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L’illectronisme, nouvelle vulnérabilité sociale


Publié le 11/11/2019

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En 2004, dans Le Nouvel Ordre Internet (Le Monde Diplomatique, 2004), Ignacio Ramonet, sémiologue, comparait avec la même importance les enjeux du Sommet de la Terre à Rio en 1992 avec la nécessaire résolution des inégalités de développement et d’accès à Internet. Deux sujets différents, qui ont tous les deux chamboulé des pans entiers de la vie politique, économique, sociale et culturelle .

 

Deux sujets de civilisation qui n’ont pas été traités de manière égale. Deux sujets qui sont pourtant porteurs d’inquiétudes sociétales. D’un côté, la raréfaction des ressources a suscité une prise de conscience, jusqu’aux plus hauts dirigeants. De l’autre, la fracture numérique a été négligemment traitée. De fait, elle a engendré l’illectronisme.

 

 

Comme l’illettrisme jadis, l’illectronisme est devenu un facteur de vulnérabilité

 

Déjà, Joël de Rosnay, scientifique, dans L’Homme symbiotique . Regards sur le troisième millénaire, (Seuil, 1995), éclairait les nouvelles approches possibles des nouvelles technologies de l’après 2000. Il posait les bases d’une réflexion sur la construction d’un monde plus juste et plus équitable - comme on pourrait le dire de l’écologie - à l’école, dans les médias, les industries, à condition de démocratiser la science et la technique. Ce prospectiviste avait d’autant plus raison, qu’en deux décennies, le numérique est devenu aussi indispensable pour un individu, que de savoir lire, écrire et compter. C’est pourquoi, se trouver en dehors de toute connexion représente désormais un réel handicap. Comme l’illettrisme jadis, l’illectronisme est devenu un facteur de vulnérabilité sociale. C’est d’ailleurs ce que révèle l’enquête INSEE (Insee Première - n°1780 - 30 octobre 2019), conduite Stéphane Legleye et Annaïck Rolland . Elle enseigne certes, que le niveau global de compétences numériques des Français est semblable à la moyenne européenne, mais qu’une personne sur six n’utilise pas Internet. Ou encore, qu’un usager sur trois manque de compétences numériques de base.

 

 

L’ambition des années 80

 

Surprenant état des lieux, alors que la France a été pionnière dans les années 80 en matière d’enseignement des usages, tout comme de l’appropriation des outils informatiques. En effet, en novembre 1983, un colloque intitulé “informatique et enseignement” mené par le ministère de l’Education nationale jetait les bases d’un plan “informatique pour tous”. Celui-ci voyait le jour en janvier 1985, avec une première livraison de 150.000 ordinateurs destinés à l’enseignement de la matière et aux usages associés. Un plan qui intégrait aussi une formation à part entière, dans les programmes pédagogiques des différents niveaux scolaires et universitaires. À ceux qui pouvaient s’inquiéter de son impact sur la liberté des citoyens, sur le chômage, sur la souveraineté de l’État, les pouvoirs publics voulaient plutôt voir alors dans l’informatique, “un outil de transformation sociale et économique, à condition que les Français se l’approprient, pour en être les maîtres et non les esclaves.”

 

 

Les fractures contemporaines

 

Entre temps, les initiatives étatiques ont été multipliées. Des efforts importants ont aussi été consentis de la part des collectivités territoriales. Dans les années 2000, elles se sont dotées de la compétence “NTIC” pour former les populations dans les Régions et les Départements. Hélas, en 2019, “l’illettrisme numérique” concerne encore 17 % de la population. Quelle est la radiographie de ce mal important ? 15 % des personnes (de 15 ans ou plus) n’ont pas utilisé Internet ces 12 derniers mois. 38 % des usagers manquent au moins d’une compétence de base. 2 % sont dépourvus de toute compétence. Et dans une société où l’information foisonne, une personne sur quatre déclare ne pas savoir s’informer avec Internet. Enfin, une sur cinq se sent incapable de communiquer par le web.

 

 

L’illettrisme numérique” concerne encore 17 % de la population

 

Qui sont ces nouveaux exclus ? Chaque jour, 71% des Français sont connectés. Mais les personnes les plus âgées, les moins diplômées, les revenus modestes, les personnes vivant seules ou en couple sans enfant le sont beaucoup moins. Ces citoyens se disent touchés par un défaut d’équipement . Par exemple, les personnes âgées de 75 ans ne disposent pas d’un accès personnel à Internet (53% de cette tranche de la population), car elles n’ont pas voulu ou pas pu suivre cette mutation culturelle. Pourquoi ? Par manque d’intérêt (19%), par peur d’une violation de leur vie privée aussi (15%). A l’opposé les nouvelles générations (15-29 ans) déclarent être équipées (98%). Le fossé entre ces classes d’âges est colossal ! Le plus souvent, le non-équipement est donc responsable du non-usage, justifié par le coût du matériel (32 %) ou de l’abonnement (27 %). Mais survient aussi le manque de compétence (41 %). 38 % des usagers ne possèdent pas l’un des quatre fondamentaux :

 

- la recherche d’informations,

- la communication,

- l’utilisation de logiciels,

- la résolution de problèmes.

 

Le défaut de compétence le plus répandu concerne l’usage de logiciels (35 %) devant la recherche d’informations (11 %), la résolution de problèmes (8 %) et la communication (7 %) . Ajoutons que le diplôme est, toutes choses égales par ailleurs, le facteur le plus discriminant en matière de compétences numériques de base. Le manque de connaissances suffisantes et l’absence d’équipements génèrent chez les plus fragiles, une vulnérabilité sociale supplémentaire, dans la mesure où ils ne peuvent pas communiquer comme les autres, avec les autres.

 

 

49 % des Français affirment ne pas pouvoir rechercher des informations administratives

 

Dans un récent rapport, le Défenseur des Droits en fait le constat : 49 % des Français affirment ne pas pouvoir rechercher des informations administratives. Or, cette incapacité est particulièrement problématique à l’heure où la dématérialisation de l’Administration s’accroît ; ce qui peut générer un risque de non-recours à des prestations ou des pertes de droits. De même, alors que communiquer via Internet paraît quasi-incontournable dans l’univers professionnel, 21 % de la population ne dispose pas de cette capacité actuellement. Un peu plus de 6 % des personnes apparaissent réellement incompétentes, tandis que 15 % sont en fait non-usagères. Elles n’ont ni envoyé ni lu de courriels. Pas plus qu’elles n’ont communiqué via les réseaux sociaux personnels ou professionnels(54%). Des données qui doivent alarmer les pouvoirs publics sur le risque d’isolement relationnel et les freins à la reconversion professionnelle, dans un marché du travail qui appelle toujours plus de spécialisation.

 

 

Disparités territoriales

 

Enfin, l’illectronisme a aussi pour cause des disparités territoriales. Zones blanches, connexions déficientes ou de qualité médiocre, écarts entre Paris et la province, entre le rural et l’urbain...Les difficultés ne manquent pas. Ainsi, les communes rurales et les villes de moins de 10.000 habitants en souffrent le plus. 13 % des non-équipés des communes rurales, regrettent de ne pas avoir le haut-débit. Si 79 % des connexions filaires sur le territoire national sont en haut-débit, ce même équipement n’est présent que dans 69 % des communes rurales. Il se trouve encore 16% d’entre elles qui sont uniquement desservies en bas débit.

 

 

Replacer numérique au coeur de chaque apprentissage

 

En France, en 2017, 43 % des individus de 16 à 74 ans détenaient des connaissances numériques suffisantes pour placer notre pays dans la moyenne de l’Union européenne en la matière. Le Luxembourg et Pays-Bas sont en tête. La Roumanie et la Bulgarie sont en bas du classement, en raison de la faible proportion d’usagers. Cette distribution reflète à la fois le niveau de développement économique des pays, leur pyramide des âges, leur densité de population et l’hétérogénéité de leur territoire. Face à ce constat, la lutte contre l’illectronisme devient un enjeu de politique publique en France, comparable à ce que fut celui contre l’illettrisme. En raison des évolutions incessantes des supports et des usages, cette lutte nécessite de réduire, pour tous les âges et tout au long de la vie, les inégalités matérielles, de fournir une formation initiale et continue. Une telle ambition suppose un effort considérable, une transformation des méthodes, une priorité des investissements dans les choix budgétaires de l’Etat et des collectivités territoriales, avec une mobilisation complète des outils de formation pour les jeunes et les adultes. Le numérique ne peut plus être un domaine supplémentaire d’enseignement. Il doit transformer la manière même d’acquérir la connaissance. De la formation initiale jusqu’à l’Université, puis dans la vie active et auprès des inactifs, il doit être au coeur de l’apprentissage de chaque savoir particulier. Tel est l’enjeu pour qu’il devienne un outil d’insertion sociale et non plus d’exclusion ou de repli.


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