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L’assiette a-t-elle un genre ?


Publié le 16/01/2019

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Après une première édition en 2018 qui a marqué les esprits et soulevé de nombreuses interrogations autour du flexitarisme, le MeatLab de Charal vient d'achever sa seconde table ronde avec des spécialistes pour parler alimentation et genre. 

 

 

«  À travers le choix des aliments, l’homme choisit le type d’homme qu’il désire être », disait le docteur Jean Trémolières, un des fondateurs de l'école nutritionnelle française. Alors que l’alimentation est au coeur des préoccupations sociales, économiques et politiques, la question d’une consommation genrée se pose. Des recettes minceurs hypocaloriques qui innondent les rubriques « food » des magazines féminins à la WomanTax, en passant par les publicités bien viriles présentant la qualité d’une bonne viande, l’alimentation se prête aisément à une analyse au prisme du genre.

 

Comment les normes sur ce sujet s’organisent-elles ? Que reflètent-elles des injonctions inégalitaires que subissent hommes et femmes et des rapports de genre ? Comment les médias et marques nourrissent-ils leur discours pour parler alimentation et avec quel impact ? Sociologues, nutritionnistes, anthropologues, psychanalystes et neurobiologistes se sont réunis pour en débattre.

 

 

Un ensemble bien normé

 

Catherine Vidal, neurobiologiste, directrice de recherche honoraire à l’Institut Pasteur et autrice du livre « Nos cerveaux, tous pareils tous différents » nous parle de la plasticité neuronale et introduit le genre comme construction sociale en posant la base suivante : le cerveau n’a pas de sexe. « Les fonctions physiologiques de la reproduction sexuée sont différentes, mais les aptitudes cognitives, malgré la persistance des idées reçues sur les performances « naturellement genrées », ne dépendent en aucun cas du genre », explique-t-elle.

 

Partant de ce constat et s’appuyant sur les influences anthropologiques et sociologiques majeures comme celles de Françoise Héritier ou Claude Levis-Strauss, Catherine Vidal rend compte que toutes les sociétés humaines forgent des prescriptions et interdits dans l’alimentation (hommes : viande rouge, graisse, morceaux nobles/femmes : céréales, viandes blanches), afin d’assoir la domination « naturelle » des hommes dans l’organisation sociale. Des orientations alimentaires purement et culturellement symboliques venant renforcer la différence des critères de l’alimentation, comme les canons de beauté. Une conclusion claire et nette pour la neurobiologiste : « l’alimentation est bien évidement influencée par la culture, les normes sociales et les médias ».

 

 

Entre besoins physiologiques et besoins sociologiques

 

Mais si les critères des choix alimentaires sont basés sur des normes sociales, il se pourrait que les besoins réels varient d’un sexe à l’autre. Sylvie Avallone, professeur de nutrition et sciences des aliments à Montpellier SupAgro souligne : « les stades physiologiques des femmes impliquent des changements et adaptations notables dans le régime alimentaire notamment en termes de micronutriments (menstruation, grossesse, ménopause). On note ainsi environ +45% de besoin en fer par jour pour les femmes en situation d’allaitement, d’âge de procréer ou enceinte et jusqu’à +70% de besoin en vitamine A par jour pour femmes allaitantes  ».

 

On remarque aussi qu’à l’échelle mondiale, 29% des femmes sont anémiques. Et pour cause : une alimentation en fer insuffisante. Un constat alarmant qui traduit bien le non-sens d’une alimentation genrée dans laquelle les hommes auraient soit-disant plus besoin de viande rouge riche en fer que les femmes.

 

 

Une alimentation influencée par bien des critères

 

Jean-Pierre Poulain, sociologue, anthropologue, spécialiste de l’alimentation, met en avant la diversité des critères sociaux qui prédéterminent et influencent l’alimentation : religion, âge, échelle sociale, cultures culinaires régionales, degré d’urbanisation, ethnicité etc. « L’histoire par exemple joue un rôle certain dans les choix alimentaires. Chez les aristocrates, le maniement des armes, la chasse et le découpage de la viande étaient réservés aux hommes, tandis que les paysannes s’occupaient des volailles. Après la seconde Guerre Mondiale, la viande devient un marqueur de progrès social. Puis dans les années 1970, les changements d’organisation dans la vie du travailleur (cantines d’entreprise, réduction du temps de pause) bouleversent également leur régime alimentaire », détaille-t-il.

 

Néanmoins une évolution des modes de consommation et d’organisation de vie en société, les discours restent genrés et les angles éditoriaux de la presse féminine entre autres n’arrangent rien. « De par leur surexposition aux discours sur les bienfaits des légumes et autres micronutriments en tout genre, les femmes sont plus perméables aux arguments nutritionnels. Un discours qui va donc faire évoluer leurs representations alimentaires plus vite que les hommes », précise t-il.

 

 

« Je mange donc je plais »

 

La notion de séduction influe aussi sur le choix de l’assiette comme le démontre Caroline Weill, psychanalyste, psychologue clinicienne : « Dès l’enfance, nous prêtons des besoins physiologiques plus importants au petit garçon. La petite fille est élevée davantage dans l’idée de plaire et séduire : la notion de plaisir est donc moindre et la frustration commence très tôt (se priver, manger délicatement) ».

 

Sans compter qu'à l’âge adulte, l’idée de l’excès est associée aux hommes et constitue un facteur de séduction. « Lors d’un diner romantique au restaurant, on imagine mal une femme commander une tête de veau, mais cela ne nous surprendrait pas venant d’un homme », ajoute Caroline Weill qui présente ainsi l’alimentation comme un symptôme dont les fonctions évoluent et varient au gré des émotions de l’individu genré.

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