AccueilL'OBSERVATOIRE INFLUENCIALA « COM SPECTACLE » à LA TéLéVISION : UN MAUVAIS VAUDEVILLE à RéINVENTER !

La « Com Spectacle » à la télévision : un mauvais vaudeville à réinventer !


Publié le 06/06/2019

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Le 13 décembre 1971, Maurice Clavel quitte le plateau de l’émission « A armes égales » en lançant cette indignation devenue culte : « Messieurs les censeurs, bonsoir ! » Cet effet de manche est élevé au rang de must have pour s’assurer une viralité maximale dans les médias et sur les réseaux sociaux. A croire qu’il faudrait, un jour ou l’autre de son existence professionnelle, quitter un plateau de télévision, en feignant la posture de l’indigné, pour espérer gagner en notoriété, acquérir un statut à part, et in fine être davantage invité, davantage désiré.

 


A bien y penser, il ne s’agit pas seulement de sacrifier à l’exercice pour l’exercice, il est impératif d’imaginer en quoi cette rupture du dialogue avec l’intervieweur offre au téléspectateur un authentique moment de spectacle qui sert le message du fuyard ! Tout sincère qu’il soit sur l’instant, on peut se demander quel est l’impact dramaturgique de l’acte s’il est regretté alors qu’il est à peine consommé. Souvenons-nous de MM. Giscard d’Estaing et Jospin, l’un déversant un « au revoir » dont le sens perçu par le peuple s’est avéré très éloigné des intentions originelles, l’autre se retirant sans plus de réflexions de la vie politique. Interrogeons-nous sur l’efficacité réelle d’une telle attitude. Elle devrait sidérer le public pour mieux l’interpeller. Or YouTube envahit le moindre espace audiovisuel et les youtubeurs ont déjà inventé des nouvelles formes d’interaction avec le 4e mur, ce public qu’au théâtre on feint de ne pas voir, et sans le violenter, sans le sidérer.

 

 

 

Je parle, je te coupe, tu me coupes, je réfute, je pérore enfin

 

Le téléspectateur, convaincu par l’importance de prendre au sérieux son devoir de citoyen accorde de l’attention aux gesticulations et à la faconde des pêcheurs de suffrages. Il n’en demeure pas moins lassé par les mêmes éléments de langage des candidats déclamés chaque soir sur les antennes dans un ordre différent et des semblants d’opposition entre des impétrants qui ne font même plus l’effort de jouer l’acte du débat : « Mon exorde, je parle, je te coupe, tu me coupes, je réfute, je pérore enfin » il faut bien, on m’a appris que ce sont les étapes de l’art oratoire.

 

 

« Je parle, tu me coupes, il rit, nous crions, vous haranguez… ils zappent ! »

 

Vous l’avez compris, la première fois c’est impressionnant ; presque courageux lorsqu’on s’oppose à l’ORTF surveillé avec bienveillance par le pouvoir en place. Mais quitter un plateau est désormais d’une banalité confondante. C’est aussi un manque de réflexion en termes de contenu offert ou de prestation choisie par l’Homme politique. Curieuse attitude que celle de Clavel me direz-vous, même si j’ai applaudi à l’acte de communication. En 1971, le gouvernement est alors dirigé par Jacques Chaban Delmas (20 juin 1969 – 5 juillet 1972) et ne comporte ni ministère ni secrétariat d'État chargé de l'information. C’est-à-dire que la censure que Clavel dénonça était à son plus faible niveau ; le très controversé Service de liaison interministériel pour l’information (SLII) créé en 1963 par le ministre de l'Information, Alain Peyrefitte, n’officiait pas à cette période. L’histoire rapporte souvent que, lorsque la bride se relâche, c’est l’instant où se fomentent les révolutions.

 

 

Que tenter alors pour se faire remarquer ?

 

Admettons que le politique est un contenu comme un autre, inséré entre deux écrans de publicité, comme Patrick Le Lay aimait à dépeindre le jeu de la programmation télévisuelle. Dès lors, intéresser le citoyen-téléspectateur relève de l’impératif kantien, sous peine de le noyer sous un flot de programmes dont le suspense est inversement proportionnel à l’intérêt démocratique. Il est possible tout d’abord d’adopter les préceptes édictés il y a très longtemps par Schopenhauer dans ses ouvrages, dont le célèbre L’art d’avoir toujours raison, publié en 1830. L’écrivain philosophe a bâti 38 stratagèmes au rang desquels figurent l’injure et sa posture de projection, l’attaque ad hominem (à opposer à l’ad rem. Attention bien lire ad rem et non LA REM). Et c’est de ce stratagème dont Gilbert Collard nous a offert une démonstration quasi académique tout récemment. Par la violence de son attaque, l’ancien avocat, pénaliste de surcroît et donc parfaitement aguerri à cet art rhétorique, a même désarçonné Daniel Cohn Bendit, qui en vint à proposer lui-même de quitter le plateau de TF1. Celui qui s’opposa aux CRS de Mai 68, perdit toute capacité réactive face au savoir-faire du pénaliste, coutumier des effets d’épitoge dans les prétoires.

 

 

 Partir sans se retourner suffit-il?

 

Je vous ferais grâce d’énumérer les désertions de plateaux moins spectaculaires, moins manipulatrices de Nicolas Dupont-Aignan ou encore de Bernard Tapie. Certes ils partent, et ne se retournent pas, sans hésitation, mais l’effet glacial, la sidération, la rupture narrative qui devrait être l’effet de cette mise en scène est à peu près aussi forte que celle de Madame Loiseau convoquant dans ses discours de campagne le D-DAY, c’est-à-dire le débarquement en Normandie en l’an de terrible souffrance 1944. Déserter un plateau impose une montée émotionnelle accompagnée d’une gradation des mots, un enchevêtrement tragique dont le départ est l’objet cathartique libératoire.

 

 

 

Dupond-Moretti adopte la technique de la prétérition

 

Dans la même veine que celle utilisée par Collard, mais avec beaucoup plus de verve et de talent que la joute insultante et d’un point de vue sémantique très pauvre entre « Collard » et « Dany », il y a l’échange épistolaire, qu’on aurait aimé voir sur un plateau de télévision entre BHL et « Acquitator » (les initiés traduiront sinon cliquez ici). Dupond-Moretti adopte la technique de la prétérition* pour éviter l’attaque en diffamation de son détracteur. Sur fond d’affaire Merah BHL et Dupond-Moretti s’opposent violemment. Le pénaliste décoche une flèche sublime, il cite Magritte qui «a écrit au critique Dupierroux** qu'il n'était qu'une vieille pompe à merde, je n'ai, hélas, ni le talent ni l'audace de Magritte», conclut le pénaliste. Imaginez cela sur un plateau. L’audience de la scène aurait explosé sur les réseaux sociaux. Des milliers d’adolescents auraient accouru aux portes des Universités de Droit pour apprendre à avoir autant d’esprit et d’à-propos.

 

 

 

Comment les émissions seront trollées?

 

Pour ne pas offrir comme seule perspective à mes amis présentateurs et animateurs de télé des nuits de cauchemars en pensant à la manière dont leurs émissions seront « trollées » à l’avenir par le seul désir de briller, on peut minimiser la gravité de ces pensées malsaines de communicant en rappelant que, nonobstant l’importance de reconnaître à la télévision la puissance réglementaire de diffuseur authentique d’informations, le plateau de télévision est également une scène de spectacle - si ce n’est de théâtre - où les dialogues s’inventent et se conjuguent au fur et à mesure des échanges. Faut-il ressortir les manuels d’histoire de la communication politique et tout particulièrement rappeler les innovations offertes à l’opinion publique par Jacques Prévert qui se servit du théâtre pour mettre en scène les combats sociaux des ouvriers brimés par un capitalisme alors briseur de corps et de rêve. L’histoire se souvient de la rébellion des ouvriers Citroën. Sous l’égide de son groupe Octobre, Prévert revisita l’Agit-prop, l’agitation couplée de propagande révolutionnaire diffusée par les organes des comités centraux et régionaux du Parti communiste de l'Union soviétique.

 

 

 

Tous les présentateurs ne sont pas Jimmy Fallon

 

Est-ce en la personne de feu Michel Serrault qu’il faut envisager les futures tentatives des Hommes politiques de capter l’attention et la sympathie, voire l’admiration des opinions publiques téléspectatrices un peu blasées ? Un dimanche soir, sur le plateau du JT de Bruno Masure, Serrault à qui Masure vient de dire qu’il a passé 10 minutes à délirer plutôt que de parler de son film « Vieille Canaille » offre une réponse d’acteur séducteur de son public, en s’effeuillant en direct devant des millions de téléspectateurs qu’on imagine hilares et gourmands. Ou alors en regardant de l’autre côté de l’Atlantique, aux Etats-Unis, toujours en avance sur le reste du monde en matière de communication. Les Late shows apportent une lecture intéressante des aptitudes des politiques à séduire autrement les électeurs. C’est chez l’immense Jimmy Fallon, animateur du Tonight Show que Donald J. Trump, à l’époque en campagne pour conquérir la présidence des Etats-Unis avait accepté de se laisser mettre la main dans les cheveux pour prouver aux citoyens que la supposée perruque tant de fois attribuée au fantasque candidat était… une fake news.

 

 

 

Quel est le stratagème imparable pour conquérir les suffrages ?

 

En effet, aux Etats-Unis, un candidat souhaitera rarement apparaître à la télévision pour prouver et tester sa forte expertise technique en direct. Le gage de la réussite à l’américaine c’est avant tout d’apparaître comme quelqu’un d’honorable et de normal - François Hollande aurait-il confondu la France avec les Etats-Unis ? - Pour conquérir les suffrages, il faudrait donc être celui ou celle avec lequel on aimerait partager un moment autour d’une bière. Le Beer test est d’ailleurs une institution qui a été introduite en France il y a quelques années seulement. Alors quid du stratagème imparable pour celui ou celle qui serait prêt à tous les sacrifices pour séduire et s’ancrer pour de bon dans les mémoires audiovisuelles et populaires ? Il me semble que le changement ultime de paradigme s’est opéré au Canada.

 

 

 

Justin Trudeau est son combat à des fins caritatives

 

Justin Trudeau, était à l’époque encore seulement envisagé comme fils de l’ancien Premier ministre que certains comparaient à Churchill. Autant dire que le jeune homme était contraint à l’exploit pour gagner ses galons d’Homme politique. Pour s’attirer la sympathie du public et la reconnaissance de son courage, il défia tout simplement un de ses opposants politiques en un combat de boxe à des fins caritatives. Perdre ce combat aurait signifié instantanément la fin de sa carrière politique. Prenez le temps de regarder et surtout d’imaginer ce que pourraient être les commentaires des spécialistes politiques si, au comble de leur vexation et de leur colère, Collard et Cohn Bendit décidaient d’en appeler au jugement du duel pugilistique afin de solder la disgrâce de leurs attitudes. La veille Europe ne s’est permise qu’une timide initiative du même acabit. Pourtant elle mit fin instantanément à la carrière du journaliste insolent.

 

 

 

Paul Amar se fait débarquer avec ses gants de boxe

 

En 1994, lorsque Paul Amar posa deux paires de gants de boxe sur la table du plateau de télévision qui devait opposer Le Pen père et Tapie, désignant aux téléspectateurs l’intensité du spectacle qui allait suivre, mais aussi sa volonté d’éviter les coups bas, le journaliste revendiqua le rôle de metteur en scène et souligna la dimension spectaculaire qui devait ajouter de l’intérêt aux échanges techniques entre deux hommes politiques connus pour leur talents d’acteurs et leur aversion l’un pour l’autre. Il franchit une ligne rouge que les autorités de la télévision publique n’acceptèrent pas. Et les politiques encore moins. N’est pas Late Show qui veut.

 

 

 

Vends ce en quoi tu crois », disait Simon Sinek

 

En résumé, quitter avec fracas un plateau de télévision n’a plus aucun intérêt, si ce n’est à vouloir mettre le journaliste dans l’embarras et perturber le déroulé de son émission. Le score famélique de Dupont Aignan aux dernières élections européennes convaincra même les plus réticents de l’inutilité totale de cette gesticulation para médiatique. Or, la rupture narrative du fait des centaines de directs sur les chaines d’information en continu où sont invités des hommes et femmes politiques imposent à nos édiles de saisir la lassitude qui s’est emparée des citoyens ces dernières années. La répétition ou plutôt l’égrainage des arguments technico techniques à des fins de conquête des fonctions dirigeantes des institutions ne convainc plus. Aristote enseignait les trois dimensions qui fondent un message. Parler « tête-corps-cœur » disait-il. Or, le « bla-bla » technique ne parle qu’aux parties logiciennes de notre cerveau. Capter l’attention demande de conduire une lourde réflexion pour appréhender les bonnes et innovantes manières d’ébouriffer l’électrice ou l’électeur sans se discréditer. Parler à son cœur en disant ou montrant ce qu’on est et ce qu’on croit. « Sell what you believe » « Vends ce en quoi tu crois », disait Simon Sinek- le père de la théorie des golden circles - lorsqu’il explique pourquoi Apple ou Martin Luther King ont entamé cette conquête des foules qui ne s’est jamais arrêtée.

 

 

Boris Johnson livra en 2012 une prestation sans filet

 

Tout reste à faire, et l’insulte basique à 20h00 un soir de résultats d’élection est le degré zéro de la théâtrocratie du politique comme l’appelait le politologue Georges Balandier dans son ouvrage Pourvoir sur scène. En cela l’irritant « Bojo » Boris Johnson livra en 2012 une prestation sans filet le jour ou il fut bloqué en l’air, arrimé à son harnais lors d’une invraisemblable descente en tyrolienne à l’occasion de l’inauguration des Jeux Olympiques de Londres. Au lieu de livrer le piteux spectacle d’un dirigeant désarmé voire effrayé par la hauteur, il manoeuvra avec les événements que lui imposait le destin en usant de son arme préférée, l’humour et la dérision. Derrière le latiniste et helléniste diplômé d’Eton - l’école des élites britanniques - il a su promouvoir à la face de l’Angleterre et du monde, un gars sympa et marrant avec qui on aimerait bien partager une pinte de G…. – chut pas de marque !». Savoir s’il serait un dirigeant moderne et inspiré pour son pays et pour l’Europe est un tout autre sujet.

 

 

*Procédé de style par lequel on déclare passer sous silence une chose dont on parle par ce moyen

** dans sa précipitation il écrit Dupierroux. Dans les faits le critique se nommait Dupierreux

 

Par Jacky Isabello, co fondateur de CorioLink, agence de communication d’influence

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