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« Soit on accepte sa destinée, soit on est dans l’illusion »


Publié le 06/01/2019

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L’intelligence humaine manie de manière tout à fait naturelle l’imprévu et l’ambiguïté. Autant de capacités qui lui donnent une supériorité sur la machine, selon Idriss Aberkane, que les initiales prédestinaient à devenir chercheur en neurosciences*. À condition de se mettre en position d’exploration permanente et d’apprendre à surmonter l’échec. Rebondissons.

 

 

IN : qu’est-ce qui fait la spécificité de l’intelligence humaine ?

 

Idriss Aberkane : dans le monde vivant, il n’y a qu’une seule définition de l’intelligence. Elle n’est pas liée au quotient intellectuel (QI), qui a été inventé à des fins médicales, mais à la capacité à résister à l’extermination en tant qu’espèce, avec tout ce que cela implique en termes de génétique, d’épigénétique... Et pour résister à l’éradication, il faut pouvoir être imprévisible. Un algorithme est une série d’instructions sans aucune ambiguïté. Le physiorythme, au contraire, travaille dans l’ambiguïté. Il est encore très commun aujourd’hui de considérer que quelqu’un qui a une calculette dans la tête est très intelligent, mais ramener l’homme à la machine, c’est le réduire. On sait aujourd’hui que la machine est d’autant plus intelligente qu’elle se rapproche de l’homme. D’ailleurs, tous les experts disent que l’avenir de l’intelligence artificielle (IA) réside dans sa capacité à décrypter et gérer l’ambiguïté, ce que l’intelligence humaine fait de manière tout à fait naturelle. C’est bien pour cela que les codes des agents secrets doivent être le plus aléatoire et le plus ambigu possible. Les contrepèteries utilisées par la résistance française constituaient une couche de protection supplémentaire face aux capacités de décodage des Allemands...

 

 

IN : dans notre monde cartésien, on laisse traditionnellement peu de place à l’ambiguïté...

 

I.A. : une belle controverse historique illustre cette question. En 1992, la décision de l’université de Cambridge de remettre un doctorat honoris causa au philosophe Jacques Derrida avait provoqué une levée de boucliers chez 60 universitaires. Dans une tribune publiée dans le Times, ils affirmaient que Derrida n’était pas un vrai philosophe, car son langage était ambigu. Ce qui est d’ailleurs exact. À l’époque, le mouvement dominant de la philosophie analytique considérait que le propos philosophique devait être exact et non ambigu. Derrida a prouvé exactement le contraire! Donald Trump est un autre exemple. Il déroute ses interlocuteurs et les analystes en jouant en permanence l’ambiguïté la plus totale dans les intentions, puis lui substituant une « clarté » avec une méthode qui se rapproche de celles usitées dans les négociations commerciales. Ces pratiques choquent, mais elles ont été éprouvées à l’école de la rue, où la moindre erreur se paie cash. Ses très proches l’appellent « le Don », c’est-à-dire le parrain. L’Allemand F. William Engdahl, conseiller en risques géopolitiques, a révélé que Trump a pour mentor Vincent Gigante -membre dans les années 1980 de la Cosa Nostra à New York-, qui ne sortait de chez lui qu’une fois par semaine, en pantoufles et pyjama, et en se parlant à lui-même. En se faisant passer pour fou, il a réussi à promener pendant vingt-sept ans les plus grands psychiatres mandatés par le FBI pour le coincer !

 

 

IN. : comment tirer le meilleur parti de l’intelligence humaine ?

 

I.A. : dans l’intelligence naturelle, c’est l’essai/erreur qui détermine le succès.Tout passe donc par l’expérience. On le constate avec les grandes figures que sont Léonard de Vinci, Nikola Tesla, Albert Einstein, Marie Curie... Léonard de Vinci, qui n’avait ni titre de noblesse, ni diplôme, se disait « disciple de l’expérience ». Dans le domaine de l’aviation, les frères Wright ont multiplié les tentatives avant de réussir à faire voler le premier avion... Dès que l’on pénalise l’échec, on détruit l’innovation.

Pourtant, dans le monde universitaire, on cache les échecs et il n’y a rien de pire que de rétracter un article. C’est à l’opposé de la manière dont la recherche se faisait à l’époque de Nikola Tesla. On a atteint un tel niveau de bureaucratie aujourd’hui que l’on s’oriente vers de la petite recherche incrémentale, où l’on minimise la prise de risque. Beaucoup d’études scientifiques sont faussées par des biais statistiques ou des biais d’échantillonnage, qui prennent aussi leurs racines dans l’attitude face à l’échec. Quand on veut innover, on doit « acheter » des échecs. Si personne n’est au courant de l’échec, il est gratuit. Pour celui qui est connu, il fait souvent très mal... Dans la nature, où il n’y a pas de hiérarchie ou de système de reconnaissance, le coût de l’échec est nul. L’intelligence de la nature s’exprime de multiples manières, y compris dans les stratégies d’exaptation, quand une espèce sort de sa niche pour survivre au changement de son milieu naturel ou pour se créer de nouvelles opportunités.

 

 

IN : quel parallèle peut-on faire avec le monde de l’entreprise ?

 

I.A. : les entreprises ont beaucoup de mal à s’exapter et, paradoxalement, celles qui le font le mieux sont celles qui risquent de mourir. Apple avait un accord

avec les Beatles, créateurs du label Apple Records [en 1968], pour ne jamais entrer dans le secteur de la musique. Pendant vingt ans, le conseil d’administration avait totalement écarté cette idée, puis le groupe a lancé l’iPod. C’est parce qu’Apple était en train de péricliter que ses dirigeants ont eu l’intelligence de résister à l’ex- termination et de repositionner le groupe avec le succès que l’on connaît. Dans son ouvrage « Jouer sa peau » (1), Nassim Nicholas Taleb montre que si les managers et dirigeants d’entreprise ne jouent pas leur peau, leur intelligence est réduite à zéro. On ne peut pas se baser sur leur jugement s’ils ne paient pas les conséquences de leurs échecs

 

 

IN : notre système éducatif ne nous prépare pas à surmonter les échecs...

 

I.A. : c’est une des raisons pour lesquelles je le cri- tique autant. Pour faire carrière aujourd’hui, il ne faut pas avoir d’échec. Et, pourtant, on ne peut pas éviter les risques et les cicatrices. Il faut au contraire apprendre à internaliser le risque de manière intelligente, car quelqu’un qui ne sait pas le faire aura tendance à prendre tous les risques d’un coup. Les entreprises qui veulent devenir compétitives doivent développer une capacité de résistance supérieure à la concurrence. On ne fera jamais une Silicon Valley avec les premiers de la classe, qui se mettent dans des voies où ils recevront des bons points toute leur vie. L’humanité est faite pour sur- monter les échecs. Soit on accepte sa destinée, soit on est dans l’illusion.

 

 

IN : dans votre dernier ouvrage, « L’Âge de la connaissance » (2), vous dites que l’économie de la connaissance nous mènera sur la voie d’un développement durable. L’humain est donc de nouveau au cœur du système ?

I.A. : l’économie de la connaissance est la plus ancienne au monde et favorise le partage. Bien avant d’échanger de l’huile d’olive, du blé ou du sel, les humains échangeaient des savoirs sur les sites de chasse ou d’eau potable, les biens comestibles, la manière de faire un arc ou du feu... L’économie de la connaissance nous entoure, mais depuis la révolution industrielle, elle a changé notre rapport à la nature. Il faut apprendre à voir la nature non plus comme une source de matières premières, mais comme une source de connaissance.

 

Notre cerveau a d’abord tendance à voir le monde tangible, et notre relation à la nature est presque exclusivement matérielle. La fraction restante est la dimension immatérielle, qui nous permet d’apprécier la beauté de la nature, son intelligence, la manière dont elle a mieux résolu un problème que nous. L’économie de la connaissance nous amène donc à inverser la proportion entre ces dimensions matérielle et immatérielle. J’appelle cela le « noolithique », ce qui, d’un point de vue étymologique, veut dire la pierre de l’esprit. L’économie de la connaissance ne fonctionnera que quand on aura réussi à rendre plus tangible notre approche de la nature. Là encore, il faut changer nos méthodes d’éducation.

 

 

IN : de quelle manière ?

 

I.A. : on doit se mettre le plus possible en position d’expérimentation, en quittant les laboratoires. Les biologistes oublient complètement que Darwin a mené ses travaux directement dans la nature. Aujourd’hui, ils seraient refusés par les revues académiques, car ses expériences n’étaient contrôlées par aucun appareil de mesure. Tous les carnets de Léonard de Vinci reposaient aussi sur une observation non contrôlée. Cela revient aussi à ce que prônait Bourdieu, pour qui la sociologie devait être un sport de combat. Mais tout cela s’inscrit en porte-à-faux avec ce qui fait une carrière universitaire aujourd’hui.

 

 

IN : l’expérimentation de terrain laissera-t-elle plus de place à l’approche sensorielle ?

 

I.A. : absolument. En neurosciences, la neuro- phénoménologie développée par le neurobiologiste Francisco Varela a été très controversée. Ce bouddhiste, qui pratiquait donc beaucoup la méditation, a mené un débat houleux autour de l’importance de l’introspection dans les neurosciences. On lui opposait que l’introspection n’était pas contrôlée, pas scientifique... mais le débat a été très intéressant. Cela a donné lieu à des techniques nouvelles pour utiliser le ressenti. Utiliser le subjectif pour guider l’objectif, c’est beaucoup plus puissant qu’il n’y paraît.

 

 

*Idriss Aberkane est président de la Fondation Bioniria (Fondation Suisse pour la Bioinspiration) et président de General Bionics SA.

(1). Nassim Nicholas Taleb, Jouer sa peau. Asymétries cachées dans la vie quotidienne, Les Belles Lettres, 2017.

(2). Idriss Aberkane, L’Âge de la connaissance. Traité d’écologie positive, Robert Laffont, 2018.

 

 

Cet article a été tiré du numéro 26 de la revue INfluencia : « Que l'intelligenre soit ! Intelligences humaines et artificielles ». cliquez sur la photo ci-dessous pour la consulter. Et pour vous y abonner, c'est par ici.

 

 

 


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