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Reconnecter la culture et l'économie


Publié le 06/01/2016

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Les entrepreneurs culturels sont des agents économiques comme les autres, mais ne le savent peut-être pas toujours. L’europe mesure, elle, les bienfaits d’associer culture et économie sur le terrain social. Elle multiplie les rapports… et favorise les levées de fonds. 

 

« Le talent doit être considéré comme une ressource. » La conviction de Tibor Navracsics, Commissaire européen à l’éducation, à la culture, à la jeunesse et au sport, souligne une double prise de conscience : la nécessité de raffermir les liens entre la culture et la politique industrielle par exemple, mais aussi l’éducation, le tourisme ou le développement urbain et régional. Et qu’il faut encourager l’émergence des entrepreneurs culturels par des mesures appropriées.

 

 

Radiographie de l’entrepreneuriat culturel

 

« Creativity is just connecting things » (Steve Jobs). La créativité de l’entrepreneur culturel est désormais reconnue comme un catalyseur d’innovation tant pour son impact économique que pour ses effets positifs sur les territoires et la cohésion sociale, tout en constituant un puissant réservoir de talents et de compétences créatives. Il faut relire le rapport de juin 2014 « Sur le développement dans le secteur culturel en France » de Steven Hearn, le fondateur du holding Scintillo qui possède entre autres la Gaîté Lyrique à Paris. Passé presque inaperçu, il a pourtant cherché lui aussi à faire bouger les lignes : « Le temps où les activités du secteur [culturel] s’exonéraient des règles de l’entrepreneuriat est révolu. » Son objectif était clair : « La France – pionnière pour la densité territoriale de ses équipements et acteurs culturels – pourrait être un laboratoire propice à l’épanouissement de l’entrepreneuriat culturel. » Avant d’en déterminer les ressorts – et les freins –, le rapport insistait pour envisager les entrepreneurs culturels comme « des agents économiques à part entière, dont les initiatives galvanisent la création, créent des emplois, génèrent des revenus et s’inscrivent dans une stratégie de développement économique et durable. »

 

Il devient donc primordial dans notre société de faciliter leur émergence économique. « Il ne s’agit pas d’imposer une rationalité strictement comptable et une rentabilité nécessairement immédiate, poursuit le rapport Hearn. Cependant, les fondamentaux de la gestion et du processus d’investissement doivent s’appliquer aux entreprises du secteur culturel. […] Pour qu’elle perdure de manière vertueuse, l’exception culturelle ne doit pas ignorer l’économie de la culture. » La création ne peut plus être dissociée des conditions techniques et économiques de sa production. De la bodega à l’atelier, du studio à la factory, les artistes-entreprises n’ont cessé d’en intégrer toutes les potentialités, de les interroger, de les remettre en cause ou de s’en affranchir1. Le choc des deux cultures a toujours été fécond et ce dialogue n’est pas si récent.

 

 

Sortir « de la spirale anti-économique »

 

Afin de lever ce blocage au développement de l’entrepreneuriat culturel, le rapport Hearn apportait des recommandations concrètes, et d’abord la nécessité de reconnaître les entrepreneurs culturels comme des « acteurs économiques à part entière, alors qu’ils ne sont souvent ni pris au sérieux, ni soutenus par les pouvoirs publics et les acteurs de la vie économique. » Leur accompagnement était proposé selon trois perspectives : 

 

Premièrement, comme toute autre entité économique, leur entreprise doit être insérée dans les programmes existants de stimulation de l’entrepreneuriat et de l’innovation, et notamment, le cas échéant, dans ceux de l’économie sociale et solidaire (ESS).

 

Ensuite, la puissance publique doit accompagner la structuration du secteur en créant des outils d’accompagnement et de financement avant que les acteurs privés prennent le relais. Les régions et Bpifrance pourront être les opérateurs publics de ce soutien, qui passerait notamment par la création d’un fonds consacré à l’amorçage dans le secteur culturel à hauteur de 200 millions d’euros sur cinq ans, par fléchage des fonds de l’ESS, de l’innovation et de l’épargne des particuliers.

 

Enfin, il s’agit d’engager – chaque fois que cela est possible – un changement des mentalités et de paradigme en soutenant la communication et la réflexion sur le rôle de l’entrepreneur dans la promotion de la culture, par le biais notamment d’une représentation des entrepreneurs culturels et d’une centralisation des ressources relatives au secteur sur un site Internet. »

 

 

 

 

 

Remettre de la créativité dans les entreprises

 

Un an après la remise de ce rapport, Steven Hearn doit trouver le temps long… Le changement dans les esprits est bien lent. Si les start-up numériques sont starifiées, les entrepreneurs culturels – alors qu’il est établi que les modèles économiques sont quasi identiques – souffrent toujours d’un manque de reconnaissance des financeurs, à part l’implication de Bpifrance. La créativité dans les modèles de financement de la culture reste plus que jamais nécessaire pour : nourrir le débat et l’émergence des sources complémentaires de financement de la culture ; renforcer l’évaluation des actifs (notamment immatériels) et les capacités d’amorçage ; améliorer la compréhension de leur contribution, en particulier leur part qualitative et quantitative de l’innovation et de la croissance, pour la mesure d’une empreinte culturelle.

 

Et sur ces questions, une double prise de conscience européenne autorise des raisons d’espérer : le programme STARTS (en cours d’élaboration à l’heure où nous imprimons, ndlr) veut renforcer l’intégration des artistes dans les entreprises pour booster l’innovation. Le réseau ECBN (European Creative Business Network) ambitionne de soutenir les revendications des entrepreneurs culturels au niveau européen. Son manifeste, sous forme d’appel à contributions, propose la mise en œuvre de trois stratégies intégrées : 

 

- le transfert d’innovation – la règle du 1 % (sur 300 milliards d’euros de budget dans les travaux d’infrastructure) pour faciliter la diffusion de l’innovation, de sa compréhension et sa promotion, et les effets de transversalité de la créativité ;

 

- les réseaux de fabrique – la règle des 50 milliards d’investissements à partir de 2016-2020 – pour investir dans les capacités de productions culturelles non seulement au niveau régional et national, pour contribuer au développement de la diversité culturelle en Europe ;

 

- enfin, le développement numérique (sous forme d’un allégement fiscal de 5 % de leur chiffre d’affaires), enjeu clé pour une véritable culture de la data des entrepreneurs culturels tant en termes d’initiatives, de réalisation que de diffusion pour une maîtrise de leur interaction avec leurs publics.

 

Le programme STARTS, comme il le porte dans son nom, a pour objet de doper l’innovation en dynamisant les vertus des Sciences, de la Technologie, et des ARTS… au cœur des entreprises. Lancé en 2015 à l’initiative de la présidence lituanienne et richement doté par la Commission Européenne, STARTS, selon Ralph Dum (Senior Expert, DG Connect), facilitera l’intégration des artistes au sein des entreprises en pariant sur trois valeurs ajoutées : la pluridisciplinarité, la créativité et les serviciels. Un beau pari, porté au bon niveau.

 

 

En guise de perspectives…

 

Comment faire de la créativité un aiguillon sociétal ? Nous en appelons aux vertus de la prise de risque en faveur des entrepreneurs culturels : l’économie a tout à gagner des créatifs. Plusieurs perspectives peuvent se nourrir transversalement : l’acculturation entre créateurs et entrepreneurs pour faire évoluer de façon concrète les esprits (notamment dans les cursus de formation), le brassage des profils dans l’entreprise et l’administration pour aborder l’économie et le monde de façon plus globale et prospective, enfin, la coopération interdisciplinaire pour faire jaillir de nouveaux imaginaires. La fin des silos, toutes les entreprises – des start-up aux grands groupes – qui surperforment l’ont compris. À quand une prise de conscience généralisée qui bénéficie aux intérêts conjugués des entreprises et des salariés ? Cette fertilisation croisée est plus que jamais nécessaire pour imaginer et construire le monde de demain. Acceptons-en l’augure.

 

« Les artistes ont toujours aimé l’argent : d’Albrecht Dürer à Damien Hirst », Judith Benhamou-Huet, Grasset, 2012. « Vues d’atelier », Bernard Tillier, Citadelles & Mazenod, 2014

 

Illustrations : Agoston Palinko

 

Article tiré de la revue N°14 consacrée à la « créativité »

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