interventions furtives sont aujourd’hui chose commune en Chine, et ce sont les autorités de la province du Jiangsu à l’est du pays qui l’affirment. En mobilisant reconnaissance faciale et analyse des données personnelles, le Parti communiste traque depuis de nombreuses semaines les infectés qui ne respecteraient pas le confinement. Une surveillance à double tranchant puisqu’elle est menée par l’État autant que par les citoyens.

 

Car au-delà des caméras et des données personnelles exploitées par les autorités, la presse d’État met à jour des listes de personnes contaminées ou suspectées de l’être. Des listes qui sont ensuite disponibles sur des applications gratuites afin de savoir instantanément avec qui vous avez été en contact dans le train ou au supermarché. Bien qu’elle incite à la surveillance individuelle et à la dénonciation, cette traçabilité d’envergure nationale semblerait porter ses fruits. En effet, selon la Commission nationale de la santé chinoise, cette surveillance oblique menée conjointement par l’État et les individus permettrait de « partager les informations (...) et de prévoir efficacement l’évolution de l’épidémie en temps réel ». La preuve : les restrictions de déplacement seraient sur le point d’être levées à Wuhan. Si l’efficacité des nouvelles technologies permettent de juguler le virus, il convient néanmoins de s’interroger sur les limites posées au droit à la vie privée et à la libre circulation.

 

 

Un corps qui dépasse les 37,3°C déclenche l’alarme

 

L’une des pièces maîtresses de l’arsenal chinois réside dans les caméras thermiques installées un peu partout dans les transports. Couplées à une intelligence artificielle, ces dispositifs sont capables de détecter dans la foule des températures anormales. À Pékin, le géant chinois de l’internet Baidu (l’équivalent de Google) contrôle ainsi les passages de plusieurs gares via la reconnaissance faciale et des capteurs infrarouges. Si la température d’un corps dépasse 37,3 degrés, l’alarme déclenche un son strident afin d’interpeller la personne en question. Des méthodes de surveillance musclées dont l’effroi est à la mesure du succès. Car selon Baidu, ce système de détection pourrait contrôler plus de 200 personnes par minute, soit 12 000 personnes par heure. Notons que si le port du masque représentait jusqu’à présent un obstacle à la reconnaissance faciale, son couplage avec la technologie thermique ne nécessite aujourd’hui qu’un simple front à découvert pour fonctionner.

 

Ces restrictions de liberté ne touchent d’ailleurs pas que la Chine continentale. À Hong Kong, la surveillance se manifeste par des assignations à résidence radicales. Selon le South China Morning Post, une trentaine de familles en quarantaine sans historique délictueux sont contraints de porter un bracelet électronique afin de s’assurer de leur bon confinement. En cas de sortie de plus de 30 mètres de leur domicile ou d’une dégradation du bracelet, le dispositif enverra une alerte instantanée à la police et au ministère de la santé hong-kongais. Malgré un casier judiciaire vierge, les sanctions en cas de violation vont jusqu’à six mois de prison.

 

 

100 000 caméras intelligentes rien qu’à Moscou

 

La situation des libertés individuelles en Russie n’est pas plus enviable. La reconnaissance faciale est devenue un outil clef de la stratégie sanitaire. À l’origine, la surveillance devait s’appliquer tout particulièrement aux milliers de Moscovites revenus de l’étranger. Mais c’est in fine l’ensemble de la population de Moscou qui est confrontée à la traçabilité des données et à la détection par caméra. Le système repose sur un maillage épais : pas une rue ni un couloir de métro n’échappe aux 100 000 caméras intelligentes de la ville. Selon le gouvernement, 70 000 caméras supplémentaires seront bientôt équipées de la même technologie. La police de Moscou a déclaré avoir déjà identifié près de 200 personnes qui auraient enfreint leur quarantaine. Les sanctions vont de l’amende à la prison jusqu’à l’expulsion pour les ressortissants étrangers. Selon le maire de Moscou Sergueï Sobianine, le pays dispose « des coordonnées et lieux de travail de 95% des personnes ayant voyagé dans les pays les plus touchés par la pandémie ».

 

Si nous ne sommes pas en mesure de vérifier les chiffres avancés par Moscou ou Pékin, il apparait néanmoins évident que les technologies de reconnaissance faciale et de données personnelles de masse participent à la jugulation du virus. Ceci étant dit, il s’agit de se demander quel est le prix démocratique de ce cordon technologique. L’argument sécuritaire, aujourd’hui renforcé par l’urgence sanitaire vient justifier une perte de vie privée sévère dont les Chinois et les Russes ne connaissent ni la durée ni l’utilisation concrète. Comment être certain que l’usage strictement sanitaire de la reconnaissance faciale ne débordera pas sur l’opposition politique ? Comment s’assurer que les données collectées ne seront pas transformées en ciblage publicitaire à des fins électorales ? Des questions qui interrogent l’éthique que nous souhaitons insuffler aux nouvelles technologies de contrôle.

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