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La grande faucheuse a-t-elle une vie digitale?


Publié le 22/03/2016

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Comment appréhender la place de la mort sur le numérique ? Quel rapport les internautes ont à la mort de l‘autre sur les réseaux sociaux ? Et pour soi, peut-on accéder à l'éternité numérique ?

 

Des liens d’amitié aux relations amoureuses, en passant par l’épreuve de la mort et du deuil, la quasi intégralité de l’existence humaine tend à se refléter sur Internet. A bien des égards, le web, et plus particulièrement les réseaux sociaux, se font de plus en plus miroirs de la vie physique. Tels des journaux intimes, ils collectent des fragments de vie, composés de photos et de souvenirs. Aussi peut-on s’interroger sur la place de la mort sur Internet et des expérimentations qui en découlent. Des acteurs du numérique (des réseaux sociaux aux entreprises) ayant intégré cette étape constitutive de la vie, tentent d’introduire des cadres et des nouvelles pratiques. Cette intégration suscite en même temps un malaise : comment ne pas se sentir gêné en découvrant subitement l’annonce d’un décès entre une vidéo humoristique et une publicité sur Facebook ? N’y a-t-il pas un paradoxe prégnant entre l’apparente légèreté des réseaux sociaux et un sujet aussi intime que la mort ? Comment appréhender la question de la mort sur Internet ? Quid de l’identité des internautes après la mort ?

 

 

Facebook, métaphore de l’au-delà ?

 

En 2014, le réseau social comptait environ 30 millions de profils d’utilisateurs décédés, d’après un article de Jo Lander, publié sur le site Abc.net. Tandis que selon la CNIL, un profil sur 100 appartiendrait à une personne défunte. Un nombre considérable, entraînant des situations délicates comme l’ont prouvé les notifications rappelant les anniversaires des personnes disparues ou invitant à les recontacter. L’une des grandes limites des algorithmes réside dans leur incapacité à différencier les êtres disparus des membres actifs, obligeant Facebook à intervenir dans la gestion des comptes des défunts.

 

Confronté au vieillissement de ses internautes, le réseau social a donc mis en place une politique de gestion des comptes de ses utilisateurs. Ces derniers ont la possibilité de désigner un légataire de leur vivant. Toutefois, il n’est désormais plus possible de demander à fermer la page d’un défunt. L’absence et l’oubli ne seraient donc pas acceptables pour Facebook, qui s’inscrit dans une logique de vivacité du flux de publications. De fait, le réseau social conserve les données numériques des individus, ce qui relance les problématiques de confidentialité des informations personnelles par-delà la mort. Deux possibilités s’offrent alors aux proches du défunt : continuer à alimenter la page de la personne disparue ou bien la transformer en mémorial, appelé aussi compte de commémoration (c’est-à-dire une page sans mise à jour où les proches peuvent partager leurs souvenirs et exprimer leur chagrin). Outre ces pages, il existe désormais un véritable prolongement des rites funéraires traditionnels sur le web : versions électroniques de faire-part, expressions des condoléances…. Des cyber-cimetières ont même fait leur apparition dès les années 90, avec des univers calqués sur les cimetières traditionnels ainsi que des livres d’or virtuels où l’on exprime ses condoléances.

 

Les réseaux sociaux sont allés plus loin dans le processus de commémoration, en faisant resurgir des pratiques spirituelles anciennes, où l’on tente d’entrer en contact avec ses ancêtres. Les proches s’adressent au défunt sur les réseaux sociaux à la deuxième personne et font part de leur émotion. Facebook semble constituer un espace de recueillement symbolique, où l’on désire rester en contact avec les défunts. Le profil personnifie à lui seul la personne, représentant ainsi l’ultime point de contact avec ses proches.

 

 

Transcender les limites de l’existence humaine

 

Si la disparition d’autrui sur les réseaux sociaux soulève bien des problématiques, qu’en est-il de sa propre mort ? Comment appréhender sa disparition sur Internet ? A ces questions, des entreprises ont répondu par la création de services de gestion de l’identité numérique post-mortem qui semblent tout droit sortis de l’imagination d’auteurs de science-fiction. A l’aide de logiciels intelligents, les entreprises Mycybertwin et Lifenaut ont conçu des avatars interactifs, sortes de double numérique de la personne décédée, capable de communiquer avec les proches du défunt. Ces inventions nourrissent l’idée d’instaurer une nouvelle forme de relation entre la personne décédée et ses proches. Autre exemple, Eter9 propose d’actualiser le contenu d’un profil Facebook après la mort en collectant des informations sur la personnalité et les habitudes de l’internaute. Il est également possible de constituer un coffre-fort numérique que l’on pourra léguer à la personne de son choix.

 

L’au-delà inspire également les transhumanistes, ces personnes technophiles qui souhaitent prolonger et améliorer l’existence grâce aux nouvelles technologies. Point d’orgue de ces expérimentations, celle de Gordon Bell, ingénieur chez Microsoft, qui s’est lancé dans un vaste projet d’archivage numérique appelé life logging. Depuis 12 ans, il s’emploie à sauvegarder l’ensemble de ses souvenirs par des preuves matérielles (mails, photos, vidéos etc). L’objectif est de pouvoir répondre aux questions de ses proches à travers l’au-delà par la création d’un avatar numérique.

 

Si ces initiatives peuvent tantôt intriguer, tantôt mettre mal à l’aise, elles témoignent d’un désir aigu d’immortalité, la technologie pouvant constituer à terme, du point de vue de ces acteurs, une forme d’éternité numérique et un moyen de vivre par-delà la mort. Si les transhumanistes multiplient les expérimentations et font preuve d’un avant-gardisme déroutant, les actes des internautes semblent s’inscrire dans la continuité de pratiques ancestrales. Leurs rites funéraires s’enracinent dans un ensemble de représentations et de pratiques très anciennes. Des imaginaires amplifiés par Internet, dépassant la simple sphère de l’intimité. Si l’immortalité reste pour l’instant impossible, rien n’empêche l’individu d’y prétendre sous son identité numérique.

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