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Réseaux sociaux : où en est la « discussion » ?


Publié le 25/05/2016

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Chaque mois, l’émission radio de société numérique, Studio404 (*), s’arrête sur une thématique pour parler des usages numériques. L’une de ces dernières était consacrée à la « discussion » sur les réseaux sociaux et autres plateformes numériques. Décryptage...

 

« Notre vie est devenue un jeu de piste géant auquel on adore participer ». Cette phrase de Melissa Bounoua, journaliste chez Slate Reader, résume bien la situation dans laquelle les internautes français se trouvent. Quand on sait que 52% des plus de 12 ans sont inscrits sur au moins un réseau social et que ce chiffre est de 88% pour les 15-24 ans (selon le Baromètre du Numérique ARCEP/CGE de novembre 2015), on serait en droit de penser que les discussions sur les réseaux sociaux s’apparentent à un grand capharnaüm ingérable. Or, selon la journaliste, « on le vit très bien ».

 

« On a appris à utiliser les outils avec les bonnes pratiques. En fonction du message, du moment », explique Melissa Bounoua. Et il est vrai que les modes de fonctionnement sont assez normés : le mail est utilisé de préférence dans un cadre formel, Messenger (de Facebook) permet une discussion plus rapide tandis que le SMS est dédié au réseau proche personnel et professionnel...

 

Bien entendu, il s’agit là d’une caricature des usages des moyens de communication interpersonnels mais ce que soulèvent les remarques formulées par les membres du Studio404, c’est qu’il existe bien pour chaque outil « une façon d’établir des échanges qui sont spécifiques », note TigreFibre, game designer. Les communications interpersonnelles sont en effet influencées par les cadres qui sont intrinsèquement liés aux outils utilisés. « The medium is the message », disait Marshall McLuhan, et il n’avait pas tort. "Un DM (Direct Message) sur Twitter n’a pas le même effet qu’un e-mail", précise Sylvain Paley, consultant indépendant et ex-planneur stratégique chez M Publicité. La technique dicte donc en partie la conduite et rend finalement les discussions sur les réseaux sociaux plus gérables qu’il n’y paraît.

 

 

Les réseaux sociaux sont-ils vraiment faits pour discuter ?

 

Les discussions sont « gérables », certes, mais qui a dit que les réseaux sociaux étaient vraiment faits pour discuter ? David Babet, IT Product Owner chez GEFCO , mène une analyse pertinente qui remet en question la construction même des outils numériques de discussion tels que Facebook ou Twitter. D’une part, la lisibilité et l’accès aux conversations et messages postés sont parfois contraignants et difficiles à comprendre. Sur Twitter, par exemple, rien n’est fait pour fluidifier la discussion entre deux twittos, ni même pour faciliter la lecture de celle-ci. Les messages se cachent et s’entremêlent. D’autre part, la hiérarchisation de l’information dictée par des algorithmes, sur Facebook notamment, ne permet pas d’avoir un accès direct et structuré aux discussions. Les commentaires les plus appréciés se situent en haut de la liste de réponses. La dictature du « like » est orchestrée par le géant des réseaux sociaux au détriment de la lisibilité de la conversation.

 

Mais au delà des outils mis en place pour tenter de converser, c’est la question des usages qui intrigue : « Au départ, les valeurs mises en avant par Internet étaient le partage, l‘échange et la communion des esprits, versus la vraie et triste réalité, à savoir : l’autosatisfaction et le contentement de soi », martèle David Babet. Selon lui, les réseaux sociaux seraient une « cacophonie où les gens parlent sans s’écouter », eux-mêmes obnubilés par le diktat du « m’as-tu-vu ».

 

Une brève observation des discussions en face à face nous fait vite comprendre que le système n’est pas si différent d’une sphère à l’autre : il y a ceux qui parlent fort, ceux qui parlent beaucoup et ne laissent pas s’exprimer les autres, ou encore celui qui tente d’avoir raison en faisant passer son message en force... Sur le numérique comme dans nos relations interpersonnelles physiques, les discussions ressemblent parfois à des dialogues de sourds. « Les réseaux sociaux ne sont pas faits pour discuter », conclut caricaturalement David Babet.

 

Hormis le fait que les échanges conversationnels soient rendus possibles à distance et de manière plus instantanée, ils n’auraient donc pas évolué qualitativement grâce aux réseaux sociaux. Ces derniers ont, en revanche, imposé des cadres discursifs aux internautes qui semblent plus à proprement « communiquer » que réellement « discuter ». L’ère conversationnelle serait-elle alors un leurre ?

 

 

La discussion homme-machine

 

« Nous avons tous des amis imaginaires. Dès lors que nous ouvrons notre boîte mail, nous nous retrouvons à dialoguer avec des machines », lance Sylvain Paley pour expliquer qu’aujourd’hui nous discutons avec des robots sans même nous en rendre compte. Serge Tisseron, qui étudie notamment la façon dont les nouvelles technologies bouleversent le rapport à soi-même et aux autres, parle de robotique distribuée, c’est à dire des « objets de la vie quotidienne (…) inter-connectés intégrant chacun quelques fonctions limitées (…) mais qui sont justement conçus pour que nous ne nous rendions jamais compte de leur présence et de leur action ».

 

Et les exemples sont nombreux. Qu’il s’agisse de l’assistant vocal, Siri d’Apple, de l’application, Quartz, qui permet de consulter l’actualité sous forme de conversation instantanée ou encore de Google Inbox dont l’intelligence artificielle propose des pré-réponses à nos e-mails reçus ou tout simplement les corrections orthographiques sur smartphone, « nous considérons déjà les intelligences artificielles comme des interlocuteurs viables », explique Sylvain Paley. L’arrivée récente d’intelligences artificielles dans les applications de messagerie instantanée en est un signe révélateur. Mais alors, quelle forme prendra la discussion du futur si nous acceptons de mettre un robot conversationnel au même niveau qu’un humain ?

 

Sylvain Paley propose un avenir dans lequel « tout le bavardage, tout le chit-chat, tout l’inutile, le plat seront délégués à une intelligence artificielle ». Il fait l’hypothèse que « nous aurons un robot pour nous écouter nous plaindre, qui nous dira quand il fait frais ou que le film que nous voulons voir depuis longtemps sort au cinéma tel ou tel jour… ». En 2015, dans un entretien pour Culture Mobile (Orange), Serge Tisseron y croyait déjà : « De telles machines vont arriver bientôt sur le marché. Elles pourront non seulement nous aider dans notre vie quotidienne, mais aussi nous faire la conversation en comprenant nos émotions et nos intentions, et nous répondre avec des intonations et des mimiques adaptées ». Cependant, il n’écarte pas certains risques : « À force de les fréquenter, nous risquons de penser qu’elles sont des compagnons bien plus agréables et faciles à vivre que les humains… ».

 

Faut-il tomber dans une robophobie totale ou plutôt considérer que les intelligences artificielles avec qui nous discuterons nous permettront au contraire de développer des relations sociales plus profondes entre les êtres humains, comme le suggère Sylvain Paley ? Une chose est sûre, il paraît essentiel de se poser la question dès aujourd’hui pour savoir quels robots nous voulons pour demain car les évolutions de la relation homme-machine nous renvoient aux questions fondamentales de l’intimité, de l’éthique relationnelle, de l’attachement et même de la liberté.

 

(*) Studio 404 est une émission de radio mensuelle qui traite des sujets liés au numérique et aux usages qui y sont associés. Les podcasts sont disponibles en accès libre sur SoundCloud. Les membres du Studio 404 sont représentés par Mélissa Bounoua, journaliste à Slate.fr ; Fibre Tigre, game designer ; Sylvain Paley, consultant indépendant et ex-planneur stratégique au Groupe Le Monde ; Daz, IT Product Owner ; Lâm, blogger et Ghislain Fontana, réalisateur.

 

Photo de Une : Mr Selfie

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